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Reportage 16 février 2019

Gilets jaunes, acte XIV : au coucher du soleil, Montpellier se réveille

par Le Poing
Le soleil fait-il fondre les gilets jaunes ? C’est la question que l’on pouvait se poser en arrivant sur la place de la Comédie ce samedi à 14h : beaucoup moins de monde que la semaine dernière, beaucoup moins de gens équipés, et pourtant…

14h, traditionnel rendez-vous et piano rouge

Il y a beaucoup moins de monde que la semaine dernière. Voilà le premier constat que je dresse en arrivant à 14h sur la place de la Comédie. On me dit que beaucoup de gens sont partis manifester à Nîmes… Le piano rouge de la compagnie de théâtre de Pierre de Fouzilhon, près de Pézenas, est installé devant l’opéra et un membre de la troupe en joue, attirant passants, manifestants, et chanteurs amateurs. En début d’après-midi, on est 2000, tout au plus. Deuxième constat : le centre-ville est bondé d’agents de sécurité du groupe Nicollin, déployés par la chambre de commerce et de l’industrie (CCI) pour protéger les commerces des méchants casseurs. Le cortège passe justement devant la CCI, et je m’interroge sur l’utilité de cette milice du capital quand j’aperçois un agent en train de se faire copieusement chier devant un marchand de crêpes, pas plus inquiété que ça par la déambulation des gilets jaunes.

La manifestation se dirige ensuite paisiblement vers la gare, en passant par Observatoire, avec en tête de cortège une banderole sur laquelle on peut lire : « Amnistie des gilets jaunes, libérez les prisonniers » ! De multiples affiches sont collées en chemin : « Ni Macron ni patron, révolution ! » ou encore « français·e·s, étranger·e·s, même Macron même combat ». La foule se dirige ensuite vers l’arrêt de tram Du Guesclin, dont les automates sont protégés par des barrières. Les grilles du Polygone se ferment bien évidemment sur notre passage, et à 15h20, l’ensemble des manifestants rejoint de nouveau la place de la Comédie, sous un soleil de plomb.

Un atelier « Qui coûte combien à la France ? » est installé sur le sol de la mythique place montpelliéraine, où un gilet jaune très pédagogue explique aux gens que la fraude patronale fait perdre 27 milliards d’euros par an à l’État, à grand renfort d’affiches et de bandes de scotch plus ou moins longues symbolisant le manque à gagner pour les caisses publiques. Les militants de BDS sont également présents avec un stand pour réclamer le boycott de l’Eurovision à Tel Aviv. En attendant une camarade qui achète un keffieh palestinien, je jette un œil sur une pancarte « Macron contre les gilets jaunes, 124 victimes » avec les photos des manifestants blessés. J’espère qu’il n’y en aura pas plus aujourd’hui.

On se rend ensuite à la préfecture tandis que des gens restent sur la Com’. Évidemment la pref’ est bondée de flics de tous les côtés. Les manifestants longent les banques barricadées de la Rue Foch jusqu’au Peyrou. La populace descend ensuite à Albert Ier puis Louis Blanc, avant de remonter sur la Comédie en passant par le Corum.

Il est 16h30 quand j’arrive à nouveau sur la préfecture. Le cortège est plus paisible que les semaines précédentes, et les masques et les lunettes de ski sont moins de sortie qu’à l’accoutumée. Des musiciens jouent le chant révolutionnaire Italien « Bella Ciao » et des gens dansent ; l’ambiance est festive. À 16h50 la manif’ commence à redescendre de nouveau sur la Comédie, où sont postés sept camions de gendarmes mobiles. Les groupes s’étiolent : certains veulent aller vers le Polygone et Antigone, tandis que d’autres font face à la ligne de CRS devant l’opéra en jouant à « un, deux, trois soleil » pour s’approcher toujours plus près des policiers d’une manière ludique et non violente. Un groupe de gendarmes mobiles s’agite en bas de la rue de la Loge, une bande de baceux cagoulés pointent du doigt des manifestants, un gamin se fait interpeller dans la rue Maguelone… Les gens sont aux aguets. Le zbeul va-t-il commencer après un début d’après-midi bien calme ?

Coucher du soleil, Montpellier se réveille

Les premiers gaz se font sentir vers 17h40, la Comédie prend sa dose hebdomadaire de lacrymogènes sous le regard plus ou moins habitué (et larmoyant) des badauds. Le commissariat est pris pour cible par divers projectiles et les tirs policiers poussent les manifestants restant à se réfugier sur l’Esplanade. Un petit groupe essaie de déloger du sol un immense poteau sur lequel est fixé une caméra, et finit par y arriver, faisant voler la caméra en morceaux dans un élan de joie insurrectionnelle qui gagne tout le monde. Nous voilà repartis vers le Corum.

Et là, se produit quelque chose de notable, car relativement peu fréquent dans l’histoire des manifs montpelliéraine : le cortège part en direction des Beaux-Arts. Un feu sur les voies du tram attire mon attention, et je tourne la tête pour voir cramer…un coussin. La joyeuse foule continue son chemin en fracassant quelques banques dans la rue Proudhon, cocasse ironie. Un tag appelant au Karnaval des gueux le 5 mars décore désormais le mur jaune de la banque Dupuy de Perceval. Au gré de la manif sauvage, des poubelles tombent et prennent feu un peu partout, au grand désarroi d’une bonne sœur : « mais je fais comment si vous brûlez ma poubelle moi ? » avant de se faire rétorquer « et bah priez ! » Arrivés près du quai du Verdanson, la vindicte populaire s’abat sur la pizzeria Cap’Chef, dont le patron est connu pour être un très bon ami de la police… Un palais de lacrymo venant des manifestants atterrit mystérieusement dans le snack et quelques projectiles, comme une bouteille de vodka vide, sont balancés sur le Crédit agricole.

La BAC et ses lacrymos aux trousses, les manifestants remontent rapidement vers le Peyrou et s’engagent sur le boulevard du jeu de Paume. La nuit tombe, et même s’il y a beaucoup moins de monde que la semaine dernière à la même heure, on est encore nombreux. Le soleil n’a donc pas fait fondre les gilets jaunes ! La vitrine d’AXA se fait défoncer, la police se rapproche, les gens commencent à courir et prennent à droite pour débouler sur l’arrêt Saint-Denis. À partir de là, c’est la panique, la gendarmerie mobile charge et les gens se mettent à sprinter vers Observatoire, puis à remonter vers la Comédie, en courant comme des damnés. C’est la débandade. Un camarade m’attrape par le sac et nous nous retrouvons séparés du cortège dans les petites rues du quartier Saint-Anne.

Cinq minutes plus tard, une bonne dizaine de camions de police passent à côté de nous en bas de l’opéra pour se garer sur la place de la Comédie, désertée. Un talkie de flic crache « Alors Jean-Marie, ils sont où ? » Mes camarades et moi nous posons la même question, mais le cortège, ingénieux chat de Schrödinger urbain, à la fois mort et vivant, s’était déjà évaporé dans l’évanescence d’une lacrymo pour aller continuer le zbeul plus loin. Nous décidons donc de rentrer. L’odeur de gaz frais embaume le quartier Antigone et des médics remontent le long de la voie de tram.

J’apprendrais plus tard qu’un adolescent de 17 ans s’est fait violemment interpeller dans les toilettes du local associatif Le Barricade ! Jusqu’où ira la police dans la répression arbitraire et disproportionnée ? Combien de samedis devrons-nous manifester pour qu’enfin nos revendications prennent vie ? Combien de banques et d’assurances faudra-t-il éclater pour se faire respecter ? La prière de la bonne sœur lui a-t-elle ramené sa poubelle ? Serais-je présent samedi prochain à 14h sur la place de la Comédie pour l’acte XV ? Oui, bien évidemment.

Crédits photos : Staein


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