PoliceJustice
Reportage 4 mars 2020

Deux gilets jaunes nîmois devant le Juge d’Application des Peines, sur fond de rumeurs de complot policier

Tribunal de Grande Instance de Nîmes. Photo : Wolfgang Staudt

Sous le regard de presque deux fois plus de policiers stationnés autour des Arènes des Nîmes, une vingtaine de gilets jaunes ont fait ce mardi le déplacement au Tribunal de Grande Instance de la ville. Pour y soutenir deux de leurs camarades, convoqués devant le Juge d’Application des Peines après leur condamnation à de la prison ferme dans l’affaire de l’incendie du centre des impôts de Nîmes.

Un Nouvel An qui se paye cher

Dans la nuit du 31 décembre 2018 au 1er janvier 2019, des gilets jaunes de Nîmes se rassemblent pour un Nouvel An de lutte. Au stade des Costières, une palabre est organisée pour décider des actions à mener : à mains levées, il est décidé de se rendre autour de plusieurs bâtiment publics, dont le centre des impôts, pour allumer des feux symboliques devant. Une demi-heure après, quand les gilets se rendent sur place, un incendie a déjà démarré. Non pas sur le parking en face du bâtiment, comme décidé en assemblée, mais contre la porte de celui-ci. Les flammes progressent, endommagent la façade de l’immeuble, pendant que les gilets se dispersent.

Deux semaines plus tard, le 15 janvier 2019, douze personnes sont arrêtées, puis placées en garde à vue et interrogées. Six d’entre elles passent devant le tribunal le 12 février, les cinq autres le 21 juin. Après les demandes pour faire appel, le verdict définitif tombe pour les inculpés de janvier : cinq condamnations à de la prison ferme sans mandat de dépôt assorties de sursis, et un sursis simple.

Des instructions rapides et légères

Dans nombre des dossiers du procureur, l’accusation repose sur la présence aux Costières, la présence devant le centre des impôts, et… la dénonciation d’autres gilets appartenant à ce groupe placé en garde à vue. Des déclarations obtenues pendant des garde à vue dont on ne connaît que trop bien le contexte anxiogène. Et sous la menace de tomber pour des faits particulièrement graves, comme « association de malfaiteurs » ou « dégradations commises par moyen dangereux ».

Que ce soit sur cette affaire ou sur d’autres similaires, les procès intentés par le Parquet de Nîmes contre des gilets jaunes sont régulièrement basés sur des dossiers d’une faiblesse extrême. Les cinq personnes jugés le 21 juin 2019 pour leur participation à cette soirée seront toutes relaxées. L’un d’entre eux témoigne à la sortie de l’audience, filmé par le média Le Mouvement : « Il y a eu un vote au stade des Costières, mais à l’heure où le vote avait eu lieu, il n’y avait vraiment pas de feu de mis. C’était peut-être pour faire ou un tag ou mettre des affiches, en aucun cas ce n’étais pour mettre le feu au centre des impôts ! Ce qui m’était reproché, c’était la participation au vote, et de m’être rendu au centre des impôts, alors que je n’y suis pas du tout allé ! Ils n’ont pas réussis à prouver que ma voiture était stationnée à proximité, mais ils ont essayé ! » Idem pour l’homme qui comparaissait le 21 novembre 2019, pour le second incendie du même centre des impôts pendant la manifestation du 12 janvier 2019 : les photos prises de lui en garde à vue ne montrent pas les même vêtement que ceux de l’incendiaire ! « Il est évident que vous avez aujourd’hui devant vous une personne victime d’une erreur ou plutôt de la mauvaise foi des enquêteurs qui ont maintenu leurs versions alors que tous les éléments objectifs étaient contre eux dans ce dossier », plaidera son avocat, maître Margaux Expert. Nouvelle relaxe. Chercherait-on des boucs émissaires ?

Un complot policier ?

Le 19 février 2019 le gilet jaune Roland Veuillet dépose un témoignage auprès du procureur de Nîmes. « Je suis arrivé en avance,  et j’ai vu le Commissaire Emmanuel Dumas, accompagné de deux autres policiers, discuter avec quelques Gilets Jaunes que je ne connaissais pas. Ces Gilets Jaunes inconnus, sont ceux qui ont ensuite déclenché un incendie sur la porte du Centre des Impôts, contrairement à ce qui avait été décidé collectivement quelques instants auparavant. » Et le militant de s’étonner, un peu plus loin :« Ce gradé de la Police est présent sur les lieux au moment où se décide l’action. Il sait donc parfaitement où vont aller les Gilets Jaunes. Comment se fait-il qu’il ne se rende pas immédiatement avec ses subordonnés rue Saintenac ? […] On ne peut qu’être surpris qu’avec une telle charge négative, cet officier supérieur n’ait pas été suspendu de ses fonctions pour incompétence grave, et même pour faute professionnelle ? »

Alors, manigances policières ? Cette thèse, sans faire l’unanimité, connaît un succès certain parmi les soutiens présents ce mardi au TGI. Il faut toutefois noter que le témoignage de M. Veuillet ne nous laisse que des suppositions en tête, dans la mesure où il n’a pas lui-même vu les déclencheurs de l’incendie, et où il ne peux nous indiquer précisément comment il a pu faire le recoupement avec les individus aperçus discutant avec le commissaire Dumas. Et les rumeurs les plus folles courent parfois sur les réseaux sociaux.

Toujours est-il que ce témoignage pose une question intéressante, celle des provocations policières à la violence. Une partie du mouvement social semble utiliser systématiquement cette accusation pour discréditer les modes d’action utilisant à des degrés divers la violence politique. Dans une volonté de faire artificiellement du mouvement des gilets jaunes un mouvement pacifiste, alors qu’il s’agit d’un mouvement qui de fait adopte avec un certain succès les méthodes les plus variées. Ou tout simplement sur la base de suppositions, pour se démarquer de méthodes dans lesquelles ils ne se retrouvent pas, et que la spectacularisation du champ médiatique tend à mettre en avant à l’exclusion de tout le reste.

D’un autre côté, de nombreux vieux briscards des manifestations, entraînés à reconnaître les fonctionnaires de police locaux, laissent des témoignages allant dans le sens de provocations policières. Et en cette période socialement agitée, les situations troubles s’accumulent, comme tout récemment à Montpellier pendant le carnaval des Gueux. Et comment exclure catégoriquement l’existence de stratégies de ce type permettant de restreindre le droit de manifester, quand des fonctionnaires de police envoient des manifestants en prison sur la base de faux témoignages, ou tirent sur des manifestants passifs ? Sans que cela ne jette aucunement l’opprobre sur telle ou telle manière de manifester, ni ne fasse passer les « casseurs » pour les idiots utiles du pouvoir. Si ces rumeurs qui tournent autant dans les milieux gilets jaunes ne doivent pas être acceptées comme vrais sans preuves, il serait en tout cas temps de s’inquiéter qu’elle paraissent vraisemblables à tant de personnes !

Bracelets électroniques ou travaux d’intérêt général ?

Quoiqu’il en soit, ce mardi, deux des accusés avaient rendez-vous avec le Juge d’Application des Peines. Condamnés à une peine de prison ferme sans mandat de dépôt, il n’iront pas en prison et sont passés devant ce magistrat pour qu’il décide de la manière dont leur sanction leur sera appliquée ( bracelet électronique, jours-amende, Travaux d’intérêt Général ). La première à sortir , désignée comme l’instigatrice de l’incendie en raison du rôle actif qu’elle a joué pendant l’assemblée des Costières et condamnée à quatre mois ferme et six avec sursis pour « complicité de dégradations par moyen dangereux » et « association de malfaiteurs » , demandait des jours-amendes. Que la juge ne lui accordera certainement pas, car ce n’est pour elle « pas une punition ». Elle privilégie le bracelet. Le second, condamné à deux mois ferme et six avec sursis, aura soit un bracelet soit des TIG. Réponse pour les deux le 7 avril.



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