Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | A Gaza, Le repas qui protège une famille

11 août 2026
Les repas protègent les familles crédit photo UJFP Gaza

Compte rendu d’une semaine d’aide alimentaire de l’UJFP 11 Août : l’alimentation comme ligne de défense de la stabilité dans les camps de déplacés à Gaza

La bande de Gaza vit aujourd’hui une réalité humanitaire d’une extrême dureté, une réalité dont les détails ne peuvent être compris sans revenir sur de longues années de blocus et de restrictions qui ont affecté tous les aspects de la vie. Pendant des décennies, plus de deux millions de personnes se sont retrouvées confinées dans un espace géographique restreint, dont Israël contrôle la plupart des points de passage ainsi que les mouvements d’entrée et de sortie. Au fil des années, le blocus n’a plus été seulement une mesure politique ou sécuritaire, mais est devenu une composante quotidienne de la vie des habitants, déterminant ce qui leur parvient en nourriture, en médicaments et en produits essentiels. Puis la dernière guerre est venue pousser cette réalité à un niveau de souffrance sans précédent, avec une destruction qui s’est étendue aux habitations, aux infrastructures, aux sources de revenus et aux lieux de déplacement. La perte n’est plus liée uniquement à une maison détruite ou à un commerce fermé, mais représente, pour des milliers de familles, la perte complète de la vie qu’elles connaissaient avant la guerre. Dans le contexte de ces déplacements répétés, la carte démographique de la bande de Gaza s’est profondément et douloureusement transformée, tandis que les zones occidentales et côtières se sont retrouvées surpeuplées par des dizaines de milliers de familles déplacées. De vastes étendues de terres agricoles ainsi que les zones orientales et septentrionales sont devenues inaccessibles à leurs propriétaires, privant de nombreux agriculteurs et travailleurs de leur principale source de revenus.

Cette transformation n’a pas seulement créé une crise du logement, mais également une profonde crise économique et sociale qui se répercute sur les moindres détails de la vie quotidienne dans les camps de déplacés.

À Al-Mawasi de Khan Younès et à Deir al-Balah, cette réalité est clairement visible parmi les rangées de tentes qui s’étendent près du littoral, où des milliers d’histoires différentes coexistent dans les mêmes conditions. Il y a des enfants qui se réveillent le matin sans que leurs parents sachent s’ils pourront leur fournir de la nourriture, et des mères qui répartissent silencieusement les maigres quantités disponibles entre les membres de la famille. Il y a aussi des agriculteurs déplacés de leurs terres, qui possèdent de longues années d’expérience professionnelle mais qui, aujourd’hui, n’ont ni terrain auquel ils peuvent accéder ni outils qu’ils pourraient utiliser. Dans ces circonstances, fournir un repas chaud devient bien plus qu’une simple aide alimentaire temporaire, car cela offre à la famille un moment de stabilité au cours d’une journée remplie d’inquiétude et d’incertitude.

Le travail des équipes de l’UJFP, commence dès les premières lueurs du matin à préparer les repas destinés aux familles déplacées ainsi qu’aux agriculteurs ayant perdu leurs sources de revenus. Le processus même de préparation des repas nécessite une organisation importante, depuis l’approvisionnement en ingrédients jusqu’à la préparation des espaces de cuisson, puis au conditionnement, au transport et à la distribution entre les tentes et les zones ciblées.

Cela signifie que, ce jour-là, le père ne sera pas obligé de choisir entre acheter de la nourriture ou conserver le peu d’argent dont il dispose pour des médicaments, de l’eau ou un autre besoin essentiel. Cela signifie que la mère peut servir à ses enfants une assiette complète au lieu d’essayer de dissimuler le manque de nourriture en la divisant en petites portions insuffisantes pour tout le monde. Cela signifie que l’enfant peut commencer sa journée en ayant moins faim en étant davantage capable d’apprendre, de jouer ou de supporter les pressions de la vie sous la tente. C’est pourquoi les repas chauds jouent un rôle direct dans la protection de la dignité humaine, car ils apportent aux personnes ce dont elles ont besoin sans leur donner le sentiment qu’elles ont été abandonnées à elles-mêmes. Lorsqu’un chef de famille est incapable de nourrir ses enfants pendant une longue période, les sentiments d’oppression et d’impuissance s’accumulent et peuvent, sous la pression du besoin, se transformer en conflits ou en comportements dangereux. Avec la généralisation du chômage, l’absence de revenus et l’augmentation de la pauvreté, certaines familles deviennent davantage exposées à l’exploitation ou au recours à des moyens dangereux pour satisfaire leurs besoins. Une famille qui sait qu’elle recevra un repas à la fin de la journée est moins susceptible de prendre des décisions difficiles imposées par le besoin absolu et la faim permanente.

La régularité de la distribution contribue également à atténuer la concurrence intense pour des ressources limitées et réduit les disputes pouvant surgir lorsque les personnes ont le sentiment que la nourriture n’est pas suffisante pour tout le monde. Lorsque la distribution est menée de manière équitable, claire et respectueuse, elle renforce le sentiment des habitants qu’un système existe pour protéger leurs droits, même dans les circonstances les plus difficiles. Ce sentiment est extrêmement important dans les sociétés épuisées par la guerre, car la sécurité sociale ne commence pas uniquement par la présence de la police ou des lois, mais aussi par la disponibilité des besoins fondamentaux. Lorsque les personnes trouvent quelqu’un pour partager leur fardeau et leur fournir une partie de leurs besoins, l’espace laissé à la peur se réduit, tandis que les relations entre voisins deviennent davantage fondées sur la coopération et moins sur la compétition. C’est pourquoi les projets alimentaires peuvent être considérés comme faisant partie d’un réseau plus vaste de protection de la société, et non comme une simple activité humanitaire séparée de la réalité sécuritaire et sociale. Chaque repas fourni par l’UJFP produit un effet qui dépasse la nourriture est consommée, il diminue les pressions au sein de la famille et lui offre un espace pour respirer.

À Al-Mawasi de Khan Younès, l’importance de ce travail est encore plus grande parmi les agriculteurs déplacés, dont beaucoup ont perdu l’accès à leurs terres, à leurs exploitations, à leur bétail et à leurs sources de revenus. Ces personnes n’avaient pas l’habitude de dépendre de l’aide. Auparavant, elles faisaient partie du système de production alimentaire dans la bande de Gaza et contribuaient à répondre aux besoins de milliers de familles.

À Deir al-Balah, l’image est similaire malgré des détails différents, avec de nombreuses familles vivant dans des tentes surpeuplées dépourvues des conditions les plus élémentaires de confort et d’intimité. Cuisiner à l’intérieur d’une tente n’est pas toujours possible en raison du manque de combustible, d’eau ou d’ustensiles de cuisine, en plus des risques d’incendie, de la promiscuité et des conditions sanitaires difficiles. La fourniture de repas cuisinés permet également de réduire la consommation du combustible devenu rare et diminue la nécessité d’acheter des ingrédients à des prix élevés qui dépassent les capacités financières des familles déplacées. L’impact réel apparaît lorsqu’une mère vous raconte que ses enfants se sont endormis rassasiés, ou lorsqu’un père explique que le repas lui a évité une journée entière de recherche de nourriture. Ce sont ces petits détails qui construisent un sentiment de sécurité au sein de la communauté, même si une sécurité complète reste lointaine dans un contexte de guerre, de destruction et de déplacement.

Plus les combats quotidiens pour obtenir de la nourriture et de l’eau diminuent, plus les personnes sont capables de préserver leur cohésion, de coopérer et de maintenir leurs relations au sein de la famille et de la société. À l’inverse, abandonner les familles à la faim, au chômage à la pauvreté pendant de longues périodes ouvre la porte à des formes d’exploitation, de violence et de conflits.

Certains jeunes peuvent être amenés à exercer des activités dangereuses ou illégales sous la pression du besoin, tandis que de graves différends peuvent éclater entre les familles en raison de la limitation de l’aide ou de la rareté des ressources.

C’est pourquoi les programmes alimentaires ne remplacent ni les possibilités d’emploi ni la reconstruction, mais constituent une importante barrière préventive au cours d’une période d’extrême fragilité. Ils aident les personnes à tenir jusqu’à ce que des solutions plus larges deviennent disponibles et empêchent la faim de se transformer en une crise sociale supplémentaire venant s’ajouter à toutes les crises déjà existantes. Il est donc essentiel que ces programmes se poursuivent de manière organisée et durable, car les besoins dans les camps de déplacés ne disparaissent pas après un jour ou une semaine de distribution.

Une famille qui a perdu son logement et son emploi a besoin d’un soutien continu, notamment lorsqu’elle ne dispose d’aucune source de revenus stable, que les marchés sont instables et que les services publics sont insuffisants. Il convient également de préserver la dignité des bénéficiaires au moment de fournir l’aide, car la manière dont le repas leur parvient est tout aussi importante que le repas lui-même. Une distribution organisée, le respect de l’ordre de passage, l’absence de discrimination entre les personnes et l’écoute de leurs besoins sont autant de facteurs qui renforcent la confiance et réduisent les causes de tension.

La coopération crée une forme de solidarité au sein des camps : les personnes qui le peuvent aident les personnes âgées, les voisins partagent les informations, et l’aide devient une responsabilité collective. Grâce à cet esprit, la communauté peut préserver une partie de sa cohésion malgré toutes les pertes qu’elle a subies, la pression psychologique et les déplacements permanents.

Aujourd’hui, l’action humanitaire à Gaza vise également à empêcher un effondrement social plus large dont les conséquences pourraient être graves pour tous. La fourniture régulière de nourriture permet au contraire de briser une partie de cette chaîne, car elle répond au besoin avant qu’il ne se transforme en crise au sein de la famille ou de la société. C’est pourquoi le soutien aux cuisines communautaires et aux projets de repas chauds doit être considéré comme un investissement dans la stabilité sociale autant que comme une réponse humanitaire urgente.

À l’UJFP, nous croyons que la protection de la société commence par la protection de l’être humain, et que la première forme de protection consiste à faire en sorte qu’aucun enfant ne s’endorme le ventre vide et qu’aucun père ne se retrouve face à sa famille sans aucune option. Nous ne considérons pas la famille qui reçoit de la nourriture comme un simple numéro dans un registre de distribution, mais comme une histoire entière qui mérite de rester debout malgré tout ce qui s’est passé. Derrière chaque tente se trouve une mère qui tente de construire une vie provisoire pour ses enfants, un père qui cherche n’importe quelle possibilité de travailler, et un enfant qui demande quand il pourra retourner chez lui ou à son école.

Alors que la crise se poursuit, la responsabilité des institutions, de la communauté locale et des organismes de soutien devient plus importante pour maintenir les programmes alimentaires et éviter toute interruption. Une interruption soudaine de l’aide peut immédiatement replonger les familles dans le cercle de la faim, de l’endettement et de la recherche désespérée de solutions alternatives, ce qui augmente les niveaux de tension et d’instabilité.

Il est impossible de parler de véritable sécurité dans une société lorsqu’une part importante de sa population reste incapable d’accéder à la nourriture, à l’eau et aux besoins essentiels. La sécurité commence lorsque les personnes sentent qu’elles ne sont pas seules face à la faim et qu’il existe un système de solidarité qui tente de les protéger contre une aggravation de la pauvreté et du désespoir.

C’est pourquoi les repas que nous fournissons à Al-Mawasi de Khan Younès et à Deir al-Balah constituent une aide directe aux familles, un soutien aux agriculteurs déplacés et un moyen d’atténuer les pressions susceptibles d’alimenter les conflits ou de pousser certaines personnes vers des comportements dangereux. Plus nous parvenons à atteindre un grand nombre de personnes de manière équitable et continue, plus les chances augmentent de voir la société rester unie et capable de traverser cette période extrêmement difficile.

Lien vers les photos et vidéos

Distribution de repas aux familles de Deir al-Balah

https://drive.google.com/drive/folders/1AER3UBdCRsYTHkT_LzW5yBgGi4nuoy79

Distribution de repas aux familles de Khan Younis

https://drive.google.com/drive/folders/1RkiQyUsgZXKxzagh3txq7WKkGgQWnDE5

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