Social
Analyse 8 août 2022

Syndicalisme : base survoltée, direction bureaucratisée ?

Pour se rassurer, on se dit parfois que si les mouvements sociaux ne dégénèrent pas en grèves générales insurrectionnelles, c’est de la faute des directions syndicales qui freineraient des quatre fers une base prête à en découdre. La réalité est moins sexy.

Article publié en mars 2022 dans le n°35 du Poing (extrait d’une photo de Mathieu Le Coz)

Un bureaucrate, c’est un responsable syndical plus ou moins coupé de la réalité quotidienne de ses collègues, trop occupé par le fonctionnement interne de son organisation. Stéphane, du média Rapports de forces, vingt ans de syndicalisme dans les pattes à la Poste, rappelle qu’il n’y a pas de profil-type du bureaucrate : « On peut le devenir à la suite d’une lutte sociale victorieuse, poussé par ses camarades, ou au contraire parce qu’on en a marre de passer sa vie à essayer de faire bouger des collègues qui ne se motivent jamais. Pour certains, c’est aussi un moyen d’échapper aux souffrances quotidiennes du travail. D’autres, enfin, sont appâtés par le micro-pouvoir. »

Le temps passé à faire tourner les rouages syndicaux est souvent perçu comme une force d’inertie plombante, mais incontournable. « Des décisions essentielles sont prises dans des bureaux à deux ou trois » se lamente Dominique, de la CGT Université. Pour Lénaïc Berger, secrétaire de l’union départementale de la CGT Santé, ce phénomène s’explique en partie par le manque de syndiqué·e·s : « Il n’y a pas assez de gens pour assurer toutes les fonctions syndicales, et comme pratiquer la politique de la chaise vide serait préjudiciable aux salarié·e·s, les mandats se cumulent… » Serge Ragazzacci, secrétaire départemental de la CGT, promet de « défendre un syndicalisme de masse, mais concrètement, face au désintérêt des travailleurs et des travailleuses sur le terrain, on est obligé de passer par le syndicalisme de délégation ». Même tonalité chez Pierre, syndiqué à la CFDT dans le médico-social : « Oui, la bureaucratie existe, mais comment faire autrement ? Il faut bien du temps pour faire vivre le syndicat ! »

La fusion, à partir de 2018, des instances représentatives – délégué·e·s du personnel, comité d’entreprise (CE) et comité hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT) – au sein du comité social et économique (CSE) n’a rien arrangé. « Ça pousse à la spécialisation car l’élu au CSE doit désormais s’y connaître en tout et donc il se professionnalise a constaté Loïc, de la CGT Cheminots. Quand je me suis syndiqué, il n’y avait quasiment pas de permanent [salarié·e déchargé·e de ses activités professionnelles pour se consacrer au syndicat]. Mais avec le temps, ça s’est dégradé. C’est un cercle vicieux : tes collègues ne sont pas très motivés alors tu prends un mandat syndical pour faire bouger les choses, puis tu deviens un permanent chiant et quand des gens potentiellement motivés te voient, tu les démotives. Le principal but des élus, c’est d’arriver premier aux élections professionnelles pour avoir le plus d’heures de décharge à répartir et de fonds alloués aux formations, mais pour quoi faire ? »

Bruno, enseignant-chercheur à Solidaires, promeut les « garde-fous » de son syndicat : « rotation des mandats et pas plus de 50% de décharge syndicale ». Philippe, cadre de la fonction publique territoriale à la FSU-SNUTER, revendique l’imposition d’une limite de deux mandats au secrétaire général, pour une durée de six ans maximum. La problématique serait aussi individuelle pointe Alban, adjoint technique dans l’enseignement supérieur : « Les dirigeants sont souvent poussés par la base. Le tout, c’est de bien utiliser les moyens, d’être honnête ».

Pas sûr que cela suffise. Les organisations syndicales ne sont pas hermétiques à la société et néolibéralisme oblige, elles ont aussi incorporé des logiques managériales et gestionnaires. Dans certaines entreprises et administrations, les syndicats gèrent des services entiers, des congés aux évolutions de carrière en passant par les plannings. « C’est impossible d’évoluer au CHU de Montpellier sans être syndiqué·e à FO. Avoir sa carte relève plus d’une assurance-vie que d’un engagement » note un interlocuteur. Ces phénomènes de délégations génèrent logiquement davantage des profils de gestionnaires que de révolutionnaires.

Rien de nouveau sous le soleil. Déjà, en 1940, Léon Trotski relevait un phénomène structurel des syndicats : « leur rapprochement et leur intégration au pouvoir d’État […] Les syndicats […] peuvent ou bien servir comme instruments secondaires du capitalisme impérialiste pour subordonner et discipliner les travailleurs et empêcher la révolution, ou bien au contraire devenir les instruments du mouvement révolutionnaire du prolétariat ».

Il est stérile de penser qu’il suffirait de balayer les directions syndicales pour que jaillisse la toute-puissance mythifiée de la base. Non seulement parce que les directions n’ont pas le pouvoir qu’on leur prête mais aussi parce qu’il faut se méfier des groupes qui disent en substance : « Les bureaucrates actuels sont les maux de tous vos problèmes. Laissez-nous devenir les nouveaux chefs et vous verrez, tout ira mieux ». Susciter, à la base, le réflexe de l’organisation collective et déborder les structures syndicales, à l’occasion d’une lutte sociale d’ampleur ou par un travail de fourmis, c’est le souhait de Loïc, de la CGT Cheminots : « Je rêve de voir débarquer une bande d’enragé·e·s aux réunions des permanents, histoire que ça bouge un peu ! » Yaplukafokon.


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