Politique
Reportage 2 novembre 2018

Au Petit Bard, la « rénovation urbaine » est synonyme d’exclusion des pauvres

par Le Poing

Pour Halloween, les monstres resurgissent ! Mardi dernier, le préfet de l’Hérault Pierre Pouëssel et son délégué Alain Genre-Jazelet se sont rendus dans le Petit Bard pour tirer un bilan du plan de « réhabilitation » du quartier, commencé il y a 13 ans et qui arrive bientôt à son terme.

« 462 logements détruits pour 247 reconstruits »

Le préfet annonce que ce plan a permis de détruire 462 logements, dont la tour G8 en janvier dernier, pour en reconstruire 247 à proximité. Si on prête attention à cette annonce triomphale du préfet, calculette à la main, le solde est… négatif ! Et la destruction programmée de la tour F pour décembre ne va pas relever les compteurs. En revanche, 303 logements ont été construits en dehors du quartier, voire de la commune. Ce plan, débuté en 2005 en coopération entre la ville de Montpellier et l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), est aujourd’hui achevé à 90%, pour un coût total de 13 millions d’euros. Et il doit servir de modèle à la « réhabilitation » de la Paillade. Le Petit-Bard compte 812 logements et fut qualifiée en 2004 de « copropriété la plus dégradée de France » par Marc-Philippe Daubresse alors ministre délégué à la Ville. Il est vrai que l’appel d’offre de la Société d’équipement de la région montpelliéraine (SERM) concernant 4 des cages du bâtiment F mentionne de nécessaires travaux de désamiantage. Une décision qui ne peut être que justifiée, alors qu’on estimait en 2017 le nombre de logements insalubres en France à 600 000. Mais le tableau n’est peut-être pas aussi rose qu’il n’y paraît.

Concertation imposée

Intéressons nous à une autre histoire du Petit-Bard : celle des résistances populaires. Le quartier a connu de fortes mobilisations ces dernières années, principalement autour de deux collectifs : Justice pour le Petit-Bard et le Collectif des parents du Petit-Bard-Pergola. Tout commence autour des problèmes de malversations des syndics et de l’endettement de la copropriété, d’inflation des charges locatives et de dégradation du bâti au début des années 2000. Après la mort par asphyxie, dans la nuit du 13 juin 2004, d’un habitant du quartier suite à l’incendie d’une cage d’escalier du bâtiment A, l’association Justice pour le Petit-Bard voit le jour. La lutte s’articule autour du relogement rapide et décent des quarante familles sinistrées, qui resteront près d’un mois dans un gymnase, et de la demande d’un plan d’urgence de rénovation aux pouvoirs publics. L’édition de juin 2005 du Forum social des quartiers populaires (FSQP), organisé dans le quartier, va permettre d’élargir les revendications au racisme institutionnel, à la double peine, aux bavures policières, etc. Cette mobilisation entraîne la signature de la convention de rénovation urbaine entre la ville de Montpellier et l’ANRU.

Mais sans grande surprise, le projet d’avenir du quartier est élaboré sans les habitants. Des réunions de concertation sont belles et bien mises en place, mais elles se font sur la base d’un projet aux objectifs et aux moyens déjà clairement définis. Les réunions commencent en 2006, après le lancement du plan de rénovation de l’ANRU, et s’ensuivent des entretiens individuels, qui ne suffisent pas à convaincre assez de locataires de quitter leur appartement pour permettre les démolitions. La SERM se met alors à organiser des réunions avec des relogés soigneusement sélectionnés, et des personnes plus inquiètes habitant encore les vieux immeubles. L’objectif est simple : les convaincre de partir. Des pratiques visant le consentement des populations concernées plus que l’élaboration d’un projet conforme à leurs aspirations, et que l’on retrouve souvent autour des projets de rénovation dans les quartiers populaires partout en France. À Montpellier le groupe d’opposition de la Gauche municipale mené par Michael Delafosse semble particulièrement motivé à perpétuer la tradition à travers des « concertations citoyennes ».

« S’unir ou subir »

Dans le même temps, le collectif Justice pour le Petit-Bard continue sa lutte sur deux axes principaux. D’une part il se fait le porte-voix des locataires inquiets par rapport à d’éventuelles hausses de loyer dans les nouveaux logements proposés, mais aussi des petits propriétaires habitants qui, mal indemnisés, craignent de ne pas pouvoir racheter dans une ville où les prix de l’immobilier flambent. D’autre part, le collectif défend ceux qui refusent de quitter le quartier ou ses environs, en exprimant une peur du risque de rupture des sociabilités et solidarités que fait peser un relogement hors-site. Lors de la session du 14 avril 2010, la Commission d’attribution des logements d’ACM, le principal bailleur social de la ville, laisse en effet seulement 2 personnes sur 19 à proximité du précédent domicile. Ce qui revient à les déposséder des bénéfices de la rénovation urbaine, alors qu’ils supportent depuis des années des conditions de logement qu’ils jugent indécentes. En 2008, le collectif parvient à force d’occupations de locaux à imposer que l’ensemble des appartements du nouveau bâtiment d’habitat social Arthur-Young soit réservé aux habitants de la barre A, vouée à la démolition, en dérogation au principe de mixité sociale fixé par l’ANRU. Selon des membres du collectif, ce principe ne vise pas à assurer la pérennité des « valeurs de la République », mais à garantir une certaine proportion d’habitants à revenus moins faibles, par nature plus apte à payer des loyers plus élevés, et, le cas échéant, solvables et passibles plus facilement de saisies.

La copropriété, gérée par ACM Habitat, premier bailleur social de la région Languedoc-Roussillon, est en effet fortement endettée, et l’État français semble plus enclin à renflouer ses banques que ses offices publics d’’habitat… En somme, ce plan s’apparente à une volonté d’expulsion de la pauvreté le plus loin possible du centre urbain de Montpellier. Touria Moquadem, travailleuse sociale à la Maison du logement de l’association Adages, qui mène des ateliers de recherche de logement avec des personnes à revenus très bas, déclarait le 30 mars 2018 dans Midi Libre : « Aujourd’hui nous proposons aux gens d’aller habiter ailleurs qu’à Montpellier. Ils sont souvent très déçus quand nous les orientons vers Béziers ou Lunel. » Aujourd’hui, le collectif Justice pour le Petit Bard n’existe plus – il s’est dissous à cause de relations conflictuelles avec les pouvoirs publics. Reste ce tag qui ornait l’angle d’un square du quartier quelques minutes après le passage du préfet : « Petit Bard 34 ».


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