La chronique littéraire d’Eugène : « Que faire ? », de Ludivine Bantigny

Le Poing Publié le 8 janvier 2024 à 11:52

Après deux mois et demi de grève, les salariées d’Onet, entreprise qui gère le nettoyage du CHU de Montpellier, ont finalement obtenu des améliorations de leurs conditions de travail au cours de négociations avec la direction de la société. C’est la preuve que les salariés les plus précaires peuvent, par une grève courageuse, imposer leurs revendications aux forces capitalistes. C’est une des réponses au « Que faire ? » de Ludivine Bantigny !

L’historienne a publié en mai 2023 un petit essai chez Amorce, « Que faire? Stratégies d’hier et d’aujourd’hui pour une vraie démocratie ». Répondant au « Que faire ? » de Lénine, Ludivine Bantigny utilise son savoir d’historienne comme ses nombreuses expériences militantes (Nuit Debout, Se Fédérer, Parlement de la NUPES…) pour dresser un inventaire des alternatives démocratiques et émancipatrices en 2023.

Elle dédie son livre à Raed, un petit paysan de Cisjordanie qui, au sein de sa coopérative, lutte contre l’emprise des industries capitalistes israéliennes et reverse ses profits à sa communauté. La modestie de cette entrée en matière détonne avec l’ambition du « Que faire? » de Lénine qui contient en lui toutes les aspirations du mouvement ouvrier du XXe siècle. Qui donne l’élan à tous les mouvements sociaux et soulèvements populaires qui voulaient « changer la vie » !

Cette question écrasante nous somme de reprendre possession de nous-mêmes face aux pressions des dominations, à la passivité, au « circulez, y a rien à voir ! ». Il nous intime l’ordre de devenir des sujets de nos vies, de nos choix, de nos travaux et de nos joies. Il nous supplie d’accroître notre liberté en expérimentant sans cesse des alternatives pour l’autonomie, la coopération, l’égalité, l’émancipation, l’épanouissement, l’accueil, la convivialité, l’honnêteté…

Et pourtant, que les actions collectives actuelles sont déterminées et pourtant sans succès. La dictature du « TINA » (there is no alternative) a affecté notre capacité créatrice en matière de stratégies et perspectives. Il faut donc recréer des contre-offensives pour construire un monde désirable et détruire cette hégémonie capitaliste sur les esprits. Ces contre-offensives doivent s’inscrire dans un « déjà-là », ces formes d’émancipation héritées du passé.

Voracité du loup-garou ; le Capital et sa férocité

Tout dans notre monde est asservi à l’impératif de la reproduction du Capital. Cette captation brise les liens et les usages et interdit toute échappée. Le capitalisme gangrène la vie quotidienne (compétition), casse les solidarités des travailleurs (fragmentation et précarisation) et brise des vies (notamment par l’endettement). Toutes les pratiques indociles sont broyées par cette démesure sans limite.

Les « élixirs de mort » (Rachel Carson sur les pesticides) causent des destructions irréparables et mettent en danger l’humanité. L’agriculture productiviste dévaste les sols et torture les animaux. La nature est marchandisée et privatisée au détriment des « Communs ». Le capitalisme finit ainsi par détruire ses propres conditions de production et reproduction, hurlant aux générations futures « Après moi le Déluge ! ».

Repenser la démocratie

La démocratie représentative est un impensé. Déconnectés du monde social, nos « représentants » maintiennent en fait leur ordre avec les mots de leurs médias et les sévices de leur police. La « langue de bois » et la haine xénophobe provoquent le désespoir de ceux qui ne votent plus (ou pas) ou qui votent en désespoir de cause. La concentration des pouvoirs finit de déresponsabiliser les citoyens. La représentation canalise et réprime la parole collective.

Or, la démocratie réelle est fondée sur le pouvoir de délibérer puis de désigner des personnes avec des mandats impératifs et révocables. De la Commune de Paris en 1871 au Chiapas aujourd’hui en passant par les « communes libres » de l’Italie médiévale, « le peuple décide et le gouvernement obéit ». Le tirage au sort, la rotation rapide des charges, l’autogouvernement (assemblées générales, comités de travail ou de quartier…) sont des alternatives réalistes pour renouveler la démocratie.

Travailler et mieux et beaucoup moins

Perdre sa vie à la gagner résume l’implacable loi du marché. Les travailleurs y perdent en effet la santé et les collectifs de travail sont brisés par les managers. Chacun trouve une consolation dans le consumérisme dans un monde vidé d’espoir. Il faut travailler moins pour faire autre chose de notre existence. En répartissant les tâches indispensables (comme la gestion des déchets ou la production agricole), l’humain peut s’occuper de la cité et emplir son quotidien d’heures heureuses !

Cette démocratisation passe d’abord par le monde du travail. Les salariés doivent pouvoir décider avec les usagers afin de contrôler les livres de comptes, imposer leur veto sur les cadences et les licenciements. En allant plus loin comme pendant la Commune de Paris, les coopératives et collectifs de travail autogérés peuvent soustraire le travail au joug du capital, diminuer le temps de travail et en finir avec la concurrence entre travailleurs.

Une perspective autogestionnaire

L’autogestion élargit l’horizon en transformant les individus, favorisant les échanges et les partages d’expériences. Elle peut être étendue à la gestion des biens communs, « ressources collectives partagées, administrées et autogérées par les communautés locales, qui incarnent un système de relations sociales fondées sur la coopération et la dépendance réciproque » (Giovanna Ricoveri). Cela suppose également d’inventer une propriété collective du vivant.

Partout dans le monde, des peuples se battent depuis des décennies pour empêcher le saccage des ressources et pour préserver le vivant. 200 de ces militants sont assassinés chaque année dans le cadre de ces luttes environnementales par les agents du capitalisme. C’est pourquoi il faut une fédération et une planification collectivement décidée pour la gestion de ces communs (comme pendant la Yougoslavie de Tito).

En terminer avec la propriété

Pour les services, il suffit de rendre publiques les grandes entreprises des secteurs cruciaux (par acquisition ou confiscation). Les banques publiques, les organismes de crédit solidaire et un fonds d’investissement socialisé financeraient les projets utiles sur le plan social et écologique. Plus que les nationalisations des entreprises (décevantes dans les années 1980), il faut socialiser les moyens de production. La gestion doit revenir aux seuls travailleurs

L’État serait remplacé par une fédération-coordination. Une grande liberté démocratique s’exercerait à l’échelon local, le plus proche des gens (comités d’entreprise, comités de quartier, assemblées locales…). Les producteurs seraient souverains sur leur production. Les institutions seraient gérées collectivement par le peuple. L’échelon fédéral se contenterait d’apporter une aide, une impulsion et une coordination suivant une planification élaborée collectivement.

Déjà là

Bernard Friot défend une participation citoyenne aux instances de coordination de l’activité économique. Il se base sur ce « communisme déjà là » incarné par le salaire à vie de la fonction publique et la Sécurité Sociale. Le Réseau Salariat propose d’étendre ces principes par une forme de conventionnement qui couvrirait les déplacements, les voyages, la culture, le logement et surtout l’alimentation.

Laura Petersell et Kévin Certenais défendent dans « Régime général » le salaire à vie pour tous, la copropriété d’usage pour les outils de travail, l’alimentation comme service public, la démocratie directe et la solidarité internationaliste. Dans le domaine alimentaire, des fermes collectives, usines agroalimentaires collectives et magasins conventionnés sont soutenus par les investissements publics puisés aux cotisations sociales (sur le modèle des CHU).

Des réformes pour changer la vie

Il est nécessaire de briser certains mythes comme celui du Front Populaire. En effet, le gouvernement de Léon Blum n’a pas touché aux rapports de production et de propriété ni aux banques privées. Les lois sociales (congés payés, semaine de 40 heures) ne furent pas appliquées et les grèves de l’automne 1936 furent réprimées. L’inflation balaya la hausse des salaires et le patronat reprit ses droits dès 1938.

Concernant la décennie « socialiste » des années 1980, le gouvernement PS épouse le néolibéralisme diminuant les coûts de production et comprimant les salaires afin de rétablir les marges des entreprises. Cela s’accompagna du gel des dépenses publiques et du blocage des salaires dans un contexte de hausse spectaculaire des licenciements et du chômage. Le discours politique et médiatique glorifia « l’entreprise » et l’individualisme concurrentiel (pensons au mythe B.Tapie !).

Depuis la grève on voit l’horizon

S’il ne faut pas négliger les élections, l’arrivée au pouvoir d’un parti de gauche radicale ne suffit pas. Il faut remettre en cause les rapports sociaux de production et de propriété ainsi que le système financier. Sans quoi, la réaction du patronat bloquerait toutes avancées sociales. Mai 68 a échoué à tracer un horizon stratégique et est resté un mouvement spontané et peu coordonné. Ce fut une révolution manquée.

Il y eut cependant des expériences (non durables) alternatives d’autogestion ouvrière et populaire dans de nombreux domaines (usines, médias, transports, santé, consommation, quartiers…). Cela rappelait les usines socialisées et les collectifs paysans pendant la Guerre d’Espagne (1936-37). Mais il faut une organisation qui garantisse la survie d’un mouvement social, y compris pendant les périodes creuse de reflux.

Tous les bouts : réformes et révolution

Même un gouvernement de gauche radicale élu serait confronté à des obstacles tendus par le « capitalisme ensauvagé  et déchaîné » (pensons à l’exemple chilien). Il faut donc se préparer à des formes alternatives et se réapproprier la démocratie directe. L’État pourrait être limité à une fédération de différentes assemblées (une assemblée de délégations tirées au sort par secteurs d’activité, une assemblée de délégués mandatés sur une base territoriale…).

Quand à la question de la violence, il est impossible de la contourner face à un capitalisme de plus en plus violent. La violence populaire est légitime car c’est un outil de résistance, un droit à se défendre et répliquer. Tous les acquis ont surgi de rébellions et révoltes. A cette violence, un vaste travail de conviction ni austère, ni sectaire, doit être mené pour écarter les gens des idéologies mortifères et simplistes comme le fascisme.

La Révolution peut naître de ces échappées de plus en plus nombreuses sous forme de lieux « libérés », territoires communalisés, ZAD, coopératives de solidarité…Elle naîtra aussi d’un puissant mouvement social qui prendre appui sur ces espaces libérés pour balayer le pouvoir en place. Chaque grande lutte sociale modifie peu à peu les collectifs et les individus. Elles permettent d’engranger les expériences et d’expérimenter réellement la démocratie comme la résistance.

Ludivine Bantigny, “Que faire ? Stratégies d’hier et d’aujourd’hui pour une vraie démocratie”. Amorce, 2023, 7,90 euros.

Eugène Varlin

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