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Reportage 21 décembre 2019

Une idée cadeau du Poing : tordre le cou au Père Noël, avec La Tendresse

par Le Poing
La Tendresse (80 impasse Flouch, Montpellier) est une coopérative d’artistes qui œuvrent « à rebours de l’hyper-compétition contemporaine ». Ce samedi de 14h à 22h, on y fête le Solstice d’hiver. L’occasion de plein de découvertes.

Aurélie Piau est une artiste plasticienne. C’est son métier. Elle en vit (on n’a pas dit qu’elle en tire fortune). Pour tirer le tabac à rouler de son sac, elle sort d’abord un livre de poche : Condition de l’homme moderne, d’Anna Harendt. « Ce qui m’intéresse dans cet ouvrage de philosophie, c’est tout le passage à propos du travail » indique-t-elle.

Aurélie Piau est une artiste plasticienne. Pour autant, elle se définit comme « une prolétaire ». On lui demande de préciser : « le prolétaire est celui qui n’a d’autre capital que sa force de travail ». Du pur marxisme. « C’est la condition partagée par des milliards d’êtres humains sur la planète ». Excellente base pour toutes les solidarités. A mâtiner tout de même : « Bien sûr, dans mon cas, cela se complique du fait que je dispose aussi d’un capital culturel, qui vient s’y combiner ». Intéressant.

Aurélie Piau nous reçoit dans un local qui a tout d’un petit atelier bricolé. Mais on y respire le neuf. Avec les autres membres d’O.S., on vient de finir d’y peindre les murs d’un blanc impec, installer la lumière claire de claire, couler la dalle lisse de lisse. Et surtout dresser le four à céramique. C’est l’opportunité de disposer de cet équipement magnifique, qui a déterminé la nouvelle installation, dans les locaux de la Tendresse.

Entre Grand M et Rieucoulon, cette coopérative occupe un ancien entrepôt. Avec plein de recoins, rajouts, passages dérobés, caves, belle salle de spectacles, d’expos, roulotte amarrée, buissons de bordure de ville, le paysage urbain est celui de la friche. Restée friche. Et non start-up center coulé dans l’hystérie immobilière montpelliéraine (suivez notre regard, pas si loin, vers la Halle Tropisme, où le micro-néo-business culturel est furieusement tendance).

La Tendresse s’annonce calmement comme « un espace de travail et de diffusion », coopérative de compagnies, associations, créateurs, développeurs, activistes ingénieurs, etc, s’inscrivant dans une démarche collective « à rebours de l’hyper compétition contemporaine ». C’est exactement ce qui pouvait y attirer Aurélie, avec O.S. Décryptons : « O.S. » comme « Ouvrier spécialisé », mais aussi « Organisation secrète ».

Sous ces mots : une option affirmée pour la modestie, la discrétion, un travail sur les franges et sur le fond, qui prend le temps « de choisir la vie, tout simplement. S’autoriser. Fixer un objectif. Tâtonner. Cultiver l’action concrète, comme une variante de l’action directe ». Cours accéléré de féminisme au passage : « Je signale que la notion d’action directe a été formulée la première fois par une femme, Voltairine De Cleyre (1866-1912) ».

L’alternative des pratiques et diffusion artistiques, dans le cas d’O.S., n’a rien du bisounours baba-cool. Plus souvent qu’à son tour dans les mois passés, Aurélie s’est frottée aux grilles de la Préfecture. S’est désolée de n’y voir que si peu d’artistes. Là, dur de dur, il lui a fallu penser à ce qui pouvait la renforcer. Au fond. Dans la vie.

Dans O.S., Aurélie Piau est rejointe par Sano, Mamadi (peut-être d’autres encore), rencontres capitales avec ces partenaires venus de loin, d’abord sans maîtrise aucune d’une technique artistique plasticienne, devenus aujourd’hui co-créateurs. « Nous ne devons pas avoir peur de nos fragilités, c’est pour les avoir prises en compte que nous nous sommes inventés ensemble dans ce lieu. On ne prend que la place qu’on prend. On a pris notre espace ».

Cet espace neuf, et surtout les œuvres qu’il recèle, on pourra le découvrir tout ce samedi après-midi, et demain dimanche, sur place à La Tendresse. Laquelle sera samedi toute entière en train de fêter le solstice d’hiver. Ne pas oublier que la Noël n’est jamais que récupération religieuse de cette date païenne majeure et immémoriale, où enfin s’inverse la durée partagée entre la nuit et le jour.

On le souligne, car un Cabinet des mythographes est l’une des activités privilégiées de La Tendresse. Soit un travail tout à fait sérieux, mais pas triste du tout, sur les mythologies et leur mise en récit. Leur actualisation. De quoi tordre le cou à un certain Père Noël dont le chantage voudrait intimider, culpabiliser, les mouvements sociaux de la période. Ce Noël-là, on n’en a rien à foutre. On gratte un peu. Le mythographe tendre nous explique que le cadeau, étymologiquement, se rattache à la « catena », la chaîne. Belle amorce de métaphore. A quoi voudrait-on nous enchaîner ?

Des cadeaux, on peut quand même en trouver, à La Tendresse, des rares et uniques, puisque les artistes, au demeurant vivent de la diffusion de leurs réalisations. Rien à voir avec le Polygone touch. Cette nuit de solstice sera aussi celle du décrochage d’une impressionnante exposition graphique collective, signée des Matt Konture, Janko, Nico Fremz, Georges Boulard. Un monument visuel. Passionnant.

A l’apéro des mythographes, après 18h, avant le banquet partagé en musique bien entendu, on creusera encore le mythe. Chacun.e pourra enrichir de ses propres interprétations un cabinet de curiosités, malle à richesses imaginaires. Il est bon de savoir que les premiers barbus des mythologies furent les Uranus, Chronos, Zeus, tous frappés de malédiction, les poussant à s’attaquer à leur propre progéniture. Parmi les thèmes de la soirée Tendresse, relever cette question : « Le solstice est-il propice au sacrifice ? ». Puis celle-ci : « Peut-on sacrifier le Père Noël pour une poignée de retraités ». Ben oui. C’est une ordure.


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