Social
Analyse 23 août 2022

Syndicalisme : « Pourquoi mettre le feu sur les ronds-points et pas devant les boîtes ? »

Des mouvements sociaux d’ampleur sont venus secouer le quinquennat. Les gilets jaunes comme les anti-pass questionnent un syndicalisme qui ne trouve pas toujours sa place au sein de ces nouvelles formes de mobilisation.

Article publié en mars 2022 dans le n°35 du Poing (extrait d’une photo de Mathieu Le Coz)

Les syndicats, pas à la hauteur des gilets jaunes ?

Les gilets jaunes et les anti-pass ont provoqué des méfiances côté syndicalistes. Les participant·e·s à ces nouveaux mouvements sont loin du monde syndical et certain·e·s y sont hostiles, à force de déceptions. « La colère contre les syndicats, ça veut dire que certains n’ont pas fait le job » pour Laurent, secrétaire de FO TAM. Pierre, syndiqué à la CFDT dans le médico-social, rêve de mouvements autonomes : « Je cotise au syndicat mais s’il y a du neuf, pourquoi pas ? À force de compromis on y laisse des plumes. Les syndicats, la gauche, ne sont pas à la hauteur… » Dominique, de la CGT Université, rend compte des tendances : « certains syndicalistes ne veulent rien faire avec ces mouvements autonomes alors que d’autres veulent aller là où ça bouge. »

En décembre 2018, l’annonce par FO de grèves de routiers avait été bien accueillie par les gilets jaunes. Grosse déception quand la grève est annulée, après satisfaction de revendications corporatistes. Ces conflits entre gilets jaunes et syndicalistes prennent parfois de sérieuses proportions : à la mi-décembre 2018, des gilets jaunes qui bloquaient la zone du dépôt pétrolier de Frontignan et du port de Sète sont délogés manu militari par des dockers de la CFDT car les perturbations feraient chuter la quantité de marchandises en transit et donc le montant de la prime de fin d’année… Des syndicalistes ont activement participé aux gilets jaunes. Le groupe du 17 novembre du rond-point du Zénith a été initié et animé par Manu, militant CGT. Pour Serge Ragazzacci, secrétaire départemental de la CGT, « il y avait une telle hostilité aux syndicats chez les gilets jaunes, entretenue par des fachos, que ceux de chez nous ont fini par partir, trop dénigrés. » Une objection balayée par Richard, gilet jaune, inspecteur du travail et enseignant à la retraite passé par plusieurs syndicats : « les fachos sont venus mais ils n’ont pas tenu la route étant donné le caractère social de la lutte. » L’assemblée montpelliéraine des gilets jaunes est entrée en contact avec les syndicats locaux mais « c’était accusateur, peu propice à la discussion » selon Serge Ragazzacci. Le syndicat Solidaires a pourtant fini par trouver sa place dans les manifs du samedi et a prêté sa sono et son mégaphone.

Entre gilets jaunes et syndicats affaiblis, des passerelles et un fossé profond. Les seconds ne comprennent pas les modes d’action qui émergent, les premiers fantasment un syndicalisme tout-puissant et font de sa crise une crise morale, celle des « vendus du système », une critique évidemment réductrice alors même que certains syndicalistes se battent dans l’ombre depuis des décennies. « Les gilets jaunes, ce sont ceux qui ne peuvent pas se mobiliser au travail et ils ont assuré ! » se réjouit Loïc, de la CGT Cheminots. Serge Ragazzacci le concède, « ça a créé du lien social revendicatif dans des milieux qui en manquaient ».

En grève contre le pass, mais pas dans la rue

La contestation contre le pass sanitaire a été investie par les syndicats sur les lieux de travail, par la grève, mais pas dans les manifestations du samedi. « La FSU s’est battue en soutenant les agents suspendus. Mais des manifs sont tenues par des fachos, comme à Marseille » explique Philippe, cadre dans la fonction publique territoriale. Pour Bruno, chercheur à la fac, « Solidaires s’est battue sur les atteintes au droit du travail, mais c’est un travail sans bruit. »

À Béziers, la CGT CHU a appelé à un rassemblement contre les suspensions salariales. Les discours des mobilisations du samedi ont refroidi les syndicalistes, la confédération défendant une vaccination consentie. Des grèves sont déclenchées comme à l’IME de Pont Saint Esprit, avec soutien des syndicats. De son côté, la section gardoise de Sud Santé Sociaux a carrément condamné les manifs du samedi. Celles-ci ont été, d’une manière générale, peu investies par les syndicalistes, qui ont pourtant un discours à opposer à l’incurie sanitaire et aux délires de certains antivax.

Violences sociales

Quand on n’a pas l’occasion de faire grève et qu’on est écarté des représentations institutionnelles, il est difficile de faire pression sur le gouvernement tout en restant pacifique. Les gilets jaunes l’ont bien compris, remettant au goût du jour le sabotage et l’émeute. « La violence reste l’expression de la situation de ces gilets jaunes » analyse Richard. « Les violences discréditent les luttes » considère Laurent, de FO TAM. Même rengaine à la direction du SNALC, syndicat montant de l’Éducation Nationale aux relents méritocratiques : « Nos actions visent à informer, on est contre toute forme de violence. » Alban insiste sur la nécessité de « suivre les habitudes syndicales. Négociation, grève. Je ne pousserais jamais un salarié au sabotage. » Dominique s’interroge : « a-t-on le temps et l’énergie pour assumer la répression ? Vue la mobilisation des salariés, j’en doute. »

Serge Ragazzacci comprend la colère : « Parfois des salariés désespérés se lancent dans des actions dures. Je soutiens. Mais je les pousse à considérer les risques. » Les black-bloc le hérissent particulièrement. « Le plus dérangeant, c’est le non-respect du cortège syndical. On organise une action sous nos modalités, pacifiques, et certains utilisent cet espace pour mener des actions qui engagent de fait tout le monde puisque derrière, on subit aussi la répression. Après ça parle démocratie, diversité des stratégies… Avant, les gens qui voulaient manifester de manière plus déterminée se mettaient en queue et la manif’ syndicale pouvait avancer et manifester à sa manière. Il n’y a parfois plus d’espace pour manifester en famille. Si les cortèges de tête étaient organisés loin des cortèges syndicaux, je respecterais au moins les modes d’action qu’ils choisissent. » Rappelons qu’un mouvement social, syndical ou non, qui dérange les intérêts des classes dominantes s’expose inévitablement à la répression patronale ou policière, indépendamment des modes d’action. « Ce sont les patrons qui sont les instigateurs et les bénéficiaires des politiques actuelles, alors pourquoi mettre le feu sur les ronds-points et pas devant les entreprises ? » L’un n’excluant pas l’autre, la question ouvre de belles perspectives.


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