À Béziers, les affichent parlent, les assos se taisent
À Béziers, les affiches provocatrices de Robert Ménard monopolisent l’attention, mais occultent une autre réalité : celle d’associations fragilisées par la politique municipale
Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une enquête collective sur la politique associative des mairies d’extrême-droite par des journalistes du sud-est et leurs médias : L’Arlésienne, Le Poing, la Marseillaise, le Collectif de journalistes indépendants Presse-Papiers, Jean-François Poupelin et Raphael da Silva. Un travail de fourmis permis par le soutien financier du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l’appel à projet “Extrême droite : enquêter, révvéler, démontrer”. L’ensemble des données sont issues des comptes administratifs et sont accessibles via ce lien, qui présente la méthodologie de notre enquête.
Sommaire de l’enquête collective « Couper, contrôler faire taire ».

À Béziers, la vie politique de la ville peut se raconter à travers les fameuses affiches municipales dont Robert Ménard a le secret. Régulièrement, elles font polémique. Mais le bruit qu’elle génère silencie d’autres réalités dans cette municipalité gérée par l’extrême-droite depuis 2014. « Ici c’est l’omerta, plus personne n’ose s’exprimer. Il ne faut surtout pas que nos associations soient assimilées à quoique ce soit de « politique » selon la mairie », résume une militante associative biterroise, qui préfère rester anonyme. Une chape de plomb qui rend le travail journalistique délicat. « Il ne faut pas s’attirer les foudres de Ménard », s’est justifié un dirigeant associatif qui n’a pas souhaité répondre à nos questions. Derrière la chronologie des “affiches de Ménard” une autre histoire peut se raconter, celle d’associations malmenées par le pouvoir municipal.
2015. Le maire d’extrême droite fait polémique avec une affiche montrant un pistolet, qualifié de « nouvel ami » de la police municipale. Pendant que les policiers s’arment, un centre social disparaît. La mairie décide de couper une subvention de 44 000 euros à l’association Arc-En-ciel, qui œuvrait depuis trente ans dans le quartier populaire de la Devèze. Motif ? Des propos jugés « trop politiques », du président du centre social explique Robert Ménard au Midi Libre. Après les élections départementales de 2015, favorable à l’extrême-droite, ce dernier avait déploré dans ce journal local “une démobilisation d’un certain nombre de bénévoles du centre, un peu en colère par le fait que nombre de gens se sont abstenus, ne sont pas allés voter.”
2016. Des affiches dénonçant la venue de « migrants » dans le centre-ville de Béziers défraient la chronique. Cette année-là, l’ABCR, l’Association Biterroise contre le racisme se fait refuser une salle municipale pour manquement au règlement de la maison de la vie associative. Sa faute : là encore trop “politique”. La structure, œuvrant pour l’insertion des populations roms, porte l’affaire jusque devant le Conseil d’État, et gagne.

2024. Une affiche montrant une croix de David avec la mention « soutien à Israël » est affichée par les services de la mairie dans la médiathèque André-Malraux. Une pétition d’usagers du lieu de Béziers dénonce « des affichages et prises de positions partisanes ou unilatérales concernant l’actualité”. Dans le même temps, la participation de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) à la journée des associations est compromise. Ses statuts n’auraient pas été déposés dans les temps selon la mairie, ce que ses membres contestent. « Le jour J, on a posé notre stand à côté de celui de la cosmopolithèque, un lieu citoyen qui nous héberge. Quand Ménard est passé, je l’ai interpellé pour lui demander pourquoi nous n’étions pas enregistrés au registre des associations, il a répondu que nous étions antisémites », se remémore Jean-Claude, membre de l’association. Interrogée à ce sujet, la municipalité n’a pas répondu à nos questions.
Plus d’argent pour la com’ que pour le social et la culture
Les affiches de Ménard font partie d’une stratégie de communication municipale coûteuse. Pour mesurer les dépenses de communication de la Ville de Béziers, Le Poing s’est fondé sur les comptes administratifs, qui retracent les dépenses réellement exécutées.* La Ville a consacré environ 693 000 euros en 2016, 784 000 euros en 2019 et 767 000 euros en 2020 à sa communication, un niveau croissant depuis l’arrivée de Robert Ménard à la mairie. Cette année-là, cette dernière a dépensé plus dans ce domaine qu’en subventions versées aux associations culturelles et sociales selon les données que nous avons collectées.
Cette communication engendre aussi des frais indirects. Les passages devant des tribunaux font aussi partie des postes de dépenses municipales en augmentation, alerte Pascal Resplandy, ancien conseiller municipal LR. Selon ses calculs, elles auraient coûté 870 000 euros entre 2014 et 2019, notamment à cause des choix de communication de Robert Ménard. Des chiffres que la municipalité nuance, évoquant “seulement” 715 000 euros de frais de justice sur la période. Par exemple, une photo a été utilisée dans la campagne municipale anti migrant sans autorisation d’un photographe de l’AFP. Résultat : 11 000 euros en frais de justice, payés par le contribuable, selon France 3 Régions.
En revanche, la politique à l’égard des associations arrange les finances locales. Depuis son arrivée au pouvoir, Robert Ménard n’a pas donné plus aux associations de sa ville. Certaines catégories d’associations sont particulièrement perdantes révèlent les données collectées dans les comptes administratifs. C’est le cas par exemple des associations culturelles qui ont perdu 125 500 euros depuis 2014, soit une baisse de plus de 60%. Autre diminution drastique : les associations œuvrant dans le champ de la citoyenneté. Pour ces dernières, les aides ont diminué de plus de 80%.
Dans cette ville où les affiches crient, beaucoup ont appris à chuchoter. Douze ans après l’arrivée de Robert Ménard à la mairie, le silence du monde associatif biterrois en dit peut-être plus long que toutes les campagnes de communication.
Contactée, la municipalité n’a pas répondu à nos questions.
*Les montants retenus correspondent à la sous-fonction 023 « Information, communication, publicité » de la nomenclature M14, telle qu’elle figure dans les annexes budgétaires. Cette approche, volontairement prudente, exclut notamment les fêtes et cérémonies, les dépenses mutualisées ou certains services annexes.
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