Politique
Analyse 19 mars 2022

Corse : après la visite de Darmanin, les nationalistes appellent à continuer la mobilisation

Le mouvement nationaliste dans sa grande majorité a refusé de signer le protocole vers l'autonomie ratifié par Siméoni et le gouvernement français, et appelle à poursuivre la mobilisation. Image empruntée à la page facebook du mouvement Corsica Libera.

Après dix jours d’un mouvement populaire intense, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin vient de faire une visite en Corse pour discuter d’un protocole vers l’autonomie de l’île. Le document de sortie de crise n’a été signé que par Gilles Simeoni, président de l’exécutif corse, et son parti Femu a Corsica. L’ensemble du camp nationaliste appelle donc à une nouvelle grande journée de mobilisation sur Ajaccio.

Après plusieurs jours d’un intense mouvement populaire suite à l’agression d’Yvan Colonna, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est rendu sur l’île du mercredi 16 au vendredi 18 mars, envoyé par le gouvernement pour poser les bases d’une possible autonomie de la Corse.

Mais le protocole d’accord n’a été signé que par Gilles Simeoni, le président de l’exécutif, et son parti Femu a Corsica (parti de centre-gauche pour l’autonomie). Toutes les autres composantes du mouvement national ont appelé à poursuivre la mobilisation. Le collectif qui les réunit a tenu une assemblée générale à l’université de Corte ce vendredi 18 au soir. Le message est clair : « Tant que les revendications portées par le collectif n’auront pas abouti, nous n’arrêterons pas. »

Le PNC (Partitu di a Nazione Corsa ; gauche sociale-démocrate autonomiste), apparemment prudent dans sa communication, se montre dubitatif quant au fait que l’Etat français ne soit pas en train de jouer la montre pour noyer le poisson.

Corsica Libera, un parti indépendantiste à cheval entre social-démocratie et populisme de gauche, juge que les représentants de l’Etat ne se sont au final engagés à un calendrier concret ni sur la question des prisonniers politiques, ne serait-ce que sur un simple rapprochement, ni sur la reconnaissance du peuple corse. La co-officialité de la langue corse a d’ors et déjà été exclue du périmètre des négociations par Macron, alors qu’elle constitue une des revendications de l’ensemble du mouvement national et a déjà fait l’objet d’un vote favorable à l’assemblée de Corse. Rappelons que l’ensemble des nationalistes demandent une loi d’amnistie en ce qui concerne les prisonniers politiques.  

Core in Fronte, l’autre composante de l’indépendantisme, qui prône un populisme de gauche aux forts accents sociaux, a refusé également de signer, fustigeant la seconde ligne rouge tracée par le gouvernement Macron, à savoir le refus de créer deux catégories de citoyen.

Rappelons-nous que le gouvernement français parle d’autonomie, pas d’indépendance. Cette seconde ligne rouge fait référence à la citoyenneté corse réclamée par les nationalistes, et qui constitue une pierre importante de leurs aspirations sociales. Corsica Libera par exemple présentait comme proposition d’urgence lors des élections territoriales de 2010 la mesure suivante : conditionner l’accès à la propriété de biens immobiliers à un statut de résident ou de citoyen corse, obtenu après dix ans de séjour effectif et permanent sur l’île. Cette thématique est une priorité sociale sur l’île pour beaucoup de nationalistes : le taux de résidences secondaires dans certains villages du sud atteint les 75%, et des riches de l’Europe entière achètent des habitations pour les louer aux touristes sur de courtes périodes. Avec pour corollaire de graves difficultés de logement pour les habitants de l’île. De plus la bétonnisation du littoral et des terres vivrières va bon train, détruisant environnement et agriculture paysanne.

Autre revendication phare d’une partie importante du mouvement national impactée par cette seconde ligne rouge : la corsisation des emplois. Réserver les emplois prioritairement aux citoyens ou résidents corses, pour lutter contre un taux de chômage particulièrement élevé. Le Syndicat des Travailleurs Corses (STC), syndicat participant pleinement au mouvement nationaliste insulaire, avait arraché cette revendication à la SNCM après que des membres de sa section Marins aient détourné un des bateaux de la compagnie en 2005.

La mesure fait débat dans le monde syndical insulaire, puisque la CGT, l’autre grande force syndicale de l’île, la juge inefficace pour lutter contre le chômage. Et demandait de son côté lors de la journée d’actions du 17 mars dédiée à la question des salaires un renforcement de la prime d’insularité acquise pour les fonctionnaires de l’île par le mouvement social de 1989. Prime à laquelle le STC s’est à l’époque opposé, jugeant qu’il s’agit d’une « aumône coloniale », qui en plus risque d’attirer des fonctionnaires continentaux en lieu et place des insulaires…

La CGT s’est également inquiétée de ce qu’il pourrait advenir du code du travail en cas d’autonomie. Pour elle, le modèle polynésien mis en avant par le gouvernement a amené à un code du travail au rabais. Loin d’être opposée par principe à l’autonomie -l’Union Locale de Corse du Sud a même appelé à rejoindre le mouvement de jeunesse qui a secoué l’île-, la centrale demande des garanties. Autre enjeu pour le monde du travail : l’ensemble des organisations syndicales qui ont un poids sur l’île (STC, CGT, CFDT, FO) sont actuellement en recherche d’un interlocuteur institutionnel pour mettre en place des conventions collectives contraignantes sur les droits des salariés dans les Très Petites Entreprises (TPE) corses ( 95% des entreprises de l’île ). Et le syndicat nationaliste insinue dans une émission de France 3 Via Stella sur la cherté de la vie et la situation sociale en date du 16 mars que les pouvoirs de l’assemblée de Corse ne sont pas suffisants pour que la majorité nationaliste puisse abonder concrètement dans ce sens.

De leurs côtés les représentants insulaires du syndicat patronal Medef se sont positionnés comme favorables à une extension de l’autonomie corse au domaine fiscal, espérant que les patrons tirent leur épingle du jeu. Ce à quoi STC et CGT répondent d’une seule voix : une éventuelle autonomie fiscale devra avant tout bénéficier aux salariés.  

Aucun des mouvements nationalistes ne se dit par principe fermé au dialogue, et certains se sont même félicités que Darmanin puisse aborder des sujets aussi sensibles que l’inscription des anciens prisonniers politiques au Fijait, un fichier antiterroriste également utilisé pour les islamistes radicaux.

Grand absent de cette assemblée de lutte du mouvement nationaliste : Gilles Simeoni. Si certains le prétendent simplement fatigué par l’intense activité du moment, l’absence de tout représentant de son parti Femu a Corsica est parlante.   

Quoi qu’il en soit, le mouvement entamé après l’agression d’Yvan Colonna devrait se poursuivre. Plusieurs administrations, comme des agences de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer (DDTM) et des impôts, ont été occupées dans le courant de la semaine par des nationalistes à Porto-Vecchio, Calvi, Borgo, Sartène, Ajaccio, Bastia. Des rassemblements ont eu lieu devant les préfectures et sous-préfectures de l’île et devant l’assemblée de corse. Les sapeurs forestiers du STC se sont mobilisés pour la venue de Darmanin. Jeudi 17 mars le STC de l’Education a lancé une journée de grève sur le thème de la présence de la langue corse dans le scolaire, et une délégation a été reçue au rectorat avec des représentants lycéens. Et l’université de Corte reste occupée, même si les cours sont assurés en distanciel.

Le collectif qui regroupe l’ensemble des composantes du mouvement national corse, moins Femu a Corsica, a d’ors et déjà programmé une prochaine grande journée de mobilisation, à Ajaccio, sans qu’une date ne soit encore tombée.

Plusieurs questions restent en suspens. La coalition des mouvements nationalistes tiendra-t-elle la durée ? Il y a un fossé entre les positions autonomistes du PNC et les velléités d’indépendance d’autres mouvements. Comme il y a un fossé entre la social-démocratie Hamon-compatible du même PNC et les positionnements de Core in Fronte, dont un des chefs de file, Benedetti, interrogé par la presse sur les méthodes de mobilisation musclées de certains, a estimé que « la première de toutes les violences est celle d’être privé de ses droits, selon qu’on soit misérable ou puissant. »

Jusqu’ici le mouvement qui a secoué l’île pendant une dizaine de jours avant un relatif retour au calme en début de semaine avait pour particularité de mobiliser largement au-delà des cercles les plus militants du mouvement nationaliste. La mobilisation suivra-t-elle le calendrier des nationalistes réunis à Corte, ou les annonces de négociations auront-elles durablement calmé le jeu ?

Pour aller plus loin, lire ce papier.   


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