Le collectif décolonial Tsedek! vient faire entendre une autre voix juive à Montpellier
Le collectif juif décolonial Tsedek publie « Lutter en rupture, lutter en résistance », un livre qui revient sur deux ans d’activité et pose les bases de sa ligne politique. Il sera présenté à Montpellier mercredi 25 mars à 19h à la librairie La Symbolique du poulet. Entretien avec Jonathan, l’un des membres du collectif
Comment est né ce livre « Lutter en rupture, lutter en résistance » ? Est-ce une réponse à un contexte politique particulier ?
Jonathan : Le projet d’écriture de ce livre est le fruit d’une concertation entre notre amie Assia des éditions Premiers Matins de Novembre, à un moment où on commençait à avoir l’envie de retranscrire ce que Tsedek incarne. On ressentait le besoin de rédiger un premier bilan politique de nos activités, de développer un peu plus notre ligne en détails, on peut évoquer une sorte extension de notre manifeste auquel s’ajoutent aussi d’éventuelles perspectives.
À qui s’adresse prioritairement cet ouvrage ? Aux personnes déjà engagées ou à un public plus large
Jonathan : Il s’adresse évidemment avant tout à un public politisé et de gauche, déjà parce que notre public, mais aussi parce que c’est là que se joue la bataille des idées de nos familles politiques. Toutefois, ce livre a quand même été pensé pour être lisible par des personnes non militantes qui souhaitent se renseigner sur Tsedek et comprendre sa démarche. Le choix d’un format court a été pensé volontairement pour être suffisamment accessible auprès d’un public qui dépasse notre niche habituelle.
Votre livre revient sur deux ans de lutte de votre collectif. Quel bilan tirez-vous de ces deux ans d’existence ?
Jonathan : Le résultat dépasse très largement les attentes et objectifs qu’on s’était fixés. De base, on pensait rester un petit groupuscule d’une dizaine de personnes dont l’activité principale se résumerait à de la théorisation politique par la rédaction de communiqués et articles, quelques interventions publiques et émissions sur Paroles d’Honneur, et éventuellement l’explosion d’une banderole en manif à Paris lorsque le nombre de personnes le permet.
Deux ans plus tard, on avoisine les 300 adhésions, peut-être même qu’on les a dépassés. Les motifs pour nous rejoindre sont multiples.
Tsedek ! n’est plus seulement une organisation politique, mais une petite communauté en devenir, une sorte de refuge qui propose des shabbat hebdomadaires, des activités culturelles et des événements en tous genres : ciné-clubs, colloques, meetings, concerts, soirées, yeshiva, fêtes juives et j’en passe. On a maintenant des groupes dans plusieurs villes de France, notamment Marseille, Lyon et Toulouse et pas que, ce qui est déjà énorme à notre échelle. Par ailleurs, on a quelques membres à Montpellier et alentours, l’équipe ne demande qu’à s’agrandir donc n’hésitez pas à nous rejoindre !
Même si ça peut changer, on pense aussi qu’on a réussi à s’imposer et être hégémonique dans la séquence au sein d’une bonne partie de la gauche de la rupture qui va de LFI à l’autonomie, ce qui est le plus important. Aujourd’hui, Tsedek contribue même à faire bouger des lignes dans les milieux féministes et se confronte aussi à d’autres à des cadres plus difficiles, notamment au sein des directions syndicales.
On commence aussi à inquiéter nos ennemis et nos adversaires, jusqu’au sein des instances de nos communautés qui niaient auparavant notre existence. Si le CRIF, le Printemps Républicain ou les fachos ressentent le besoin de nous calomnier publiquement et lancent des campagnes de diffamation à notre encontre, c’est une très bonne chose, ça veut dire qu’on touche un nerf sensible et grâce à eux on gagne en visibilité.
Cette énumération est encourageante, mais soyons modestes, ce n’est pas suffisant pour prétendre représenter un courant alternatif de masse au sein des communautés juives françaises. Si on parvient à maintenir cette dynamique c’est déjà vraiment super, si ça va plus loin c’est au-delà de nos espérances. A l’inverse, si c’était qu’un feu de paille et que ça s’écroule, on aura au moins essayé d’apporter quelque chose.
En quoi votre approche se distingue-t-elle d’autres organisations juives ou antiracistes ? Que signifie concrètement “lutter en rupture” aujourd’hui ? Rupture avec quoi — les institutions, certains discours, certaines alliances ?
Jonathan : Première chose, on refuse de hiérarchiser les formes de racisme, et ce, sans nier leur dimension singulière et la spécificité de leurs mécanismes. C’est ce qui explique qu’on inscrit l’antisémitisme en tant que résultat d’un processus héritier des théories racialistes du 19ème siècle, et de l’époque coloniale qui la précède avec l’année 1492 comme point de départ qui marque aussi le début de concept de pureté du sang avec l’Inquisition et la Reconquête.
Il est évident que l’antisémitisme nous touche directement, mais quand habite dans un pays qui est le deuxième vendeur d’armes au monde, qui possède toujours des colonies où elle réprime les populations autochtones ou déportées dans le sang à l’instar de la Kanaky, où la police tue régulièrement des hommes noirs et arabes sans être inquiétée, et où l’on légifère des lois à l’encontre des musulmans et des exilé.es, tenir une parole juive antiraciste, c’est faire preuve de solidarité avec toutes les minorités qui subissent du racisme dans un pays qui continue à jouer un rôle moteur concernant la fabrique de figures d’altérité, plus particulièrement encore quand il agit d’islamophobie.
La France est directement complice de plusieurs génocides : celui des juives et juifs et de nos frères et sœurs tsiganes, roms, sintis, manouches et yéniches que l’État n’a toujours pas reconnu, celui des Tutsis au Rwanda, celui qui se déroule actuellement en Palestine, et tous ceux engendrés par la colonisation pour lesquels on refuse pour le moment cette qualification.
Les politiques mémorielles visant à prévenir du racisme et des politiques génocidaires sont un échec total alors que l’extrême-droite est aux portes du pouvoir dans toute l’Europe et que ses pays contribuent à un génocide en Palestine.
Même en admettant que pour des raisons liées à son caractère intra-européen, la Shoah supplante le reste dans notre manière d’appréhender l’histoire du racisme (chose à laquelle on s’oppose farouchement chez Tsedek !), le processus de racialisation à l’encontre des juives et juifs, et la question du racisme comme rapport de domination est totalement absente des livres d’histoire. Le racisme ne peut pas être perçu comme une simple question de morale où des gens de différentes couleurs de peau ne s’aiment. C’est un instrument de domination qui a façonné les rapports de domination dans l’entièreté du globe en accompagnant le capitalisme et l’impérialisme. Ces trois éléments sont indissociables si on veut une lecture matérialiste de l’histoire.
Enfin, rappelons aussi qu’en dehors de l’UJFP (Union juive française pour la paix), on est la seule organisation juive à revendiquer fermement notre antisionisme, et qu’on l’articule à toutes luttes anticolonialistes, antifascistes et anti-impérialisme, Pour nous, le sionisme est une transposition des concepts nationalistes, racialistes et colonialistes de la modernité capitaliste européenne du 19ème siècle calquée sur le modèle de ses États-nations.
En disant ça, on pense qu’on est effectivement en rupture avec tout : d’un point de vue institutionnel, c’est autant les institutions communautaires juives au sens religieux ou non que le narratif dominant qui assimile nos judéités à un soutien à l’état d’Israël, mais aussi avec tout ce qui est qualifié politiquement comme étant l’arc Républicain qui englobe un large spectre allant du Printemps Républicain à l’extrême-droite. Aujourd’hui, une partie de la gauche de rupture fait les questions liées au racisme une priorité : Palestine, islamophobie, immigration, violence d’État, c’est-à-dire des combats que l’on porte.
À l’inverse, que recouvre “lutter en résistance” ? Est-ce une posture défensive ou aussi offensive ?
Jonathan : De manière générale, on est plutôt sur un discours offensif, la victimisation c’est pas notre tasse de thé. Mais je pense sincèrement que notre radicalité dépasse une simple posture.
On résiste à la fois face au récit dominant au sein d’une minorité dans laquelle on est déjà minorisé. On résiste pour des identités juives plurielles et diasporiques opposées à l’idée d’une communauté monolithique et uniforme qui soutiendrait de facto l’État d’Israël. On résiste pour faire perdurer un héritage politique juif et révolutionnaire qui risque de sombrer sous peu dans l’oubli…
Mais on résiste aussi au gauchisme en militant en faveur de la diversité des tactiques parce que pour nous que tout est bon à prendre de la politique institutionnelle à l’autonomie radicale. Tout est une question de timing, on ne fétichise ni les pratiques offensives, ni le vote et les recours juridiques, l’organisation de séminaires ou une action symbolique médiatisée. Il s’agit juste d’étapes et d’avancer avec les moyens dont on dispose. Résister, c’est large, et c’est aussi une question d’adaptation à des contextes.
Est-ce que vous observez une évolution des formes d’antisémitisme, et comment cela s’articule avec votre engagement décolonial ? Et quelle analyse faites-vous des instrumentalisations politiques de la lutte contre l’antisémitisme ?
L’antisémitisme n’a pas changé, l’idée d’un nouvel antisémitisme est fortuite depuis sa conceptualisation. Cependant il est clair qu’Israël, le sionisme et le philosémitisme d’État produisent de l’antisémitisme en rendant coupable les juives et juifs des crimes israéliens et que la suprématie blanche souhaite faire de nous l’avant-garde d’une civilisation judéo-chrétienne fictive opposé au reste du monde, et plus particulièrement aux musulman-es et l’immigration post-coloniale.
La lutte contre l’antisémitisme portée par l’État et ses soutiens est constamment utilisée comme un outil de gouvernance raciste pour lutter contre le mouvement de solidarité envers la Palestine, discréditer des mouvements sociaux ou désigner la gauche de rupture. On ne peut pas faire comme si la question juive n’était pas omniprésente sur les médias mainstream et l’un des sujets favoris des forces réactionnaires qui se conjugue à l’islamophobie et au racisme anti-palestinien.
Pour autant, il n’y pas besoin d’aller bien loin pour comprendre que la plupart des gens qui parlent d’antisémitisme sous fond d’instrumentalisation, s’en moquent éperdument dans le fond. Force est de constater leur absence totale de réaction après la mort d’un néo-nazi auquel l’Assemblée Nationale a rendu hommage ou encore pendant l’affaire Epstein pendant laquelle on a assisté à une explosion de diffusion de contenu antisémite sur les réseaux. Un parti a le droit de s’appeler Reconquête et d’être constamment mis en avant à la télévision, soutenu par Vincent Bolloré, qui salarie les pires néo-nazis, sans parler des dizaines d’élus RN antisémites notoires : on ne s’attarde jamais dessus.
Tant que notre camp refuse de prendre au sérieux la question de l’instrumentalisation, de réfléchir à l’agenda qu’elle sert, il ne pourra proposer qu’une réponse réactionnaire à l’antisémitisme, qui hiérarchise les luttes, isole les Juif·ves des autres minorités, faisant le jeu de la répression, et surtout, qui passe sous silence la réalité du racisme dans ce pays.
Vous parlez de “renouer avec une judéité révolutionnaire et émancipatrice”. Dans quel courant on la retrouve, à quelle histoire cette judéité révolutionnaire fait référence ?
Jonathan : Il ne s’agit pas d’un seul courant, mais plutôt de courants divers et de personnalités le plus souvent marxistes, et ce, sans fétichisme, dans la mesure où Tsedek ! n’est pas un groupe de résistance armée luttant pour sa propre survie, une organisation de masse ou composé d’intellectuels ou de leaders politiques. Mais on peut penser au BUND, principale force du mouvement ouvrier en Europe de l’Est et Centrale, incarné notamment par la figure de Marek Edelman, un des commandants de l’insurrection du Ghetto de Varsovie, à la Fédération Ouvrière de Thessalonique, au FTP-MOI, à des personnalités comme Ilan Halévi ancien ministre de l’OLP aux côtés d’Arafat, ou encore Abraham Serfaty, leader de l’opposition au royaume du Maroc pendant l’époque d’Hassan II qui a beaucoup écrit sur la Palestine et son identité judéo-arabe et dont on vient de rédiger la post-face la réédition des écrits sur la Palestine.
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