Énergies renouvelables : après la mobilisation, Sud Énergie 34 alerte sur une PPE « instable et insuffisante »

Elian Barascud Publié le 25 février 2026 à 14:39
La socialisation du secteur est l'une des revendications-phare de Sud Énergie. (DR)

Alors que la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) vient d’être publiée, le secteur des énergies renouvelables reste sous tension. À Montpellier comme à Paris, des salarié·es se sont récemment mobilisé·es pour dénoncer une trajectoire jugée insuffisante et instable. Tom, du syndicat SUD Énergie 34, revient sur les effets attendus de cette feuille de route gouvernementale et alerte sur ses conséquences sociales et industrielles

Votre syndicat s’est montré très critique de la Programmation pluriannuelle de l’énergie qui vient d’être publiée. Qu’est-ce qui, concrètement, dans la PPE3 vous fait dire qu’elle ne sécurise ni l’emploi ni la filière ?

D’abord, les objectifs traduisent un ralentissement réel du rythme de déploiement des énergies renouvelables, alors que la filière s’est organisée sur une dynamique d’accélération. Sur le solaire, la trajectoire 2035 est désormais de 55 à 80 GW en baisse par rapport aux versions précédentes, et l’éolien terrestre est aussi revu à la baisse. [Le gigawatt (GW) est une unité de puissance qui mesure la capacité de production d’électricité à un instant donné. À titre d’ordre de grandeur, 1 GW correspond la consommation instantanée de près d’un million de foyers. NDLR]

Ensuite, l’État maintient un pilotage qui reste dépendant de plafonds de soutien et d’appels d’offres, donc d’arbitrages permanents. Pour les salarié·es, ça veut dire des carnets de commandes en dents de scie, des entreprises qui sur-embauchent puis licencient, et une perte de compétences. Quand la commande se contracte brutalement, aucune branche industrielle n’absorbe ça sans casse sociale.

Enfin, le gouvernement choisit de présenter la trajectoire sous un objectif global d’énergie dite décarbonée, ce qui entretient un flou politique et un empilement de signaux contradictoires, plutôt qu’un cap clair et opposable, donc planifiable par les équipes et les territoires.

Selon vous, qu’aurait dû contenir cette PPE3 pour être un véritable outil de planification ?

Un outil de planification, ce n’est pas une vitrine, c’est un engagement avec des obligations de résultat. Pour nous, dans le cadre actuel, une PPE reste déjà un pansement sur une prothèse. Elle tente de corriger les effets d’un système organisé par le marché sans en modifier les fondations.

Même dans ces limites, une PPE peut être plus structurante. Nous proposons d’articuler clairement la question des usages et celle de la production. Annoncer des gigawatts sans sécuriser concrètement les investissements nécessaires dans l’industrie, le bâtiment ou les transports, c’est créer une instabilité programmée. L’électrification ne peut pas rester une déclaration d’intention comme le fait le gouvernement. Elle suppose des investissements publics massifs, une planification industrielle cohérente et une rupture avec les logiques d’austérité budgétaire. Sans engagements financiers contraignants, elle ne stabilisera ni l’emploi ni la filière.

Nous proposons également une trajectoire lisible et sécurisée dans le temps, non réversible au gré des alternances politiques, avec des moyens industriels et sociaux associés : formation, montée en compétences, reconversion sécurisée et garantie de continuité d’activité et de salaires pour nous. Une filière stratégique ne peut pas vivre sous la menace permanente du stop and go réglementaire.

Face à ces objectifs de consommation, il faut définir des objectifs de production ambitieux et stables dans le temps en matière d’énergies renouvelables, quitte à passer par une phase transitoire de surproduction pour sécuriser l’outil industriel et l’emploi. La nécessité des EnR dans cette décennie et la suivante n’est pas une opinion. C’est un consensus scientifique, que ce soit de la part de RTE, de l’Ademe, de négaWatt et d’organismes internationaux comme le GIEC.

Et surtout, la transition ne peut pas rester enfermée dans les logiques de marché. Tant que la production électrique reste gouvernée par la concurrence et la rentabilité financière, la PPE devient un document de pilotage pour investisseurs, pas un cadre de sécurité pour les travailleur·euses. Tant que la valeur de l’énergie produite est fixée par le marché dans une logique court-termiste, et non sur les coûts complets des installations et les besoins sociaux, le yoyo pour les travailleur·euses continuera.

Notre point de vue est simple. L’électricité est un besoin social vital. La planification écologique suppose la socialisation de l’énergie, c’est-à-dire une organisation démocratique de la production et de l’investissement, avec les salarié·es et les consommateur·ices au centre des décisions.

Sur le solaire photovoltaïque, le gouvernement met en avant un triplement de la puissance installée d’ici 2035. Pourquoi considérez-vous cette présentation comme trompeuse ?

Parce que le choix du point de départ est politique. La communication officielle prend comme référence l’année 2023, avec 19,3 GW installés, et annonce 48 GW en 2030 puis 55 à 80 GW en 2035. Présenté comme ça, ça permet de parler plus ou moins de triplement. Mais ce cadrage repose sur une photographie déjà dépassée par la dynamique industrielle.

Si l’on part d’une estimation plus réaliste, autour de 30 GW installés fin 2025 (SDES), un véritable triplement à horizon 2035 signifierait atteindre 90 GW. Or la PPE plafonne à 80 GW dans le meilleur des cas. On voit bien que le « triplement » est rendu possible par le choix stratégique de 2023 comme base de calcul. Cela permet de fabriquer un récit ambitieux tout en rendant politiquement acceptable un ralentissement réel.

Ce choix n’est donc pas technique mais vise bien à produire un effet d’annonce sans assumer publiquement le plafonnement du rythme. Si l’on traduit la trajectoire en volumes annuels, on comprend encore mieux. À partir d’environ 30 GW fin 2025, atteindre 48 GW en 2030 implique un rythme moyen d’environ 3,6 GW par an jusqu’en 2030. Ensuite, pour atteindre la fourchette 2035, on parle d’un rythme compris entre 2,5 et 5 GW par an (extrêmement vague, soit dit en passant). Alors que près de 5 GW ont déjà été installés en 2024 et que près de 9 GW d’installations avaient déjà une convention de raccordement signée à la mi-2025.

Cela signifie que la PPE ne programme pas une accélération, mais bien un ralentissement du rythme actuel. Pour une filière industrielle, ça change tout. Les équipes ont été structurées pour un certain volume d’activité. Si le rythme baisse ou stagne alors que les capacités humaines et techniques existent, l’ajustement se fait sur l’emploi. Ce sont les salarié·es qui absorbent l’écart entre le potentiel industriel et la trajectoire politique.

C’est pour cela que nous parlons d’une stratégie politique. On rend la trajectoire acceptable dans le débat public en affichant un triplement, tout en organisant un ralentissement maîtrisé compatible avec des arbitrages budgétaires et électoraux. Mais une transition énergétique sérieuse ne peut pas être construite sur des effets de communication.

Vous évoquez dans vos récentes communications syndicales un possible ralentissement du rythme d’installation par rapport à 2024. Quels effets cela pourrait-il avoir sur l’emploi à court et moyen terme ?

Les EnR, c’est une chaîne de travail : bureaux d’études, développement, construction, raccordement, exploitation, maintenance, industrie. Si le rythme d’installation baisse, alors le choc se propage partout. À court terme, ça se traduit par des gels d’embauche, des contrats non renouvelés, puis des plans sociaux ciblés. À moyen terme, c’est une perte de compétences, donc une filière qui devient plus dépendante, plus fragile, et moins capable d’accélérer quand il faudra accélérer.

Nous constatons déjà ces effets avec l’annonce de plans de restructuration, des départs volontaires favorisés, des non-remplacements, la vente d’actifs pour se concentrer sur des activités plus restreintes. C’est exactement ce que produit un pilotage par stop and go. Le salariat (et l’État aussi, mais bon, l’État c’est nous quelque part) paie l’instabilité, alors que les donneurs d’ordres et les actionnaires se protègent par la sous-traitance et la flexibilité.

Vous parlez dans vos communiqués d’un effet d’embouteillage lié aux projets déjà engagés. Pouvez-vous expliquer ce risque plus concrètement ?

Nous avons déjà une file d’attente importante au raccordement, avec plusieurs gigawatts disposant d’une convention signée. Cela signifie des projets avancés, des équipes mobilisées, des financements engagés et des calendriers prévus.

Si la PPE plafonne le soutien annuel et ralentit les volumes autorisés, alors que ces projets sont prêts à sortir, on crée de fait un goulot d’étranglement. Les projets s’accumulent et les délais s’allongent, donc les financements doivent être renégociés et certains dossiers deviennent fragiles ou sont abandonnés tout simplement. Cette désynchronisation entre la capacité réelle de la filière et le rythme politique produit une instabilité directe sur l’emploi. Sur le terrain, cela se traduit par des services en surcharge puis des creux brutaux d’activité.

Dans un système organisé par le marché, l’ajustement se fait sur le travail. Les embauches sont gelées, les contrats ne sont pas renouvelés, puis viennent les restructurations. Un outil de planification devrait stabiliser et organiser ces volumes. Là, on maintient un pilotage par plafonds et arbitrages qui fragilise la filière et expose les salarié·es.

Sur l’éolien terrestre, vous estimez que les objectifs intègrent surtout le repowering plutôt qu’un développement réel. Pourquoi est-ce problématique pour la filière ? (NDLR : le “repowering” consiste à remplacer des éoliennes existantes par des modèles plus performants, généralement sur le même site, ce qui augmente la production sans créer de nouveaux parcs.)

Le repowering remplace des machines existantes, souvent avec moins de développement amont, moins de nouveaux sites, et des séquences de chantier différentes. Ce n’est pas équivalent à un déploiement net de nouvelles capacités. Si on met le repowering au cœur de la trajectoire, on annonce des gigawatts sans garantir le même niveau d’activité, ni la même dynamique territoriale et industrielle. Résultat : on peut afficher des objectifs tout en asséchant des pans entiers de l’emploi, notamment dans le développement et l’ingénierie locale.

Vous évoquez des pertes d’emplois à venir. Avez-vous des estimations ou des signaux déjà perceptibles sur le terrain ?

On ne va pas inventer un chiffre national unique sorti d’un chapeau. Notre méthode, c’est de partir des signaux matériels : carnets de commandes en baisse, retards, incertitude réglementaire, et déjà des annonces de restructurations ou licenciements dans plusieurs entreprises de la filière (Green Univers). Et surtout, une trajectoire qui abaisse les volumes de déploiement rend la casse sociale hautement probable, parce que l’emploi suit la commande, malheureusement. C’est mécanique, et c’est pour ça qu’on veut y mettre fin.

Pour le coup, même des organisations patronales alertent — et alertaient déjà — sur les conséquences industrielles et sociales d’une PPE qui ferait reculer la trajectoire (France renouvelables). À noter que la filière solaire en toiture a déjà subi un grand coup d’arrêt depuis les annonces gouvernementales de février 2025, suivies d’une refonte du soutien public ainsi que d’une baisse brutale des tarifs de rachat. De nombreuses entreprises ont cessé leurs activités dans le secteur, d’autres ont été liquidées, et celles qui se sont maintenues sont en difficulté. Ce sont autant de salarié·es qui ont été licencié·es ou qui sont en grande insécurité sur leur avenir.

Vous accusez le gouvernement d’avoir cédé à l’extrême droite sur l’éolien. En quoi la PPE3 en porte-t-elle la marque selon vous ?

Quand on baisse les objectifs de l’éolien terrestre et qu’on installe une clause de revoyure très proche des échéances politiques, on transforme un sujet industriel en variable d’ajustement électoral. De nombreux médias ont pu décrire de l’intérieur le rôle qu’ont joué le Rassemblement national et une partie de la droite pour abaisser drastiquement les objectifs d’énergies renouvelables dans la PPE, en menaçant le gouvernement d’une censure. Le gouvernement, dans cette PPE, a choisi de donner des gages à l’extrême droite.

L’éolien n’a pas bonne presse dans cette partie de la classe politique, malgré une opinion publique favorable, en particulier chez les riverains, et sa contribution essentielle à la sortie des énergies fossiles. Nous, on voit ce que ça produit : des territoires mis sous pression par des polémiques, des projets retardés, et au bout de la chaîne des salarié·es qui prennent les coups. Concrètement, chaque recul sur l’éolien, c’est moins d’activité, moins de compétences et plus de précarité.

Sur les enjeux politiques et industriels, vous critiquez l’objectif de 60 % d’énergie décarbonée, qui inclut le nucléaire. En quoi cela dilue-t-il la place des renouvelables ?

Parce que « décarbonée » mélange nucléaire et renouvelables et efface la question politique du déploiement des renouvelables. On peut annoncer une hausse du décarboné en jouant sur le nucléaire, tout en ralentissant les renouvelables. Ce cadrage rend les renouvelables invisibles dans l’objectif lui-même, donc plus faciles à sacrifier dans les arbitrages. Et au niveau européen, l’objectif porte explicitement sur la part de renouvelables, à l’échelle de l’Union, avec 42,5 % visés en 2030 et un objectif indicatif à 45 %. Présenter un objectif national décarboné, c’est aussi une façon de contourner politiquement cette exigence de renouvelables.

Vous reprochez aux syndicats patronaux d’avoir freiné les mobilisations. Que leur reprochez-vous précisément dans les négociations autour de la PPE3 ?

On leur reproche une stratégie classique : négocier à huis clos avec le gouvernement, faire de la communication sur la relance des appels d’offres, présenter comme une victoire le fait d’éviter le pire (le moratoire), et surtout dépolitiser la question sociale. On le voit dans leurs prises de position. Ils saluent la publication de la PPE et la relance des appels d’offres, alors que pour nous la question centrale est la sécurisation des emplois et la sortie de l’instabilité structurelle (France renouvelables).

Notre désaccord est de fond. Une organisation patronale défend des marges et des parts de marché sous couvert de défense de la filière. Un syndicat de salarié·es défend le travail, les qualifications, la continuité de l’activité et la capacité collective à produire. Tant que la filière reste organisée comme un marché concurrentiel, les patrons chercheront l’apaisement social pour traverser la baisse, et la facture retombe sur nous.

Dans une période compliquée comme celle en cours, nous avons plus que jamais besoin de nous organiser entre travailleur·euses pour défendre nos emplois. C’est aussi pour ça que nous mettons en avant une autre perspective : une socialisation de l’énergie avec des garanties collectives de haut niveau — par exemple autour de la création d’une convention collective ou de l’intégration des salarié·es dans le statut des Industries électriques et gazières — et organisation autonome des salarié·es, inter-entreprises, toutes technologies confondues.

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