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Analyse 30 juin 2019

Disparation de Steve à Nantes : silence assourdissant du centre chorégraphique national de Montpellier

par Le Poing
Couvent des Ursulines abritant le centre chorégraphique national de Montpellier
Un appel circule, adressé aux directions des grandes institutions de la danse. Il fait suite à la gravissime agression policière contre des danseurs de techno à Nantes. À Montpellier, haut lieu de la techno, Festival et Centre chorégraphique ne bronchent pas.

Depuis le drame du 22 juin, on a vu le texte ci-dessous circuler sur les réseaux sociaux, lancé par l’auteur, producteur radio et activiste Emmanuel Moreira :


« Pas dans une fontaine, mais dans un fleuve. Et c’est ainsi qu’à Nantes, la police, toujours protégée, encourage la musique et la danse, en jetant dans la Loire ceux qui dansent. Et cela, dans le langage de ceux qui protègent le travail de la police, a pour nom « réponse proportionnelle. » Est réponse proportionnelle le fait de jeter dans un fleuve des gens qui dansent sans autorisation. Car à la fin des fins. Ce sont des gens qui dansaient sans autorisation et qui ont été jetés dans un fleuve. Et cela fait un droit nouveau pour la police. Un droit retrouvé. Celui de jeter des corps à l’eau.

Je pense aux 14 de Nantes, jetés dans le fleuve par la police pour avoir dansé. Et j’imagine une lettre.

J’imagine une lettre aux directeurs et directrices des Centres Chorégraphiques Nationaux. J’imagine une lettre adressée à tous les chorégraphes. J’imagine leur dire que des gens ont été jetés à l’eau, dans un fleuve, parce qu’ils dansaient sans autorisation. Que cela a eu lieu à Nantes. Le 21 juin, fête de la musique. Qu’il ont été jetés à l’eau par la police et sauvés in extremis par les pompiers. J’imagine leur dire qu’une personne est portée disparue depuis. J’imagine leur demander d’ouvrir d’urgence leurs lieux, pour accueillir tous ceux qui voudront danser, librement, sans répression et contre la répression. J’imagine leur demander de le faire ensemble, une même nuit, sur tout le territoire, à l’unisson. De faire cela pour protester contre une police et un pouvoir qui la protège. Contre une police qui jette dans un fleuve des gens qui dansent. J’imagine demander à tous les chorégraphes de se rapprocher des centres chorégraphiques, et de les aider à organiser cette grande nuit contre la répression des corps dansants. J’imagine une lettre à tous les musiciens, pour leur demander de jouer toute une nuit pour que la danse soit toujours possible.

J’imagine cela, parce que j’imagine que les Centres Chorégraphiques nationaux, que les chorégraphes, que les musiciens, ne peuvent pas ne pas être directement concernés par ce qui s’est passé au petit matin de la nuit du 21 juin à Nantes.

J’imagine cela parce que j’imagine que le droit de danser est pour les centres chorégraphiques nationaux, les chorégraphes et les musiciens, une liberté fondamentale. Et qu’une police jetant dans un fleuve des corps qui dansent au nom d’une absence préalable d’autorisation à danser délivrée par une préfecture et que cette préfecture appelle cela – jeter des corps dans un fleuve – une réponse proportionnelle – est une violence redoublée. Est une violence doublée d’un mépris. Est une violence sans limite.

Et c’est ainsi que j’imagine écrire cette lettre aux centres chorégraphiques nationaux, aux chorégraphes et aux musiciens, afin qu’ils se coordonnent le plus vite possible afin que cette police soit sérieusement remise à sa place et qu’il soit de nouveau possible de danser, sans risquer de se faire jeter dans un fleuve ».


 

À Nantes même, cet appel a été suivi d’effet. Chorégraphe indépendant, Loïc Touzé a provoqué vendredi soir, 28 juin, un rassemblement, quai Wilson, sur les lieux mêmes du crime policier. Elles ont dansé une danse en silence, pendant une heure. Elles ont bravé le cynisme abject du Préfet de Loire-Atlantique, qui avait averti que ce rassemblement, comme tout autre non autorisé, serait passible de toutes mesures répressives.

Loïc Touzé n’est pas un inconnu à Montpellier. On l’a a souvent vu invité au Centre chorégraphique national, qui siège à l’Agora de la danse, boulevard Louis Blanc. C’est un chorégraphe renommé pour ses recherches et à Montpellier, les cercles officiels de la danse aiment se penser à la pointe des idées et des pratiques. Bienvenue à Loïc Touzé – mais dans le silence feutré des studios. Loïc Touzé collabore de près avec Mathieu Bouvier, un intellectuel de la recherche en danse. Mathieu Bouvier lui aussi a toutes ses entrées dans les cercles autorisés de Montpellier. Sur les réseaux sociaux, on a remarqué que Mathieu Bouvier s’est remué pour relayer l’appel reproduit ci-dessus.

Alors, s’est-il passé quelque chose à Montpellier ? Le jour même où la police nantaise montrait sa haine déchaînée, le festival Montpellier Danse s’ouvrait en grande pompe. Au programme, une grande pièce de Christian Rizzo, le chorégraphe qui dirige le Centre chorégraphique national de Montpellier. Une magnifique musique électronique accompagne cette pièce. Mais voilà : elle ne fait que l’accompagner. Elle n’y bouge rien. D’ailleurs, La maison, c’est son titre, est une bonne grosse pièce bien lourde, avec plein et plein de moyens, qui ne bougent presque rien.

La maison dont il s’agit est de celle où on s’installe, pour prospérer comme artiste officiel. Elle n’est pas celle qui, fût-ce à titre symbolique, fût-ce un seul soir, s’ouvrirait en refuge aux danseurs qui se prennent des LBD, des grenades d’encerclement dans la figure, et sont poussés à la noyade. À Montpellier, ville qui fut haut-lieu de la techno, qui connut ses manifs contre la répression des raves, voici bien longtemps que les cercles de la danse ont oublié que les politiques répressives sont aussi des politiques du corps.

À Montpellier, le Festival international de danse, le Centre chorégraphique national, ne semblent même pas avoir lu l’appel qui a tant fait de bruit sur les réseaux. Ces institutions s’alarment du vieillissement de leur public, se désolent de n’être plus perçues par les jeunes comme des endroits où se pratique une invention des corps pour un présent d’avenir. Au Poing – où on n’a pas trop de problèmes d’écoute avec la jeunesse – on a quelques idées sur les raisons de cette désaffection. Quand ça cogne, ils somnolent.


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