Procès de Robert Ménard à Montpellier : le “bon sens” contre l’État de droit ?

Elian Barascud Publié le 30 septembre 2026 à 23:25 (mis à jour le 1 octobre 2026 à 00:10)
L'ancien ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau est venu témoigner lors du procès de Robert Ménard à Montpellier ce mercredi 30 septembre. ("Le Poing")

Jugé ce mercredi 30 septembre à Montpellier pour avoir refusé de marier Eva et Mustapha en 2023 au motif que celui-ci était visé par une obligation de quitter le territoire français, le maire d’extrême droite de Béziers assume tout. Entouré de Bruno Retailleau et d’élus venus défendre son « bon sens », il a fait de l’audience une tribune. Le parquet requiert 7 500 euros d’amende. Délibéré le 1er décembre

Il est 18 h 42, soit plus de cinq heures après le début des débats, quand Eva M. s’avance à la barre, vêtue de noir. « Par où commencer ? J’étais une personne lambda, et un matin je me suis réveillée, j’étais l’objet d’un débat national. »

Le 6 juillet 2023, elle est dans le bus, en plein préparatifs de son mariage, quand on lui envoie la vidéo : le maire de Béziers annonce à la télévision qu’il ne la mariera pas au motif que son fiancé est sous le coup d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) « Je n’ai pas dormi de la nuit », se remémore-t-elle devant le tribunal. Le lendemain à 8 heures, elle tente de voir Robert Ménard pour lui dire que la police aux frontières est passée chez elle et lui a confirmé qu’elle avait le droit de se marier. Elle enregistre l’échange, « pour me défendre face à un maire qui a un pouvoir politique énorme ». Puis vient la mairie.« Quand j’arrive en robe de mariée le 7 juillet, j’imagine pas une seconde que des médias vont me sauter dessus. » Sa voix se noue. « L’alarme incendie sonne, la porte de la mairie se ferme. Derrière nous, des gens nous huent, se moquent de nous. » Quelques minutes plus tard, le maire sort, écharpe en bandoulière, pour annoncer son refus devant les caméras.

Mustapha est expulsé vers l’Algérie le 20 juillet 2023, « sans pouvoir me prévenir ». Eva raconte l’homme qui l’a aidée « à m’apaiser, à manger normalement » après des violences subies avant lui, et sa fille cadette qui l’appelait papa. « Quand il est parti, elle le cherchait derrière la porte. Je ne savais pas comment lui expliquer. » Elle pleure. Elle dit aussi que son compagnon a été accusé de viol sur deux chaînes de télévision, « alors que c’est faux ». Le couple a fini par se marier le 14 juillet dernier à Bir El Djir, près d’Oran. Depuis trois ans, Eva enchaîne les allers-retours à chaque vacances scolaires. « Quels sont les projets de ma vie ? Je ne sais pas. »

« Je savais les risques que je prenais »

Quelques heures plus tôt, l’épisode cévenol et l’alerte météo sur l’Hérault n’ont pas douché les volontés de se rassembler. Dès midi, une quarantaine de personnes attendent devant les grilles closes du tribunal pour soutenir le couple, sans savoir si l’audience se tiendra. L’arrivée des partisans du maire, drapeau tricolore au vent, déclenche chants et slogans antifascistes.

Vers 13 h 15, Bruno Retailleau, ancien ministre de l’Intérieur et candidat à la présidentielle de 2027, fait son entrée, sous étroite protection policière. Cité comme témoin de la défense, comme le sénateur de la Somme Stéphane Demilly, il est accueilli par une pluie d’applaudissements et un parterre d’écharpes tricolores, parmi lesquelles celle du député RN Aurélien Lopez-Liguori. Dans la salle, le plafond fuit. « Les moyens de la justice sont ce qu’ils sont », glisse un avocat sous les gouttes.

Robert Ménard est poursuivi pour avoir pris des mesures destinées à faire échec à l’exécution de la loi, en refusant de célébrer ce mariage. Il encourt cinq ans de prison, 75 000 euros d’amende et une peine d’inéligibilité. En février 2025, il avait refusé la procédure de plaider-coupable. Le parquet de Béziers, après onze pages d’audition des futurs époux, avait pourtant donné son feu vert à l’union, faute d’indices sérieux d’un mariage de complaisance.

À la barre, le maire se dit « écartelé » entre ses deux casquettes d’officier d’état civil et d’officier de police judiciaire. « Vous me demandez de marier une personne à qui vous avez demandé de quitter le territoire. » Le président Gilles Maschio ne se laisse pas embarquer : « La hiérarchie des normes devrait vous permettre de prendre une décision : la liberté de mariage est au-dessus. » Ménard objecte qu’il s’agit d’un « mauvais choix ». « La réponse, c’est l’État de droit », tranche le président. Puis : « La solution, c’est d’expulser monsieur ? »

Si c’était à refaire ? « Exactement », répond le prévenu, qui convoque le pape et ceux qui se sont dressés contre des lois « iniques », comme le droit à l’avortement. « Des fois, le bon sens, c’est important. » L’expression reviendra toute la journée.

Puis il se tourne vers la partie civile : « Madame, je vous connais, ça aurait été un Chinois, j’aurais fait pareil. » Eva fond en larmes, son avocate lui tend un mouchoir. Le maire enchaîne : « Madame pleure aujourd’hui, mais elle n’avait pas beaucoup pleuré devant moi jusqu’à présent. Elle a milité contre moi. »

Pourquoi ses adjoints n’ont-ils pas célébré l’union à sa place ? « Personne ne l’aurait fait, car nous avons à peu près tous les mêmes idées », tranche le maire. Et le « mariage blanc » ? L’avocat de l’association Les Amoureux au ban public lui relit son interview au Figaro, la veille de la cérémonie : il y détaillait l’âge des fiancés, les trois enfants d’Eva, ses aides sociales, et concluait que ça « sentait le mariage blanc à plein nez ». « C’est ce que disait le procureur au début, moi je l’ai cru », répond Ménard.

« Vous vous foutez de moi ? »

L’avocate d’Eva, Vanessa Edberg, retourne alors l’argument de l’ordre public contre le prévenu. Elle rappelle que l’OQTF de Mustapha n’était pas motivée par un trouble à l’ordre public, puis évoque le casier du maire, « bien plus fourni qu’une seule condamnation ». « N’êtes-vous pas une menace à l’ordre public ? » Ménard explose : « Vous vous foutez de moi ? C’est une saloperie de dire ça. » Il rappelle ses 25 ans à la tête de Reporters sans frontières : « J’en ai fait bien plus que vous tous réunis pour les droits de l’Homme. » Un avocat se lève pour défendre la profession, la salle s’échauffe.

Un peu plus tard, pile au moment où l’avocate lui demande si toute l’affaire n’était pas un plan de communication, un coup de tonnerre éclate au-dessus du tribunal. « Je n’ai pas besoin de ça », répond l’intéressé, qui reconnaît dans la foulée passer« dans les médias quatre à cinq fois par semaine ». Qui a choisi de médiatiser l’affaire, demande Me Mohamed Jaite, pour la LDH ? « Madame M. », répond l’édile. « Et vous ? » « Oui. »

Ses condamnations, dont 2 000 euros avec sursis pour diffamation ? « Des affaires de presse. Je ne vole pas des poules, je n’escroque personne, je défends juste des convictions. » Le président lui fait remarquer que devant un tribunal correctionnel, cela peut poser problème. « À vos yeux, pas aux miens. » Et de citer sa condamnation à cinq ans de prison en Turquie pour avoir mis en cause le régime : « C’est ça, être un délinquant ? Alors je suis un délinquant, et je suis fier de l’être. »

À l’avocat de SOS Racisme, Paul-Roger Gontard, qui rappelle qu’un élu d’opposition peut marier sur délégation, Ménard répond que « 90 % des gens » à Béziers approuvent son action, et que personne ne le lui a demandé. « Un élu d’opposition a pourtant demandé », corrige l’avocat. Devant la salle d’audience, vers 16 heures, on entend scander « Aquí es Besièrs », slogan populaire au stade de rugby et pendant la féria.

« Je ne suis pas juriste, je suis sénateur »

Vient ensuite le défilé des témoins. Le premier, Stéphane Demilly, sénateur de la Somme, n’a pas grand-chose à dire sur le dossier, mais beaucoup sur sa proposition de loi interdisant le mariage aux étrangers en situation irrégulière, adoptée par le Sénat le 20 février 2025, puis enlisée à l’Assemblée sous près de 300 amendements. « Le mariage est un droit, ça ne doit pas être un passe-droit », répète-t-il. Interrogé par l’avocate d’Eva, il livre la perle de la journée : « Je pense qu’une OQTF est une loi. J’imagine que c’est la justice française qui délivre une OQTF. » C’est en réalité un acte administratif pris par le préfet. « Je ne suis pas juriste, je suis sénateur », se justifie le centriste. Réplique de Me Edberg : « Un sénateur ne sait même pas ça alors qu’il porte une loi sur la question… »

À 17 h 35, Bruno Retailleau prend le relais. Selon lui, l’exécution des mesures d’éloignement relève de « la quasi-impossibilité », et Ménard a « choisi un équilibre » : célébrer ce mariage aurait permis à Mustapha d’obtenir rapidement un titre de séjour grâce à l’accord franco-algérien de 1968. Mustapha est-il une menace à l’ordre public ? Le candidat préfère parler de « malaise démocratique », de maires soumis à des « injonctions contradictoires », puis des logements qu’on leur demande de construire sans terrains. Rien à voir avec le dossier, mais la campagne présidentielle s’annonce longue, et tout est sans doute bon pour occuper la scène. Son successeur place Beauvau, Laurent Nuñez, avait pourtant estimé en mai que le maire aurait dû « respecter la loi ».

Quarante-cinq minutes plus tard, David Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, prévient qu’il n’est « pas venu parler d’amour ou d’immigration ». Pour illustrer le dilemme des élus confrontés aux « injonctions contradictoires » , il choisit la Gironde, où il faudrait défricher la forêt contre les incendies alors que telle espèce est protégée. Dans la même situation, il dit qu’il pourrait lui aussi refuser de célébrer le mariage.

« Une collection d’arbitraires »

Il est autour de 19 h 40 quand les parties civiles commencent leurs plaidoiries. Me Vincent Le Junter, pour Les Amoureux au ban public, raille un prévenu qui « assume sans assumer ». « Les preuves de l’infraction débordent, il n’y a qu’à les ramasser, et le premier qui les donne, c’est monsieur Ménard. » Il rappelle que le maire lançait dans Midi Libre, la veille du mariage, « qui va m’obliger ? », et demande une requalification plus lourde, dès lors que les mesures ont été suivies d’effet. Il voit dans l’interview au Figaro « le bingo des discriminations », fondé sur l’origine, la nationalité et la différence d’âge, et cite l’horoscope du magazine de l’agglo de Béziers, truffés de saillies discriminatoires, dont le maire est directeur de publication. Il évoque aussi les insultes racistes lancées au couple devant la mairie, rapportées par Le Canard enchaîné. Pour l’avocat, le prévenu « pense qu’il a tous les pouvoirs : maire, préfet, procureur ». Un goût pour les pleins pouvoirs déjà illustré par son arrêté sur l’ADN des chiens, annulé par le tribunal administratif au motif qu’il lui donnait accès à un fichier normalement innaccessible aux maires, puis aussitôt repris. Sur son banc, Eva pleure en silence. Un mouchoir lui parvient du fond de la salle, de main en main.

Pour Me Jaite, de la Ligue des droits de l’Homme, Ménard « savait depuis longtemps qu’il ne célébrerait pas ce mariage » et a fait entrer un couple vulnérable dans un « traquenard ». Il aurait pu annoncer son refus et garder la tribune pour l’audience, plaide-t-il, « mais il a choisi l’exposition et l’humiliation publique du couple ». Bras et jambes croisés sur sa chaise, le maire fait non de la tête. Me Gontard, plaidant pour l’association S.O.S. Racisme, constituée partie civile, s’attaque quant à lui au fameux « bon sens » , qui aurait selon lui conduit les colons à juger l’esclavage acceptable. « Si chaque maire se fie à son bon sens, on n’a plus d’État de droit, on a une collection d’arbitraires. » Me Edberg conclut : « La politique est venue salir votre tribunal. »

Il est maintenant 21 heures, et sur le banc des journalistes, venus en nombre, on peut entendre des ventres gargouiller. Le procureur Thierry Lescouarc’h tient une ligne simple : « Les faits sont établis et revendiqués. » Le droit au mariage est fondamental et «ne laisse aucune place à l’interprétation personnelle ». Il n’y a, selon lui, aucune contradiction entre les normes, contrairement à ce qu’on a pu entendre toute la journée. Il requiert 7 500 euros d’amende, soit un dixième du maximum encouru. Et surtout, aucune peine d’inéligibilité n’est requise. Quelques regards incrédules s’échangent dans la salle.

La défense, elle, décrit un maire « dévoué à sa ville » qui ne se serait offert aucune tribune, « à l’inverse des associations présentes ». Un de ses avocats l’assure : « Robert Ménard est un vrai socialiste, il aime les gens. » Et puis les Biterrois l’ont réélu au premier tour en mars, avec 65,60 % des voix. Me Sylvain Fournier plaide la relaxe : un refus de marier serait une omission et non un acte positif entraînant un empêchement d’exécuter la loi, et l’alarme incendie qui aurait sonné le jour du mariage n’apparaîtrait que dans les déclarations du couple. .

À 22 h 18, Robert Ménard s’offre une dernière tribune politico-médiatique pour aujourd’hui. Il dit supporter mal les avocats qui « pensent que quand je parle du bon sens, c’est un truc de plouc ». « 73 % des Français sont d’accord avec moi sur cette mesure. Ça voudrait dire qu’ils sont des arriérés ? » Puis : « Je n’ai jamais dit que j’avais raison. » Juste qu’il le referait. Délibéré le 1er décembre.

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