Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza sous le poids de la catastrophe humanitaire
18 septembre 2026Un texte d’Abu Amir le 18 septembre : quand la tragédie s’étend et que la marge de manœuvre administrative se rétrécit
La catastrophe humanitaire dans la bande de Gaza ne se mesure plus seulement à l’ampleur des destructions causées par la guerre, ni au nombre de maisons et d’infrastructures qui ont cessé de fonctionner. Elle se mesure désormais également à la capacité de la société à continuer à vivre dans une réalité exceptionnelle qui a épuisé les conditions élémentaires de la vie quotidienne. Avec l’extension des destructions, les dommages subis par les réseaux d’eau et d’électricité, les secteurs de la santé et de l’éducation, ainsi que le recul des possibilités d’emploi, les habitants se retrouvent face à une crise complexe qui ne peut être réduite à la seule question de l’aide humanitaire.
Dans ce contexte extrêmement complexe, l’attention se porte de plus en plus sur la manière dont la vie est administrée dans la bande de Gaza, ainsi que sur la capacité de l’autorité qui y exerce le pouvoir à répondre aux besoins d’une société qui traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. Alors que les habitants se concentrent sur l’accès à la nourriture, à l’eau, à un abri et aux soins médicaux, des questions apparaissent parallèlement sur les priorités politiques et administratives, et sur la capacité des instruments de gouvernance actuels à s’adapter à l’ampleur des transformations imposées par la guerre.
Une société épuisée par la guerre
Pour des milliers de familles à Gaza, la guerre n’est plus un événement militaire distinct des détails de la vie quotidienne. Elle est devenue une réalité qui les accompagne dans leur logement temporaire, dans leur recherche de nourriture, dans leur quête de soins médicaux et dans leurs efforts pour assurer les besoins les plus élémentaires.
Les familles qui ont perdu leur logement ne sont pas seulement confrontées à une crise du logement. Beaucoup d’entre elles ont également perdu leurs sources de revenus, leurs documents, leurs biens et leur accès régulier aux services essentiels. Quant à ceux qui sont restés dans leur maison, ou dans ce qu’il en reste, ils font face à des conditions de vie extrêmement difficiles, liées à la dégradation des services, à la hausse des prix et à la contraction de l’activité économique.
La crise dépasse donc le cadre des chiffres. Derrière chaque chiffre se trouve une famille qui attend, un enfant qui a besoin de soins, un malade à la recherche de médicaments et un chef de famille qui tente de trouver une source de revenus dans une économie profondément frappée.
Entre les besoins de la population et les priorités du pouvoir
Dans de telles circonstances, la question de la gouvernance devient plus sensible que jamais. Les sociétés confrontées à des guerres et à des catastrophes de grande ampleur ont besoin d’institutions capables d’établir les priorités, de définir les responsabilités, de coordonner les efforts humanitaires, de garantir que les ressources parviennent à ceux qui en ont besoin, ainsi que de maintenir une communication constante avec la population.
De là émergent de plus en plus de critiques internes estimant que l’administration de la bande de Gaza fait face à une épreuve sans précédent et que la poursuite des modes de gouvernance antérieurs à la guerre n’est plus adaptée à la nature de la nouvelle phase.
Certaines de ces critiques portent sur ce que des citoyens considèrent comme une absence de vision claire concernant la période d’après-guerre, ainsi que sur la participation limitée de la société à la prise de décisions qui affectent les détails de leur vie quotidienne. D’autres soulèvent des questions concernant les mécanismes de contrôle et de reddition de comptes, ainsi que sur la capacité des habitants à exprimer leurs désaccords ou à présenter des propositions, à l’écart des considérations politiques et organisationnelles.
Ces critiques ne signifient pas nécessairement qu’il existe une position unifiée au sein de la société gazaouie. La population palestinienne, comme toute société confrontée à une crise de cette ampleur, porte en elle des positions multiples et divergentes. Cependant, le simple fait que le débat sur la nature de la gouvernance et son avenir prenne de l’ampleur révèle l’importance des pressions que la guerre a exercées sur la relation entre la société et le pouvoir.
L’aide ne suffit pas à elle seule
Tout au long de la crise, l’aide humanitaire est devenue une ligne de survie essentielle pour un grand nombre d’habitants. Cependant, une dépendance prolongée à l’aide ne peut constituer un substitut permanent à l’économie, aux services publics et aux institutions capables de reconstruire la vie. Gaza n’a donc pas seulement besoin de colis alimentaires, d’eau et de fournitures médicales. Elle a besoin de retrouver le cycle de la vie lui-même.
Cela signifie remettre en fonctionnement les hôpitaux et les écoles, réparer les réseaux d’eau et d’assainissement, réhabiliter les routes, enlever les décombres, rétablir les communications, créer des possibilités d’emploi et fournir des logements aux familles qui ont perdu leurs maisons.
La reconstruction n’est pas non plus un simple projet d’ingénierie. Il s’agit d’un processus politique, économique et social de grande ampleur, qui nécessite l’existence d’institutions capables de planifier, de gérer les financements, de définir les priorités, de contrôler la mise en œuvre et d’empêcher que le processus de reconstruction ne devienne un nouveau terrain de conflit politique.
La crise de confiance n’est pas moins dangereuse que la crise des services
En période de catastrophe, l’efficacité de la gouvernance ne se mesure pas seulement à ce qu’elle est capable de faire, mais aussi à sa capacité à convaincre les citoyens qu’elle agit dans la bonne direction. Lorsque le citoyen n’est plus en mesure de savoir qui assume la responsabilité, quand les services s’amélioreront ou comment sont prises les décisions qui concernent sa vie, le fossé entre la société et ses institutions s’élargit. Ce fossé peut commencer par des plaintes quotidiennes, puis se transformer en état d’indifférence ou en perte de confiance, notamment lorsque le citoyen a le sentiment que sa voix ne parvient pas aux cercles de décision.
C’est pourquoi toute discussion sur l’avenir de la gouvernance à Gaza ne peut être dissociée de la question de la reddition de comptes. Une société qui a supporté un tel niveau de pertes a besoin d’un modèle de gouvernance plus ouvert et plus transparent, permettant aux habitants d’exprimer leurs besoins et leurs préoccupations et offrant aux institutions locales une plus grande capacité à répondre et à se remettre en question.
Gaza face aux enjeux de l’après-guerre
La question la plus difficile est peut-être la suivante : que se passera-t-il après ?
La fin des opérations militaires, lorsqu’elle interviendra, ne signifiera pas automatiquement la fin de la crise. Les conséquences de la guerre resteront pendant de nombreuses années dans les infrastructures, l’économie, l’éducation, la santé et la société.
Gaza devra relever le défi de reconstruire ce qui a été détruit, mais aussi de reconstruire la confiance, les institutions et les possibilités de vie. Cela souligne la nécessité d’une approche qui dépasse l’idée d’une gestion de crise au jour le jour. Il ne s’agit pas seulement de répondre aux besoins urgents, mais de mettre en place une vision progressive qui commence par l’aide humanitaire, passe ensuite par le relèvement précoce et aboutit à la reconstruction et au développement.
Chacune de ces étapes nécessite des institutions aux compétences clairement définies, des ressources suffisantes, un contrôle efficace et une coordination entre les différentes parties palestiniennes et internationales concernées.
Le Hamas peut-il s’adapter à la nouvelle phase ?
Le mouvement Hamas, en tant que force qui a administré la bande de Gaza pendant des années, fait face à l’une des épreuves politiques et administratives les plus difficiles de son histoire. Le modèle qui existait avant la guerre est aujourd’hui confronté à une réalité radicalement différente, tant en raison de l’ampleur des destructions que des besoins humanitaires et de la nature du débat palestinien et international concernant l’avenir de la bande de Gaza.
Par conséquent, la poursuite de tout modèle administratif sans réexamen en profondeur pourrait se heurter aux exigences d’une phase qui nécessite le plus large degré possible de consensus et de participation. À l’inverse, aucun nouvel arrangement ne pourra réussir s’il ignore la société elle-même ou s’il traite les habitants de Gaza comme de simples bénéficiaires d’aide et de décisions.
L’équation la plus urgente consiste à faire en sorte que l’administration à venir, quelle que soit sa forme, soit capable de rétablir les services, d’assurer un certain degré de stabilité, de protéger les ressources, de garantir l’acheminement de l’aide et d’ouvrir la voie à la reconstruction.
L’être humain avant la politique
Au milieu de ce débat, le citoyen de Gaza reste la partie qui paie le prix le plus élevé.
La famille qui a perdu son logement se préoccupe moins de la forme du conflit politique que de trouver un toit sûr. Le malade veut des médicaments et un hôpital fonctionnel. L’enfant a besoin d’une école et d’un espace sûr pour vivre. Et le jeune souhaite avoir une possibilité d’emploi et un avenir qui ne soit pas uniquement façonné par la guerre.
C’est pourquoi toute discussion sur l’avenir de Gaza devrait commencer par ces besoins immédiats.
Une politique qui ne se traduit pas par une amélioration de la vie des populations devient une lutte pour l’influence. Une administration qui ne répond pas aux besoins de sa société perd
progressivement sa capacité à instaurer la confiance. Et une reconstruction qui ne s’accompagne pas de réformes institutionnelles risque de reproduire les crises au lieu de les résoudre.
Une phase qui exige un changement dans la manière de penser
Gaza n’est plus aujourd’hui la Gaza d’avant la guerre. L’ampleur des pertes, la transformation de la structure économique et sociale et l’élargissement des besoins humanitaires sont autant de facteurs qui rendent extrêmement difficile un retour aux modes de gouvernance antérieurs.
La phase à venir exige donc une réflexion différente, fondée sur l’élargissement de la participation, le renforcement de la transparence, la clarification des responsabilités, le développement de mécanismes de reddition de comptes et la mise à distance, autant que possible, de la gestion des besoins humanitaires des rivalités entre factions.
La reconstruction de Gaza nécessite également un consensus palestinien plus large que celui d’un seul cadre organisationnel, ainsi qu’un véritable partenariat entre les institutions locales, les parties internationales et les bailleurs de fonds, en plaçant les intérêts de la population au centre de l’ensemble du processus.
Gaza traverse une crise qui dépasse les destructions matérielles pour devenir une épreuve profonde de la capacité de la société et des institutions à faire renaître la vie. Alors que le besoin d’une aide urgente se poursuit, une autre réalité devient de plus en plus évidente : il est impossible de construire un avenir stable sur des ruines à la fois matérielles, institutionnelles et politiques.
Dès lors, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire les maisons et les infrastructures, mais également à reconstruire la confiance. Gaza a besoin d’une administration qui considère le citoyen comme un détenteur de droits et non comme un simple bénéficiaire d’aide ; d’institutions soumises à la reddition de comptes et non fondées uniquement sur le fait accompli ; et d’une vision qui considère la reconstruction comme un projet visant à rétablir la vie, et non comme une simple opération destinée à effacer les traces de la guerre.
En définitive, la priorité la plus urgente demeure claire :
Sauver l’être humain, restaurer sa dignité et garantir les conditions d’une vie normale et sûre pour lui et sa famille.
Tant que cette priorité ne deviendra pas le fondement réel de la décision politique et administrative, l’ampleur des destructions restera supérieure à la capacité de tout plan à y remédier.
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