Politique
Analyse 5 octobre 2019

À Montpellier, les autorités harcèlent les militants de la cause palestinienne : José-Luis de BDS en procès

par Le Poing
Rassemblement de BDS le 18 août 2014 devant le commissariat de Montpellier pour soutenir José-Luis Moragues (avec le micro), convoqué pour « dégradation de biens d’autrui ». En juillet 2014, BDS avait investi les locaux du parti socialiste, alors au pouvoir, pour dénoncer une attaque de l’armée israélienne contre Gaza, avec la complicité de la France.
Lancée au début des années 2000 par plusieurs dizaines d’organisations non gouvernementales palestiniennes, la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) vise à exercer des pressions économiques, académiques, culturelles et politiques sur l’État israélien, de la même manière que s’est exercée une campagne de boycott contre l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. L’objectif de BDS est triple : stopper la colonisation des terres arabes, obtenir l’égalité des droits entre les citoyens israéliens et les arabo-palestiniens d’Israël et faire respecter le droit au retour des réfugiés palestiniens, reconnu par deux résolutions de l’Organisation des Nations-Unies (ONU)(1). Les recommandations de l’ONU ne reflétant pas la réalité des rapports de forces internationaux, l’État israélien, soutenu par les États-Unis, ne les respecte pas. En février 2019, une commission d’enquête de l’ONU a conclu que l’armée israélienne se rendait coupable de « crimes contre l’humanité » et a évoqué des « motifs raisonnables de croire que des tireurs d’élite israéliens ont tiré sur des journalistes, du personnel de santé, des enfants et des personnes handicapées »(2). De fait, la liste des civils Palestiniens assassinés par l’armée israélienne ne cesse de s’allonger(3), et la colonisation des terres arabes s’étend, dans un contexte politique israélien instable à la merci des partis religieux et d’extrême-droite(4). De son côté, BDS mène une campagne non-violente, sans pour autant échapper à une intense répression.

De 1920 à 1948, le Royaume-Uni, puissance coloniale, exerce son mandat au nom de la Société des nations sur la Palestine, provoquant des conflits entre Arabes et Juifs, mais aussi entre ces populations et les autorités britanniques. En 1947, après la Seconde guerre mondiale et le massacre de millions de Juifs par les nazis, l’ONU vote le plan de partage de la Palestine, divisé en trois secteurs : l’un arabe, l’autre juif, et Jérusalem, placé sous contrôle international. En 1948, Israël proclame son indépendance, immédiatement attaqué par les États arabes voisins. En 1967, l’Égypte obtient le retrait des troupes de l’ONU de la région et militarise le Sinaï, péninsule frontalière à Israël. Mais Israël attaque et défait l’Égypte, la Syrie et la Jordanie : c’est la guerre des six jours. L’ONU adopte ensuite une résolution stipulant le retrait de l’armée israélienne des territoires occupés. Dans les faits, Israël ne cessera de coloniser les terres arabes.

La France à l’avant-garde de la criminalisation de BDS

Par son activisme aux quatre coins de la planète, BDS revendique avoir contribué à arracher plusieurs victoires, dont, pour l’année 2019, le désistement d’entreprises australiennes et canadiennes dans le projet de construction de lignes de tramway dans les colonies israéliennes(5), le désinvestissement des assurances Axa du capital d’une entreprise israélienne fabriquant des armes(6) ou bien encore la proclamation d’une motion par l’université du Cap (Afrique du Sud) précisant qu’elle se réserve le droit de se dissocier « des institutions académiques qui soutiennent […] la violation des droits humains [en Palestine] »(7). En 2015, le président israélien Reuveu Rivlin avait précisément considéré que le boycott académique constituait une « menace majeure » pour l’État israélien.(8) Les États dits occidentaux étant pour la plupart de fidèles alliés d’Israël, nombre d’entre eux ont pris des mesures pour endiguer le mouvement BDS : 27 États des États-Unis ont adopté une législation anti-BDS(9), le parlement allemand a voté une résolution assimilant la campagne BDS à de l’antisémitisme(10), le gouvernement britannique a interdit aux institutions anglaises recevant des fonds publics de boycotter les produits israéliens(11) et le parlement canadien a condamné le mouvement BDS(12). En 2018, la chaîne qatarienne Al Jazeera a publié un documentaire édifiant sur les méthodes illégales des groupes de pressions étasuniens en faveur d’Israël pour discréditer les militants de BDS, avant que le Qatar ne gèle la diffusion du reportage.

Manifestant lors de la « marche du retour », pour le respect du droit au retour des réfugiés palestiniens, à Rafah, au sud de Gaza, en avril 2019. Sur la pancarte, il est écrit : « Liberté, justice, égalité ; BDS jusqu’à ce qu’on revienne ».
Quant aux autorités françaises, elles font du zèle pour réprimer les soutiens du peuple palestinien : en 2010, une militante de BDS est condamnée à 1000€ d’amende pour « incitation à la discrimination raciale » alors qu’elle avait simplement incité au boycott de produits israéliens dans un supermarché(13) ; toujours en 2010, Michèle Alliot-Marie, alors garde des sceaux, avait envoyé une circulaire à tous les procureurs pour leur demander « une réponse cohérente et ferme » face aux appels de boycott envers l’État israélien(14) ; en 2015, douze militants de BDS de Mulhouse ont été condamnés solidairement à 32 000€ d’amende au total pour, une nouvelle fois, l’incitation au boycott de produits israéliens(15) – liste non-exhaustive. Côté théorie, Emmanuel Macron a déclaré que « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme »(16), préparant ainsi les conditions d’un possible délit d’opinion (pour en savoir plus sur ce sujet, lire l’article « Antisionisme, antisémitisme, un amalgame funeste »). La France se distingue clairement par son opposition véhémente à la campagne BDS, et la ville de Montpellier semble être un laboratoire à ciel ouvert de cette politique répressive.

À Montpellier, la police municipale harcèle BDS

Dans la rubrique « Criminalisation de BDS » du site de l’organisation, une bonne partie des articles concernent les militants de Montpellier. Créée en mars 2009, la section montpelliéraine de BDS se distingue par son activisme sans relâche, non sans générer quelques frictions avec le bureau national. Pour protester contre une nouvelle attaque de l’armée israélienne contre Gaza, les militants de BDS de Montpellier investissent en juillet 2014 les locaux du parti socialiste (PS), alors au pouvoir. Plusieurs plaintes sont déposées, sans suite. Un mois plus tard, la section montpelliéraine de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) porte plainte contre deux militants de BDS pour antisémitisme. Ces deux militants avaient publié sur leur page facebook personnel un photomontage comparant les soldats israéliens aux nazis, accompagné d’un texte clairement antisémite. Un membre de la LDH les avait contacté pour leur demander de retirer cette publication, ce qu’ils ont immédiatement fait, en précisant qu’ils n’avaient pas lu le texte antisémite, qu’ils condamnent évidemment (il fallait cliquer sur « lire plus » pour que le texte s’affiche, ce que les deux militants n’avaient pas pris la peine de faire). La LDH a tout de même décidé de porter plainte, et les deux militants ont finalement été relaxé en appel au bout de deux ans et demi de procédures.(17)

En parallèle, la Ligue international contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) organise le 30 mai 2015 une manifestation à Montpellier pour réclamer l’interdiction du stand de BDS, présent quasiment chaque samedi sur la place de la Comédie de Montpellier. Dans la foulée, la municipalité annonce que les militants de BDS devront désormais déposer une demande d’autorisation deux mois à l’avance pour tenir leur stand.(18) À partir de ce moment-là, la police municipale ne cessera de s’attaquer au stand et de dresser des procès-verbaux pour « occupation illégale de l’espace public », tandis que le porte-parole José-Luis Moraguès est contraint de s’expliquer à plusieurs reprises au commissariat(19). Les militants ne se débinent pas pour autant et continuent d’occuper quasiment chaque samedi la place de la Comédie pour alerter la population sur le sort des Palestiniens, et haranguent la foule, caméras au poing, pour dénoncer les entraves de la police. Ce harcèlement policier conduit plusieurs organisations de gauche à se rassembler plusieurs fois, en 2016, 2017 et 2018, pour « le soutien inconditionnel à la liberté d’expression de BDS 34 ».(20) En décembre 2017, les militants de BDS parviennent à mobiliser plusieurs centaines de personnes dans le cadre d’un appel national à manifester contre la colonisation, suite à la décision explosive de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale israélienne.(21) Lors de cette manifestation, des tracts sont distribués pour dénoncer la responsabilité de la ville de Montpellier dans la normalisation de la colonisation israélienne : « Depuis 40 ans, le centre communautaire culturel juif (CCCJ) organise avec ses amis du Crif [Conseil Représentatif des Institutions Juives de France] la “journée” dite de Jérusalem qui commémore la “réunification de Jérusalem”, “Jérusalem Capitale une et indivisible de l’État israélien”, c’est-à-dire l’annexion et l’occupation illégale par Israël de la ville de Jérusalem. Cette commémoration coloniale largement subventionnée par nos impôts locaux se fait en présence du consul d’Israël et des élus représentant la région, le département, la métropole et la ville de Montpellier dont le maire [Philippe Saurel] ne rate pas une commémoration ». Le 9 septembre 2018, la police municipale empêche une militante de BDS d’accéder au forum des associations de Montpellier, sans motif légal.(22) Pendant le mouvement des gilets jaunes, plusieurs militants de BDS, dont José-Luis Moraguès, s’investissent à titre personnel sur les ronds-points, et les militants tenant le stand sur la place de la Comédie se retrouvent eux aussi au milieu des gaz lacrymogènes. Le 5 janvier, alors que les policiers dressaient comme à leur habitude un procès-verbal contre le stand, des gilets jaunes défendent les militants de BDS et écoutent attentivement le discours de José-Luis Moraguès.(23)

Manifestation de soutien aux Palestiniens contre la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, le 16 décembre 2017 à la Paillade.

Procès le 16 octobre

Après les multiples convocations au commissariat, José-Luis Moragues est finalement convoqué le 16 octobre à 8h30 au tribunal de grande instance (TGI) de Montpellier pour « émission de bruit portant atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l’homme » (l’audience est au TGI mais relève du tribunal de police, compétent pour juger les contraventions). Le parquet reproche au porte-parole de BDS d’avoir fait trop de bruit le 19 mai 2018 à 16h01, jour d’une manifestation déclarée en préfecture pour dénoncer les offensives militaires de l’armée israélienne contre des civils palestiniens.(23) « Depuis quand faire du bruit pendant une manifestation est-il passible de poursuite ? » s’interroge BDS. José-Luis Moragues a d’abord reçu une contravention à son domicile, et c’est parce qu’il la conteste qu’il est convoqué au tribunal. « À 16h01, la manifestation, qui avait quitté la place de la Comédie vers 15h40, était au niveau de la place Jean Jaurès (400 mètres plus loin). José-Luis, qui faisait des photos en tête de manifestation, n’était donc plus sur la Comédie ! » affirme l’organisation. Dans un article titré « Jusqu’où ira la mairie de Montpellier pour soutenir l’apartheid israélien ? », BDS appelle à se rassembler le 16 octobre à 8h au TGI de Montpellier (place Pierre Flotte) pour dénoncer cette répression et soutenir la liberté d’expression des militants de BDS. L’assemblée de Montpellier contre les violences d’État et pour les libertés a décidé de relayer cet appel.

En 2013, le monde entier s’est ému à juste titre de la mort de Nelson Mandela, figure historique de la lutte contre l’apartheid. « Tout discours sur la paix restera creux tant qu’Israël continuera à occuper un territoire arabe » avait déclaré l’ancien président sud-africain. Les partenariats culturels et commerciaux noués en notre nom par les gouvernements français successifs avec l’État israélien légitiment l’apartheid, la colonisation et les crimes de guerre à l’encontre des civils palestiniens. Si nous sommes capables de nous mobiliser par milliers dans les rues de Montpellier pour dénoncer la répression et les politiques antisociales d’Emmanuel Macron, nous pouvons bien consacrer une matinée aux militants de BDS qui luttent vaillamment pour faire vivre la solidarité internationale : rendez-vous le 16 octobre à 8h au TGI de Montpellier pour soutenir BDS et José-Luis Moragèes !

Face à l'impunité de l'État israélien, qui colonise les terres arabes et tue des civils Palestiniens, l'organisation Boycott-Désinvestissement-Sanctions se mobilise aux quatre coins de la planète. L'État français ne tolère pas les militants de BDS, et Montpellier encore moins. Le porte-parole de BDS 34, José-Luis Moragues, passe en procès le 16 octobre pour un motif futil.
Des gilets jaunes s’informent au stand de BDS, le 9 février 2019 sur la place de la Comédie de Montpellier.

  1. Les résolutions 194 et 3236.
  2. « Gaza : des enquêteurs de l’ONU suspectent Israël de crimes contre l’humanité lors des manifestations », ONU Info, 28 février 2019
  3. « Overview: December 2018 », United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs », décembre 2018
  4. « Israël : cinq questions pour comprendre les conséquences des élections », Courrier international, 26 septembre 2019
  5. « Australian, Canadian firms pull out of Israeli settler railway », The Electronic Intifada, 8 mai 2019
  6. « AXA S.A. announces the successful completion of a Secondary Common Stock Offering of AXA Equitable Holdings, Inc. and related Share Buyback », Axa, 25 mars 2019
  7. « UCT Council decision on the resolution of the Senate regarding formal relionships with Israeli academic institutions in the Occupied Palestinian Territories », Univerty of Cape Town, 30 mars 2019
  8. « Rivli: Academic boycott a major threat to Israel », The Times of Israel, 28 mai 2015
  9. « Anti-Semitism: State Anti-BDS Legislation », Jewish Virtual Library
  10. « Le Parlement allemand adopte une résolution condamnant le mouvement anti-israélien BDS », i24News, 18 mai 2019
  11. « Londres interdit au secteur public anglais de boycotter les produits israéliens », L’Orient le jour », 16 février 2016
  12. « Trudeau Backs Conservative Motion Condemning BDS Movement Against Israel », Huffington Post, 22 février 2016
  13. « Sakina Arnaud: Le Mrap parle d' »intimidation » », Europe 1, 17 février 2010
  14. « Circulaire CRIM-AP N° 09-900-A4 », Ministère de la justice et des libertés, 12 février 2010
  15. « BDS Israël : des militants définitivement condamnés en cassation », Saphir News, 29 octobre 2015
  16. « Macron annonce que la France va intégrer l’antisionisme à sa définition juridique de l’antisémitisme », BFM TV, 20 février 2019
  17. « Montpellier Procès BDS : Saadia et Hussein relaxés en appel », La Marseillaise, 8 février 2017
  18. « Montpellier : « BDS, la Comédie ne t’appartient pas » », Midi Libre, 1er juin 2015
  19. « Un militant de BDS 34 convoqué une énième fois au commissariat de Montpellier », Le Poing, 14 novembre 2018
  20. « Le mouvement de solidarité avec BDS occupe la Comédie ! » BDS 34, 7 novembre 2016, « Pour la liberté d’expression de BDSF34 et l’embargo militaire contre Israël », BDS France ; « Le chapiteau BDS France 34 place de la comédie ! », chaîne youtube de José-Luis Moraguès, 26 février 2017 ; « Succès du rassemblement pour la défense de la Liberté d’expression et de soutien inconditionnel à l’expression de la Campagne BDS France Montpellier et de la Fédération Unie de la Libre Pensée », BDS 34, 5 décembre 2018
  21. « 450 personnes défilent dans les rues de Montpellier pour dénoncer la colonisation à Jérusalem et en Palestine », Le Poing, 9 décembre 2017
  22. « Montpellier : nouvelle bavure de la municipalité contre BDS ! », BDS France, 10 septembre 2018
  23. « Montpellier : les gilets jaunes au secours de BDS Montpellier », BDS France, 14 janvier 2019
  24. « Jusqu’où ira la mairie de Montpellier pour soutenir l’apartheid israélien », BDS France, 16 septembre 2019

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