CultureSociete
Analyse 6 mars 2022

Le livre des plaisirs des actions clandestines

L’auteur montpelliérain Lë Agary restitue la tension des corps, l’excitation des esprits, au cœur des sabotages, des affrontements et débordements hors de contrôle. Fiction palpitante de“Il faudra faire avec nous”.

Valeureux sont les manifestant.es qui tentent de bloquer les issues des raffineries. Mais les gaz lacrymogènes ne tarderont pas à les disperser. Dans sa fiction récemment parue sous le titre “Il faudra faire avec nous”, l’auteur montpelliérain place ses lecteurs directement au contact d’activistes, qui recourent à d’autres moyens d’action. Celleux-ci se sont organisé.es pour sectionner les tuyaux des pompes des stations-services. Sabotage. Si les cuves sont pleines, plus une goutte n’en sortira pour remplir les réservoirs des véhicules à moteur. L’économie est bloquée. Le but est atteint.

En fait, le lecteur, la lectrice de “Il faudra faire avec nous” parcourra plusieurs pages avant de bien capter les tenants et aboutissants de cette première action. Telle est l’écriture de Lë Agary : elle nous met directement au contact du mental sous tension, du physique noué, de l’activiste en train d’agir. La narratrice est en train d’effectuer les actes dont la description est restituée, comme dans l’instant, sur la page. L’auteur ne s’encombre pas d’élaborer des personnages complexes, ne s’attarde pas sur des psychologies, ni ne s’égare en savants exposés stratégiques et autres rebondissements dramatiques. Le lecteur avec lui, plonge directement dans la tête et le corps engagés dans l’action.

L’esprit est en alerte, le cœur cogne fort, il faut sauter, courir. Les chapitres du bouquin s’égrènent au fil des jours d’une semaine entière de cette effervescence. Ils sont balancés d’un trait, paragraphe unique, haletant, sans aucun passage à la ligne. La phrase est souvent courte, sinon plus longue, elle s’écoule d’un trait. Ramassé en cent-trente pages serrées, l’ouvrage tient bien en main, au format d’un projectile utile quand la rue s’énerve.

C’est électrique, palpitant. Radical aussi dans l’effet de surprise. A faire sourire. Élucubrations d’une expédition de chourre de matos nécessaire aux actions. Incroyable campagne de bouchage des sanitaires de fast-food, le burger lui-même faisant de l’excellent mortier dans le conduit des toilettes.

La jubilation est à la hauteur de ces inventions. Comme des intentions : elles seront dignes des plus grands cambriolages, les ruses mises en œuvre pour ne prélever rien d’autre que son matelas, dans la villa luxueuse du gérant d’une boîte de nettoyage urbain coupable de prêter main forte à la police pour priver de leurs matelas ceux qui dorment à même le trottoir. Quant au déclenchement d’une fête sauvage au bar d’une rame TGV, il est de pure joie et pure folie.

La frénésie du débordement, la fusion du grand corps tactique en manif dure, sont restituées avec une passion d’intelligence organique. Comme il est de bonne manière, on s’abstiendra de divulgâcher comment cette charge atteint son sommet jubilatoire au final. Disons que cette ultime péripétie rejoint les rêves qui animèrent des milliers et des milliers des manifestants des samedis de ces années dernières. “Il faudra faire avec nous” travaille à quelque chose de stratégique :l’irremplaçable joie, le soulèvement émotionnel, l’ébullition corporelles, sans lesquels il n’y a pas d’action politique véritablement réussie.

———————–

Lë Agary – Il faudra faire avec nous – Editions Les Etaques. 10€.


ARTICLE SUIVANT :

[Portrait] Mitia Fedotenko « nous sommes deux peuples fraternels, avec une histoire commune »