Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e;s” | A Gaza, avec la peur, les villes ne dorment plus
25 avril 2026Un texte d’Abu Amir le 25 Avril dans les villes sans sommeil, comment la peur poursuit leurs habitants même après la guerre
Dans les villes qui viennent à peine de sortir de la guerre, le silence ne signifie pas que tout est revenu à la normale. Au contraire, ce silence peut être plus angoissant que le vacarme qui l’a précédé. La peur ne disparaît pas avec le dernier bruit d’explosion ; elle reste suspendue dans les détails du quotidien, dans les regards des gens, dans leur manière de marcher dans les rues, dans leur hésitation avant de dormir. Comme si la guerre ne s’était pas réellement terminée, mais avait simplement changé de forme, passant d’un événement visible à une sensation permanente qui accompagne la vie sans se déclarer ouvertement.
Dans ces villes, habituées à être le théâtre de la violence, la nuit devient une épreuve psychologique à part entière. Elle n’apporte pas tant le repos qu’elle ravive la mémoire. L’obscurité se transforme en un espace où resurgissent tout ce qui n’a pas été guéri, toutes les images restées gravées dans l’esprit. L’insomnie n’y est pas une simple phase passagère, mais l’expression d’une réalité plus profonde, qui empêche les habitants de ressentir une sécurité totale, même en l’absence de danger immédiat.
Gaza, en tant que l’une des villes les plus exposées à des cycles répétés d’escalade, offre un exemple clair de cette situation. La guerre n’y prend pas fin avec l’arrêt des opérations militaires ; elle se poursuit sous une autre forme, visible dans l’anxiété constante et dans la sensation que ce qui s’est produit peut se reproduire à tout moment. Ce sentiment, bien qu’intangible, influence profondément la manière dont les gens vivent, prennent leurs décisions et envisagent leur avenir.
Dans ce contexte, la peur devient une composante du quotidien. Elle n’est pas toujours exprimée directement, mais elle reste en arrière-plan, guidant les comportements, déterminant les priorités et influençant les relations. Les gens peuvent donner l’impression d’avoir repris leur vie, mais ce retour reste conditionnel, limité et temporaire. Le sentiment de stabilité demeure incomplet, comme s’il était repoussé à un moment indéterminé.
Sur le plan politique, cette réalité ne peut être dissociée de la nature de l’après-guerre, souvent marquée par des solutions provisoires, des accords fragiles et des garanties insuffisantes. Cela renforce le sentiment d’incertitude, car les habitants comprennent, même sans le dire, que ce qu’ils vivent n’est pas la fin du conflit, mais une pause qui pourrait être de courte durée. Cette conscience ajoute une couche supplémentaire d’angoisse, rendant le présent instable et difficile à considérer comme fiable.
Dans de telles conditions, une forme particulière d’adaptation émerge. Les gens apprennent à vivre avec la peur plutôt qu’à s’en libérer. C’est une adaptation complexe, qui exige un équilibre constant entre continuer à vivre et rester prêt à une interruption soudaine. Ce mode de vie laisse des traces profondes, surtout chez les enfants et les jeunes, qui grandissent dans un environnement instable, apprenant dès le départ que tout peut basculer à tout moment. Avec le temps, cet impact dépasse l’expérience individuelle pour devenir une part de la conscience collective. Une véritable culture se développe autour de la gestion du danger, de la notion de sécurité et des limites du possible. Si cette culture aide à survivre, elle impose aussi des contraintes, car elle rend difficile l’imagination d’une réalité différente, où la peur ne serait pas omniprésente.
Dans ce cadre, la question de l’après-guerre devient plus complexe. Elle ne concerne pas seulement la reconstruction ou la restauration des services, mais aussi la redéfinition du lien entre l’individu et son environnement, ainsi qu’entre l’individu et son avenir. Ce processus demande du temps, un environnement propice à la guérison et une véritable conviction que ce qui s’est produit ne se reproduira pas de la même manière. Or, ce sentiment fait souvent défaut. Les causes profondes de la guerre restent présentes ou n’ont pas été traitées de manière radicale, ce qui rend la peur en grande partie rationnelle. Elle ne repose pas uniquement sur la mémoire, mais sur une lecture réaliste des conditions actuelles. Cette contradiction rend son apaisement difficile : il ne s’agit pas d’une simple émotion, mais d’une conséquence directe d’une réalité inchangée. Au cœur de ce paysage, des tentatives individuelles et collectives émergent pour remettre la vie sur les rails. Les habitants cherchent à créer des espaces de stabilité, même limités, à travers le travail, l’éducation, les relations sociales. Ces efforts, modestes, constituent une forme de résistance quotidienne, exprimant un refus de céder totalement à la peur et une volonté de continuer malgré tout.
Cependant, le véritable défi réside dans la transformation de ces efforts en une dynamique plus large, capable de réduire l’emprise de la peur, et pas seulement de coexister avec elle. Cela nécessite bien plus que des initiatives individuelles : un environnement politique, économique et social stable est indispensable pour offrir aux habitants des raisons concrètes de se sentir en sécurité, au-delà de promesses temporaires.
Les villes qui ne dorment pas après la guerre souffrent non seulement d’insomnie, mais aussi d’une mémoire qui n’a pas trouvé l’apaisement, d’un présent inachevé et d’un avenir incertain. Entre ces trois dimensions, les habitants vivent dans un état d’attente permanente. Ils tentent de poursuivre leur vie, tout en portant en eux cette question silencieuse : tout est-il vraiment terminé, ou ce que nous vivons aujourd’hui n’est-il que le début de quelque chose d’autre, encore invisible ? Et cette question, à elle seule, suffit à maintenir la peur présente, même dans les moments les plus calmes.
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