Politique
Analyse 23 octobre 2020

L’extrême droite n’est pas le rempart mais la complice de l’islamisme

Dieudonné, humoriste antisémite, Axel Loustau, élu du Rassemblement national, Frédéric Chatillon, conseiller de Marine Le Pen, et Ginette Skandrani, soutien de Dieudonné, en janvier 2009, lors d’une manifestation pour Gaza, dans le cortège du Collectif Cheikh Yassine, créé en 2004 par Abdelhakim Sefrioui, mis en examen pour complicité de l'assassinat de Samuel Paty (photo de La Horde)

Le meurtre brutal du professeur Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine a relancé le débat sur l’islamisme en France. Bien sûr, l’extrême droite surfe sur l’émotion pour faire avancer ses idées et se présenter comme le dernier recours face au danger menaçant la nation. Vérité ou intox ? Quelques rappels historiques sur les convergences entre Islam radical et extrême droite ne feront pas de mal…

L’islamisme, c’est quoi ?

Rappelons que l’islamisme considère que la religion – l’Islam – doit diriger la société, que l’Etat et sa loi doivent suivre les principes du Coran. Chez les islamistes sunnites, le salafisme est un courant puissant. Les salafistes sont par nature réactionnaires, ils veulent revenir aux premiers temps de l’Islam, aux salaf salih. La majorité des salafistes en France sont« quiétistes », c’est-à-dire qu’ils ne cherchent pas à renverser l’Etat laïque : ils considèrent que celui-ci disparaitra par la volonté de Dieu.

Une minorité des salafistes, souvent issue du salafisme quiétiste, est jihadiste. Selon eux, il faut combattre les mécréants : le devoir des croyants serait de prendre les armes contre tout ce qui est taghut, contre les idoles, telles que la démocratie qui remplace le règne de Dieu par celui du peuple (certains intégristes catholiques pensent la même chose). Les jihadistes sont souvent appelé des takfiristes, c’est-à-dire des extrémistes considérant tous leurs opposants comme des mécréants à exterminer. Ces deux courants du salafisme se traitent mutuellement de déviants. Chaque courant s’appuie s’appuient sur des dalil (une sourate ou un verset du Coran) pour légitimer leur action. Le salafisme constitue une aqida, c’est-à-dire une croyance religieuse construite. On trouve également des islamistes shiites inspirés par la révolution iranienne et d’autres courants mêlant nationalisme et Islam.

Réacs de tous les pays, unissez-vous

Dès le 19° siècle, des intellectuels traditionalistes (comme René Guénon) s’intéressent à l’Islam pour y trouver une spiritualité virile opposée au monde moderne. Pendant la seconde guerre mondiale, les relations entre les pays fascistes et les musulmans évoluent et sont l’objet de beaucoup de travaux plus ou moins sérieux.  D’un côté, des alliances opportunistes se nouent, contre les intérêts franco-britanniques au Moyen-Orient notamment. D’un autre, il y a de vraies convergences idéologiques : le Grand Mufti de Jérusalem ne cache pas son antisémitisme et sa fascination pour l’Allemagne nazie. Le résultat sera la formation de trois divisions SS musulmanes dans les Balkans (les divisions Handschar, Kama et Skanderberg), ce qui est significatif mais ne représente qu’une anecdote dans le cadre du pire conflit qu’ait connu l’Humanité.

Ensuite, avec la décolonisation, le développement de forces anti-impérialistes soutenues par le camp communiste fait oublier ces phénomènes. Mais le monde change. La révolution islamique d’Iran (et le massacre des opposants marxistes) puis l’effondrement de l’URSS rebattent les cartes.

En Palestine la résistance progressiste recule au profit de mouvements islamistes. Lancé en 1987, le Hamas constitue la branche armée des Frères musulmans. Un processus similaire a lieu à la même époque en Afghanistan, en Iran, en Egypte ou au Maroc : la réaction islamiste progresse et les révolutionnaires et démocrates en paient le prix. Les premières actions des Talibans sont des descentes anticommunistes sur les campus de Kaboul. Logiquement, les nationalistes-révolutionnaires français applaudissent les progrès mondiaux de l’islamisme, vu comme un mouvement de résistance antimoderne, antisioniste et anti-américain.

Les meilleurs ennemis du monde

François Duprat (idéologue du Front National) défend alors un rapprochement tactique avec les mouvements islamistes sur la base d’un « antisionisme » partagé – en fait, une convergence antisémite et réactionnaire. L’idée est la suivante : passer du racisme à la « critique de l’Islam » à domicile, et, à l’international, soutenir tout ce qui s’oppose à la superpuissance américaine.

L’extrême droite française restait jusqu’alors obsédée par la perte de l’Algérie. Son racisme était dans la continuité du combat pour l’Algérie française. Mais avec les lois successives interdisant les discours ouvertement racialistes, le Front National s’adapte et remplace le rejet des populations non-européennes par un discours ciblant les musulmans. Sans changer en profondeur son logiciel intellectuel. Il faut dire que la « guerre contre le terrorisme » déclarée au niveau mondial suite aux attentats du 11 septembre 2001 et les massacres commis par des jihadistes durant les décennies suivantes offrent un boulevard à cette rhétorique. L’extrême droite décide donc de se placer dans l’ombre du pouvoir, adoptant le même discours tout en jouant la surenchère sécuritaire.

Les rapprochements entre islamistes et nationalistes ne s’arrêtent pas pour autant. Rappelons-nous les « Manifs pour Tous » de 2012, durant lesquelles des réactionnaires chrétiens et musulmans défilent côte à côte. Alain Soral et ses soutiens tentent également de mobiliser les « musulmans patriotes » en soutien au Front National : heureusement, les querelles interminables agitant cette mouvance conspirationniste de boutiquiers antisémites brisent l’élan des « jours de colère ».

Et aujourd’hui ?

L’actualité rappelle sans cesse le rôle trouble de l’extrême droite vis-à-vis de l’islamisme. Fort avec les faibles, elle se montre faible avec les forts. Ainsi, le trafiquant d’armes Claude Hermant, indic et militant identitaire, aurait vendu les armes pour l’attentat de l’Hypercasher. Les méthodes jihadistes inspirent plus largement des individus solitaires ou de petits groupes néonazis espérant accélérer le processus menant selon eux à une guerre civile sur des bases raciales ou religieuses – en somme, un objectif à court terme que partagent les jihadistes. Et ensuite, que le meilleur gagne… Au prix de morts sans nombre.

De manière moins spectaculaire mais beaucoup plus massive, le tournant expansionniste et guerrier du pouvoir islamique turc a reçu le soutien du Parti d’Action Nationaliste (le MHP), lié à la mafia d’extrême droite des Loups Gris. Cette dernière est très présente en France comme en Allemagne. Ses membres ont commis d’innombrables attaques contre les communautés alévie, kurde ou arménienne, et la politique extérieure d’Erdogan pourrait booster leur activisme.

Les différents courants islamistes constituent donc autant de visages actuels d’une extrême droite qui se moque des frontières et des croyances ; partout, les mêmes pratiques, les mêmes valeurs conservatrices et patriarcales, le même appui à des régimes dictatoriaux, la même répression des mouvements démocratiques ou révolutionnaires, la même oppression des minorités. Les premières victimes sont encore et toujours les classes populaires, le prolétariat. Et en première ligne face à ces réactionnaires ne se trouvent pas d’autres réactionnaires mais des antifascistes – comme au Kurdistan syrien, où les volontaires internationalistes partis combattre l’Etat islamique l’ont fait sous le signe de l’étoile rouge.


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