Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | A Gaza: Colère des notables et des mokhtars de l’est de Khan Younès

28 août 2026
Camp de Déplacé.e.s crédit photo UJFP Gaza

Un texte d’Abu Amir le 28 Août décrivant le détail du quotidien des déplacés entre la dureté de la réalité et le chaos des services ainsi que la mise en place de résolutions concrètes

Dans l’une des places situées à l’ouest de la ville de Khan Younès, plusieurs notables, mokhtars et présidents des municipalités de la région orientale se sont réunis cette semaine lors d’un rassemblement de protestation, au cours duquel ils ont exprimé leur colère face aux conditions difficiles que vivent les familles de l’est de Khan Younès, dont la plupart sont issues de familles dont la vie a été liée pendant des décennies à la terre et à l’agriculture. Le rassemblement n’était pas une protestation contre une seule question, mais il est intervenu dans un contexte marqué par l’accumulation d’une série de crises qui pèsent désormais lourdement sur la vie des déplacés : nombre d’entre eux ont perdu leurs maisons, leurs terres, leurs moyens de subsistance, et ont été contraints de fuir pour vivre dans des camps d’hébergement dont les conditions sont extrêmement difficiles. Les participants ont formulé une série de revendications et d’objections, évoquant des pratiques qui, selon eux, aggravent les souffrances des familles déplacées : l’absence d’organisation et de contrôle dans plusieurs dossiers qui touchent directement leur vie, allant des terres et de l’hébergement à l’eau, à la sécurité communautaire et aux frais d’inhumation des morts.

La terre transformée en refuge qui a désormais un prix

Parmi les principaux dossiers ayant suscité la colère des notables et des mokhtars figure la question des terres dans la zone de Mawasi Khan Younès, où des camps ont été installés pour accueillir un grand nombre de déplacés ayant perdu leurs maisons et leurs biens. Selon ce qui a été exposé lors du rassemblement, plusieurs propriétaires fonciers ont commencé à imposer des loyers pour les terrains sur lesquels les camps d’hébergement ont été installés, alors même que les déplacés vivent dans des conditions économiques extrêmement difficiles, beaucoup d’entre eux ont perdu leurs sources de revenus et leurs biens. Les protestataires estiment que l’imposition de sommes d’argent à des familles déplacées de force, qui, dans de nombreux cas, ne disposent d’aucun revenu stable, ne tient pas compte des circonstances humanitaires exceptionnelles que traversent ces foyers.

Cette question revêt une importance particulière pour les familles de la région orientale : une grande partie d’entre elles est issue de familles d’agriculteurs pour lesquelles la terre constituait la principale source de subsistance. Ces familles ont perdu à la fois leur terre et leur travail, et se retrouvent aujourd’hui à devoir payer pour une petite parcelle temporaire sur laquelle est installée une tente destinée à abriter leurs membres. Pour le déplacé, la terre sur laquelle il se tient n’est plus simplement un morceau de sol ; c’est le petit espace censé lui apporter un minimum de sécurité après avoir perdu sa maison. C’est pourquoi transformer cet espace en charge financière supplémentaire renforce son sentiment que le déplacement ne s’arrête pas avec la perte du logement, il se poursuit dans les moindres détails de la vie quotidienne.

Les files d’attente pour l’eau deviennent des lieux de violence

Les participants au rassemblement ont également soulevé une autre question qu’ils ont qualifiée de grave : les actes de violence subis par des femmes déplacées alors qu’elles faisaient la queue pour obtenir de l’eau. Les notables et les mokhtars ont affirmé que des agressions répétées avaient été commises contre des femmes : « cinq cas d’agression contre des femmes originaires des zones de l’est de Khan Younès ont été recensés, commis par des citoyens propriétaires de terrains ».

Ces faits, si les détails qui les entourent sont confirmés, témoignent de manière douloureuse du niveau de tension auquel sont confrontés les déplacés dans leurs lieux de rassemblement. La femme qui fait la queue pour obtenir de l’eau ne fait rien d’autre qu’essayer de satisfaire les besoins essentiels de sa famille, et pourtant elle se retrouve exposée à la violence et à l’humiliation.

Les notables estiment que le traitement de ces incidents ne devrait pas se limiter à la gestion de chaque cas individuellement, il nécessite la mise en place de mécanismes clairs permettant d’empêcher leur répétition : garantir la protection des femmes, des déplacés, déterminer les responsabilités dans les lieux où de nombreuses personnes se rassemblent pour obtenir les services essentiels.

Quand enterrer un mort devient un fardeau financier

Parmi les dossiers ayant suscité le plus de mécontentement chez les participants au rassemblement figure la question des frais imposés pour les tombes, les protestataires affirmant que le prix d’une seule tombe peut atteindre 350 euros. Dans un contexte de chômage et d’absence de sources de revenus pour de nombreuses familles, cette somme ne représente pas seulement un coût supplémentaire, mais peut devenir une véritable crise pour une famille qui vient de perdre l’un de ses membres. Une famille qui peine déjà à fournir nourriture, eau et besoins quotidiens peut se retrouver confrontée à payer une somme importante pour enterrer son défunt. Cela pousse certains citoyens, selon ce qu’ont exprimé les participants, à réfléchir longuement avant de transférer leur défunt de l’hôpital vers le cimetière, non pas parce qu’ils ne souhaitent pas l’enterrer, mais parce qu’ils ne disposent pas de l’argent nécessaire pour le faire.

Mais le problème ne réside pas uniquement dans le montant demandé. Les notables et les mokhtars ont également soulevé des questions sur l’organisme auquel revient cet argent, notamment en l’absence d’une autorité gouvernementale chargée de gérer les cimetières, d’organiser l’attribution des tombes et de percevoir les frais, comme cela se faisait auparavant. Ce qui a été présenté lors du rassemblement : le paiement est effectué directement au cimetière auprès de l’entité qui fournit la tombe, sans qu’une autorité gouvernementale clairement définie supervise le processus, ce qui soulève des questions concernant le contrôle, la transparence et le mécanisme de fixation des prix.

Le problème est plus grand que chacune de ces questions prises séparément Malgré la diversité de ces dossiers, ils convergent tous vers un même problème : le vide organisationnel que connaît la société dans les conditions de guerre et de déplacement.

Les loyers des terrains, l’organisation des files d’attente pour l’eau, la protection des femmes contre les agressions et l’organisation des cimetières sont autant de questions qui, dans des circonstances normales, relèvent à différents niveaux de la supervision d’institutions, de municipalités et d’autorités officielles. Mais dans la réalité du déplacement, de nombreux détails de la vie quotidienne sont désormais gérés de différentes manières d’une zone à l’autre, et le citoyen est parfois contraint de traiter directement avec le propriétaire du terrain, le prestataire de service ou le responsable local, en l’absence d’une référence claire. Cette réalité ouvre la porte au chaos : les familles les plus pauvres et les plus vulnérables sont aussi celles qui sont les plus exposées à en payer le prix.

De la protestation à la construction d’un cadre unifié

Mais le rassemblement de protestation ne s’est pas achevé par la simple présentation des objections et des plaintes. L’un des principaux résultats de la rencontre a été l’accord visant à créer un conseil unifié regroupant toutes les familles de la région orientale, afin de constituer un cadre commun représentant ces familles et assurant le suivi de leurs dossiers, notamment face à l’augmentation des défis auxquels elles sont confrontées pendant la période de déplacement.

La décision de créer ce conseil repose sur la conviction des participants que la gestion individuelle des crises n’est plus suffisante et que les familles ont besoin d’une voix unifiée capable de transmettre leurs revendications et de suivre leurs dossiers avec les différentes parties concernées.

Il est prévu que le conseil joue un rôle dans la lutte contre les violences visant les familles de la région orientale, le suivi des cas d’agression dont leurs membres sont victimes, ainsi que dans les efforts visant à empêcher leur répétition, en coordination avec les autorités compétentes et la communauté locale.

Le conseil comme moyen de résoudre les conflits

Parmi les missions envisagées pour le conseil figure également la contribution au règlement des différends et des conflits qui pourraient surgir entre les familles, ou entre leurs membres et d’autres parties. Les initiateurs de cette démarche espèrent que le conseil fournira un canal social permettant de contenir les différends à leurs premiers stades, en faisant appel aux notables, aux mokhtars et aux personnes expérimentées afin de parvenir à des solutions qui empêcheront les problèmes de s’aggraver et de se transformer en affrontements. Ce rôle revêt une importance particulière dans le contexte du déplacement, où les habitants vivent dans des espaces surpeuplés, où les intérêts et les besoins s’entrecroisent, et où le manque de ressources et de services contribue parfois à accroître les tensions entre les résidents. L’existence d’un cadre unifié pour les familles pourrait fournir, selon les participants, une référence sociale capable d’intervenir avant que les différends ne s’aggravent, au lieu de laisser chaque problème suivre une voie distincte susceptible de devenir plus complexe.

Communiquer avec les municipalités, les institutions et les autorités gouvernementales

Le rôle du conseil proposé ne se limitera pas aux questions sociales et à la sécurité communautaire. Parmi ses objectifs fondamentaux figurera également l’ouverture de canaux de communication avec les municipalités, les institutions et les autorités gouvernementales. L’objectif est de transmettre de manière organisée les besoins des familles de la région orientale et de demander une amélioration du niveau des services qui leur sont fournis dans les lieux de déplacement.

Cela comprend les questions liées à l’eau, à l’hébergement et aux services essentiels, ainsi que les autres dossiers qui touchent directement la vie des familles.

Les participants estiment que l’existence d’une instance représentant collectivement les familles pourrait contribuer à rendre les échanges avec les institutions plus efficaces, plutôt que de voir des dizaines de familles ou de particuliers présenter séparément les mêmes demandes, sans mécanisme clair permettant d’en assurer le suivi.

Une étape qui va au-delà de la simple réaction

Ce qui ressort des conclusions du rassemblement, c’est que les participants ont tenté de passer du stade de la protestation contre les problèmes à celui de la recherche d’un moyen concret d’y faire face. Le rassemblement constituait une expression de colère, mais l’accord sur la création d’un conseil unifié représente également une tentative de construire un outil pouvant être utilisé après la fin de la manifestation, afin de suivre les dossiers soulevés et de ne pas les laisser se transformer en simples plaintes passagères. La réussite de cette initiative restera toutefois liée à la capacité du conseil à représenter réellement les différentes familles de la région orientale : préserver son indépendance, fonctionner sur une base claire de consensus et de transparence, transformer les revendications en dossiers pouvant faire l’objet d’un suivi auprès des institutions et des autorités responsables.

Des familles qui attendent le retour

Malgré toutes ces questions, la boussole principale des familles de l’est de Khan Younès reste orientée vers l’est, là où se trouvent leurs maisons et leurs terres qu’elles ont laissées derrière elles.

Ces familles ne considèrent pas le déplacement comme une réalité permanente et ne souhaitent pas que la tente devienne un substitut à la maison, que la terre louée remplace la ferme ou que l’aide remplace le travail. C’est pourquoi les familles suivent les informations au moment où elles paraissent, à la recherche de toute évolution qui leur permettrait de retourner dans leurs zones et sur leurs terres. Pour les familles d’agriculteurs, le retour ne signifie pas seulement revenir dans leur lieu de résidence. Il s’agit de retrouver la terre à laquelle étaient liées les vies des pères et des grands-pères, ainsi que la source de revenus qui constituait le fondement de leur existence avant la guerre. Jusqu’à ce que ce moment arrive, ces familles semblent vouloir disposer d’un cadre qui les protège, organise leurs affaires et leur donne une voix plus présente dans leurs relations avec les institutions et la communauté locale.

C’est dans ce contexte que la protestation des notables, des mokhtars et des présidents des municipalités de la région orientale, organisée dans l’ouest de Khan Younès, a constitué un message de protestation, mais s’est également conclue par une étape organisationnelle : la création d’un conseil unifié des familles de la région orientale, chargé de lutter contre les violences, de contribuer au règlement des conflits et de communiquer avec les municipalités, les institutions et les autorités gouvernementales, dans le but d’améliorer les services et de protéger les familles jusqu’au jour où elles pourront retourner sur leurs terres.

Pour ces déplacés, la seule chose demandée est que la période de déplacement passe avec le moins de dommages possible, que leur dignité soit préservée et que leur voix soit entendue, jusqu’au jour où la route vers la terre qu’ils attendent de retrouver s’ouvrira de nouveau.

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