Iconofascisme : comment l’extrême droite conquiert les imaginaires par l’image

Elian Barascud Publié le 3 février 2026 à 15:12
"ICONOFASCISME — la haine en 100 symboles" est édité par les éditions HCKR.fr. (DR)

Journaliste spécialiste des extrêmes droites et créateur du site Indextrême, qui recense et analyse leurs symboles, Ricardo Parreira publie Iconofascisme, coécrit avec le designer Geoffrey Dorne. À travers une centaine d’entrées visuelles, l’ouvrage décrypte la manière dont les idéologies fascistes investissent les images, les réseaux sociaux et la culture populaire pour se normaliser et recruter. Pour Le Poing, il revient sur la puissance politique des symboles, leur diffusion numérique et les enjeux journalistiques et antifascistes qu’ils posent

Le Poing : En quoi ce livre va plus loin ou diffère du travail mené avec Indextrême ?

Ricardo Parreira : Iconofascisme est né du constat que le format papier a toujours du sens : sortir des écrans, du virtuel, toucher aussi des personnes qui ne sont pas sur Internet, et répondre, en partie, au besoin de financer le projet Indextrême. Évidemment, nous avons actualisé les 100 symboles sélectionnés et rédigé de nouvelles analyses, plus complexes, sur les mécanismes d’appropriation des symboles au profit des idéologies haineuses. La preuve : nous avions initialement prévu mettre à la disposition du public d’une centaine de livres et avons finalement abouti à une édition de 600 exemplaires, pas mal pour une première ! Parmi ces symboles, on retrouve des croix, des cranes, des gestes, mais aussi des phrases, accronymes et suites de chiffres qui ont une signification précise liées à des idéologie d’extrême droite.

Le Poing : Pourquoi les images et les symboles sont-ils centraux dans les stratégies actuelles des extrêmes droites ?

Le symbole est, depuis l’art pariétal, une source de cohésion sociale et d’imaginaires sociétaux. L’image — si l’on peut le dire ainsi — fonctionne comme une autoroute : elle permet de contourner très rapidement le rationnel et de produire une adhésion affective génératrice de sens, qui nous rapproche d’une identité et d’une histoire. Dans ce nouveau monde numérique, marqué par la saturation informationnelle, les extrêmes droites privilégient des formes visuelles capables de produire de l’identification, de la reconnaissance communautaire et une mobilisation rapide, des stratégies de communication et de propagande déjà mises en pratique par les fascismes historiques.

Le Poing : Qu’est-ce qui rend ces symboles particulièrement efficaces auprès des jeunes publics ?

Le recrutement est une nécessité constante pour les groupuscules d’extrême droite : renouveler les troupes, continuer à disposer d’une capacité de frappe. Leur efficacité repose sur plusieurs facteurs que les fascistes ont parfaitement compris : une esthétique empruntée aux cultures numériques, vestimentaires et sportives, mais aussi philosophiques ; une dimension transgressive, enfin, “contre la modernité” ; et l’usage du cryptique, de tous ces codes qui créent un sentiment d’initiation et d’appartenance. Dans une société polarisée, minée par les contradictions, la moitié du chemin est déjà faite…

Le Poing : À partir de quand un symbole fasciste cesse-t-il d’être perçu comme tel ?

Un symbole fasciste ne peut cesser d’être fasciste : cela impliquerait d’oublier ce que le fascisme a produit comme anéantissement. De même, les détruire est contre-productif. Le mieux est de créer des espaces d’information et d’éducation populaire (des musées, par exemple) où la collectivité puisse appréhender la nuisance de ces symboles et leur contexte.

Le Poing : La surabondance de ces images ne les rend-elle pas politiquement invisibles ?

Non, au contraire : l’abondance de ces symboles de haine est le signe que les idéologies d’extrême droite gagnent en puissance et se normalisent de plus en plus. Les symboles fascistes ne sont que l’expression d’un ordre, d’un désir, de valeurs. Parfois, et cela a été corroboré dans plusieurs cultures et systèmes autoritaires ou théocratiques, le symbole dépasse la personne censée l’incarner : l’aigle était Rome, était César.

Le Poing : Les réseaux sociaux ont-ils transformé la propagande d’extrême droite ?

Fondamentalement, oui. De plus, l’extrême droite a adopté le Web bien plus rapidement que la gauche. Les réseaux sociaux favorisent une propagande fragmentée, virale et décentralisée, fondée bien davantage sur l’image que sur le texte. Les shorts, les mèmes, emojis et GIFs permettent une diffusion algorithmique beaucoup plus insidieuse. La provocation, l’ambiguïté et la transgression sont des moteurs que l’extrême droite manipule à la perfection.

Le Poing : En quoi les codes graphiques de l’extrême droite s’inspirent-ils du marketing et de la pop culture ?

Pour le coup, l’extrême droite a du mal à sortir de son storytelling idéologique. Même lorsqu’elle s’investit dans le monde du jeu vidéo, des comics, de la musique, du streetwear, etc., et qu’elle crée de la distorsion pour y recruter, ces codes normatifs et idéologiques relèvent toujours du même fond : misogynie, racisme, complotisme… Bien évidemment, certaines formes sont plus cryptiques, mais, en général, l’extrême droite accapare, détourne : c’est là son niveau d’“intelligence”, inverser plutôt que créer.

On peut prendre l’exemple du logo du crane “Punisher”, personnage issu des comics Marvel, ancien soldat des Marines, animé par un désir de vengeance après l’assassinat de sa famille à Central Park. Il a été créé en 1974 par le scénariste Gerry Conway. Le crâne stylisé associé au personnage a progressivement été détourné de son usage fictionnel pour devenir un emblème dans divers contextes militaires, policiers et politiques.

Après la Seconde Guerre mondiale, les forces armées occidentales ont largement évité l’usage des symboles à tête de mort, en particulier toute référence à la Totenkopf nazie, en raison de sa forte charge historique et idéologique. Cependant, avec l’essor des moral patches (écussons informels portés sur les uniformes militaires), certaines unités ont adopté une version modernisée du crâne, le Punisher. Choix problématique, car selon une interview accordée par Gerry Conway au magazine Forbes, le symbole du Punisher s’inspire lui-même de la Totenkopf.

Symbole du Punisher sur un écusson porté par un policier. (DR)

Le Poing : tu as très largement documenté l’usage de ces symboles d’extrême droite dans la police…

La présence récurrente de symboles utilisés par l’extrême droite radicale au sein de la police n’est pas anecdotique. Les symboles traduisent des valeurs, des imaginaires et des positions politiques. L’histoire récente de la police — notamment sa restructuration majeure sous Vichy et sa participation, en tant qu’institution armée de l’État, aux politiques de répression — devrait rappeler en permanence la nécessité d’un contrôle strict et sans complaisance de l’institution policière, comme de la gendarmerie. Neutralité et laïcité sont des piliers qui ne devraient jamais être franchis ; or, dans les faits, nous en sommes très loin.

L’absence de sanctions et la tolérance hiérarchique face à ces pratiques fascisantes contribuent à leur normalisation. Punisher, spartiates, templiers, tatouages nordiques, objets nazis, références racistes comme la Thin Blue Line, etc. : ce qui est présenté comme des actes isolés relève en réalité d’une culture politique fasciste diffuse, parfois assumée, voire revendiquée par certains agents, voire par des unités entières.

Lorsqu’une institution chargée d’exercer la violence adopte, même implicitement, des codes d’extrême droite, elle cesse d’apparaître comme neutre et protectrice pour l’ensemble de la population. Nommer cette collusion est indispensable. Les symboles ne sont pas des détails : ils sont des signaux politiques. Les ignorer, c’est accepter la banalisation d’une police idéologiquement alignée avec l’extrême droite.

Le Poing : Documenter ces images, est-ce leur donner de la visibilité ?

C’est un risque réel, cependant tout dépend du cadre de présentation. Une documentation critique, contextualisée, factuelle et désacralisante ne produit pas les mêmes effets qu’une diffusion brute, sans l’emploi des éléments de langage appropriés. Il faut qualifier de raciste ce qui est raciste, d’homophobe ce qui est homophobe. Il faut absolument nommer l’extrême droite. Le silence, en revanche, lui laisse le monopole de la circulation. Et nous avons largement dépassé la question de la visibilisation : ils sont partout, tout le temps. C’est maintenant le moment de les combattre.

Le Poing : À qui s’adresse prioritairement Iconofascisme ?

Le livre s’adresse à un public pluriel : journalistes, chercheur·ses, militant·es, mais aussi à un lectorat plus large souhaitant comprendre les formes contemporaines du fascisme. Il se situe volontairement à l’intersection de la recherche, de l’éducation populaire et de l’analyse critique.

Le Poing : L’accès de l’extrême droite aux portes du pouvoir modifie-t-il ses représentations visuelles ?

Oui. Mais il y a un avant et un après. Avant d’accéder au pouvoir, l’extrême droite tend à lisser son iconographie, à atténuer les références les plus explicites et à adopter des codes institutionnels, comme la croix de Lorraine par exemple. Une fois au pouvoir, tout change : les références deviennent de plus en plus violentes, avec des symboles belliqueux et racistes spécifiques. Le trumpisme et la profusion de références nazies en sont la démonstration.

Le Poing : Quel réflexe simple face à une image suspecte ?

Consulter le livre ou le site est, à mon avis, déjà une bonne démarche. Indextrême est le site français qui répertorie le plus exhaustivement les symboles utilisés par l’extrême droite. En cas de doute, on peut toujours contacter l’équipe d’Indextrême via le site.

Le Poing : Peut-on encore désamorcer ces symboles ?

C’est compliqué, car le symbole est quelque chose qui nous dépasse : il voyage à travers les générations, il s’incruste dans notre inconscient collectif, dans nos mémoires. Le symbole est extrêmement puissant, et une fois que la charge qu’il porte devient connue du grand public, il est difficile de se débarrasser de sa puissance. Je dirais qu’il faut politiser l’analyse des symboles plus que jamais si l’on veut désamorcer leur portée fasciste, surtout l’imagerie qui se diffuse dans l’espace public. Interdire certains symboles pourrait être une solution, mais dans un monde polarisé, où le Bloc central fait croire qu’être raciste et anti-raciste sont deux faces d’une seule pièce, je crains que l’interdiction des symboles n’ouvre la porte à la répression des mouvements antifascistes. Cela dit, si l’on se place du point de vue des personnes que ces symboles attaquent, donc des personnes racisées en général, je serais favorable à l’interdiction, d’un point de vue strictement antifasciste

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