Béziers : les crises agricoles et viticoles hantent le Salon Dionysud avec la Coordination Rurale

Julien Servent Publié le 6 novembre 2026 à 08:42 (mis à jour le 6 novembre 2026 à 09:10)
L'action de ce mardi 3 novembre Crédit photo : Coordination Rurale de l'Hérault


Ce mardi 3 novembre, la Coordination Rurale de l’Hérault organisait une opération escargot à Béziers, en direction du Salon viticole Dionysud, dont les entrées ont été filtrées. L’occasion pour Le Poing de revenir sur la crise agricole, et singulièrement sur la crise viticole languedocienne. Mais aussi d’évoquer les autres mouvements sociaux en cours.

Un spectre hante le Languedoc. La crise viticole, dans une région où le vignoble est particulièrement populaire, promet en l’absence de perspectives un avenir plein de doutes aux territoires ruraux languedociens et roussillonnais.


Le Salon Dionysud, tenu tous les deux ans à Béziers, en alternance avec Sitevi à Montpellier, et qui réunit agriculteurs-trices, interprofessions, syndicats, fédérations régionales, organismes techniques et représentant-es institutionnel-les, n’y aura pas échappé pour son édition 2026. Avec 166 exposant-es et 8 000 visites attendues, l’événement est un rendez-vous important pour le monde viticole du sud de la France.


Organisée par le groupe Nouvelle Génération de Presse Agricole, dont le média Vitisphere par exemple est une filiale, cette nouvelle édition aura été gentiment perturbée ce mardi 3 novembre par la Coordination Rurale* de l’Hérault. Le syndicat, soucieux de faire le lien avec une crise agricole plus large, organisait dès le matin une opération escargot au départ du rond-point de l’Ardide. Empruntant la voie rapide et la rocade de Béziers , dans le sens Maureilhan – Villeneuve-lès-Béziers, une quarantaine d’agriculteurs-trices, avec une dizaine de tracteurs, ont provoqué un bouchon conséquent au niveau de Lignan-sur-Orb, encadré-es par un important dispositif policier. Objectif : le Parc des Expositions de la ville. Les personnes mobilisées ont ensuite filtré l’entrée du salon Dionysud 2026 qui s’y tenait, jusqu’à midi.

“Si on doit finir à la soupe populaire, on sera pas les seul-es”

Le Poing a contacté Benjamin Bejada, co-président de la CR34 et céréalier à Montpeyroux, quelques heures après la fin de l’action menée à Béziers, en début de soirée. En fond sonore, un énorme bruit de machine rend la conversation laborieuse. “Là je suis dans le tracteur, je vais semer toute la nuit, parce que la pluie est annoncée pour les jours à venir”, nous explique-t-il.


Selon le « Portrait des professions en 2022 », publié par l’INSEE le 29 avril 2024, les agriculteurs-trices travaillaient en moyenne plus de 54 heures par semaine. La moitié d’entre eux-elles déclaraient travailler le soir, 1 sur 5 de nuit, et près de 9 sur 10 le week-end. Les exploitant-es agricoles sont particulièrement concerné-es par les accidents graves et mortels au travail et les maladies professionnelles, selon un dossier de presse publié en 2026 par le ministère du travail. Selon l’INSEE, en 2021, une personne sur cinq parmi les actifs-ves agricoles non-salarié-es étaient au régime du micro-bénéfice agricole, avec un revenu moyen de 670 euros par mois. Pour les 80% restant-es, 15% d’entre elleux déclaraient un revenu nul ou déficitaire en 2021, et le revenu agricole moyen non salarié était de 1 910 euros par mois.


“C’est pour ça qu’on dit qu’on a un gros problème au niveau de l’eau”, reprend le syndicaliste. “Ici il y a des périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes, et des moments de pluies intenses pendant lesquelles on refuse de stocker l’eau qui ruisselle.” La CR 34, qui a parfois annoncé son opposition aux méga-bassines, notamment au cours d’une réunion avec les Écologistes de Prades-le-Lez, ou encore lors du reportage que nous consacrions en juillet 2024 à la croissance spectaculaire du syndicat après la révolte agricole de l’hiver 2023-2024, revendique la création massive de retenues collinaires.
De manière générale, certaines réserves peuvent être appelées retenues collinaires alors qu’elles pompent dans un cours d’eau ou une nappe phréatique.

La CR nationalement avait salué dans la seconde loi Duplomb, facilitant l’accès à l’eau pour les agriculteurs-trices, et décriée par la gauche et les écologistes, “quelques avancées”. Mais continue de demander de nouvelles mesures dans ce sens.

“On a mené cette action pour alerter sur la crise agricole.”, explique Benjamin Bejada. “Il y avait un double but : alerter l’opinion publique et faire prendre conscience aux professionnel-les présent-es au salon que sans agriculteurs-trices, iels ne sont pas là non plus. Au Salon cette année, il n’y a jamais eu autant de matos d’occasion. Quand on connaît des entreprises viticoles du coin qui mettent la clef sous la porte, on comprend pourquoi. Si on doit finir à la soupe populaire, on sera pas les seul-es.”


Dans l’après-midi, une délégation de 5 syndicalistes a été reçue par la sous-préfecture de Béziers : les deux co-présidents de la CR34, Benjamin Bejada et Laurent Crouzet, qui est viticulteur. Plus un autre membre du syndicat, et les présidents des CR du Var et des Bouches-du-Rhône. Trois demandes ont été faites pendant la rencontre : un bouclier tarifaire avec le GNR à 1 euros le litre toute taxe comprise, une année blanche pour la Taxe sur le Foncier Non Bâti (TFNB), et une année blanche au niveau des cotisations MSA, la Sécurité Sociale agricole, en tout point plus complexe et moins avantageuse que le régime général, en particulier pour les exploitant-es, qui de leur côté vont devoir régler les cotisations de l’année dans les prochaines semaines.

La CR34 a aussi pu exposer ses revendications au très droitier maire de Béziers Robert Ménard. Et s’entretenir avec Jérôme Desprey, viticulteur, numéro 2 national de la FNSEA**, président du Salon de l’Agriculture 2026, figure de la FNSEA héraultaise et président de la Chambre d’Agriculture du département.


“Que la MSA n’envoie pas de courrier”, prévient Benjamin. “Parce que selon celui que les agriculteurs-trices vont recevoir, ça pourrait amener certain-es à faire des conneries”. L’association Solidarité Paysans, qui accompagne des exploitant-s en difficulté, publiait le 23 septembre son rapport annuel sur la base de plus de 3 600 agriculteurs-trices aidé-es en 2025, en alertant sur le risque d’une « vague de suicides » et d’exploitations qui périclitent après l’été 2026, particulièrement sec et caniculaire.

Une crise viticole en passe de ravager le Languedoc

Sécheresse, aléas climatiques, mévente et surproduction, négociant étranglant les produteurs-trices : le vignoble languedocien est confronté depuis des années à une crise qui n’en finit pas. Face à cette situation, l’État propose des primes à l’arrachage de vignes aux viticulteurs-trices, soit disant pour réduire la production.


“Si c’est pour arracher les vignes comme on fait dans les Corbières, c’est pas une réponse. Qu’est ce qu’on fera à la place ? C’est pas en arrachant notre outil de travail qu’on trouvera des solutions.”, s’agace Benjamin Bejada.


Le syndicaliste demande une révision de la loi Evin, qui encadre strictement la publicité, le parrainage et la vente de tabac et d’alcool afin de protéger la santé publique.


Thomas Puig, représentant des salariés de la filière viticole au conseil spécialisé vin de FranceAgriMer, évoquait lui fin novembre 2025 le chiffre approximatif de 35 000 emplois menacés. « C’est un plan social de la viticulture, qui laissera dans la misère de nombreuses familles et villages. De grands groupes comme des groupements de producteurs-trices, des gros-ses propriétaires, des négociant-es, profitent d’opportunités pour continuer de planter et fournir le marché à des prix toujours plus bas, avec l’aide d’argent public. », constatait alors Didier Gardéa, syndicaliste héraultais du Modef***

Le 15 novembre 2025, une manifestation réunissait 7000 personnes dans les rues de Béziers, sur le thème de la crise viticole. Un raz-de-marée. En terme de proportion des viticulteurs-trices languedocien-nes actifs-ves, dont le nombre a fortement chuté ces dernières années, il faut remonter aux grands mouvements viticoles des années 70 pour retrouver pareille mobilisation.

Difficile convergence des luttes

“On a un gouvernement qui méprise le pays et le peuple”, assure le co-président de la CR34. “Macron n’a pas eu un seul mot pour les commerçant-es pillé-es et cassées le 17 octobre. [NDLR : pour un témoignage de participants aux pillages du 17 octobre à Paris, on peut lire ce papier de Médiapart]. On sert de variable d’ajustement au niveau des prix, mais on comprend que ça se répercute aussi sur les consommateurs-trices.”

Pour le moment, la section syndicale héraultaise n’a pas réellement statué de position collective sur le mouvement en cours contre la vie chère. C’est que la CR est assez divisée sur son rapport aux mouvements sociaux. Certain-es militant-es du syndicat ont participé activement aux gilets jaunes (édition 2018-2019). Alors que Serge Bousquet-Cassagne, sulfureux président de la CR du Lot-et-Garonne, ne cache pas son mépris pour le mouvement. Pendant la révolte agricole de l’hiver 2023-24, certains manifestants héraultais, qui s’encarteront plus tard à la CR, prônaient l’union avec les salarié-es, sur la base d’un “les petit-es contre les gros-ses”. À l’échelle nationale, le syndicat se montrait beaucoup plus réticent à une telle alliance, comme la FNSEA.

Le décalage s’est évidemment rejoué avec les mouvements sociaux en cours. Fin octobre, l’antenne du Lot-et-Garonne de la Coordination Rurale s’exprimait, comme de nombreuses autres antennes locales et les équipes nationales, de manière hostile aux dégradations liées au mouvement contre la vie chère né le 17 du même mois. Alors même que le 8 septembre 2026, la CR du Lot-et-Garonne était condamnée en appel à près de 170 000 euros d’amendes et de dommages et intérêts pour des dégradations de biens publics et privés, des dépôts illégaux de déchets et des menaces envers des agents de l’État.

À l’inverse, côté Tarn-et-Garonne, si le syndicat reste prudent dans sa communication, il a revendiqué une action à la préfecture de Montauban le 17 octobre. Et un de ses co-président affichait publiquement sa participation à la manifestation de l’après-midi. Dans la manifestation montpelliéraine du 5 novembre, des drapeaux de la Confédération Paysanne mais aucun de la Coordination Rurale

Quoi qu’il en soit, la colère agricole n’a pas finit de gronder. “Aujourd’hui, toutes les exploitations agricoles, petites, moyennes ou grandes, sont concernées”, conclut Benjamin Bajada. Avant d’assurer que si rien n’est encore organisé, d’autres actions sont à venir.

*La Coordination Rurale est le second syndicat d’agriculteurs-trices, regroupant des petit-es et moyen-nes exploitant-es en situation de fragilité sur le marché des filières de l’agro alimentaire. Elle est très critique du syndicat majoritaire, la FNSEA. Nombre de ses cadres affichent leur proximité avec l’extrême-droite. Le syndicat tient une ligne anti-écolo, ou plutôt hostile à une écologie imposée de l’extérieur du monde agricole, dans un contexte où le monde paysan se trouve de plus en plus pris en tenaille entre les aspirations écologiques de la société civile et la crise agricole. Non sans nuances. Serge Zaka, docteur et chercheur en agroclimatologie auquel le média écologiste Reporterre consacrait un portrait en mars 2023, est régulièrement l’invité de discussions organisées par des sections locales de la CR. La CR reste tout à fait ouverte aux agriculteurs-trices en bio. Elle est en pleine crise de croissance. L’organisation a énormément grossit d’un coup après la révolte agricole de l’hiver 2024, en agrégeant des publics variés (anciens gilets jaunes et personnes très hostiles aux gilets jaunes, partisans d’une union avec des salarié-es et corporatistes purs jus, agriculteurs-trices de différentes tailles, avec différents rapports à l’écologie ou à la politique, partisans d’une ligne contestataire dure ou adeptes d’une nouvelle cogestion) et peine aujourd’hui à produire une ligne commune et une organisation équilibrée. Dernière tension interne en date il y a à peine une semaine. Le comité directeur de la Coordination rurale (CR) annonçait le recrutement de Raphaël Ferretti, ex-collaborateur de l’eurodéputé socialiste François Kalfon et proche du candidat à la primaire du PS Raphaël Glucksmann, comme chargé d’affaires publiques. Certains cadres dénoncent un personnage trop proche de « l’écologie punitive »


**La FNSEA est le principal syndicat agricole, et revendique 212 000 adhérents-es sur 400 000 exploitant-es. Plus 50 000 chez les Jeunes Agriculteurs, son « antichambre » qui regroupe les moins de 35 ans. Les Jeunes Agriculteurs peuvent suivre une ligne autonome. En 2019 ils remportaient la Chambre d’Agriculture de Guadeloupe avec le Modef, contre la FNSEA. En 2025 sa section corse avait envisagé une alliance avec la Coordination Rurale. La FNSEA syndique des exploitant-es de toutes tailles, inséré-es dans les filières agro-alimentaire, mais défend les intérêts des plus gros-ses. Ce qui est très visible dans sa défense d’une attribution des aides de la PAC à l’hectare plutôt qu’à l’exploitant-e. Elle est dirigée par Arnaud Rousseau, à la tête d’une immense exploitation agricole de plus de 700 hectares. L’homme est aussi président du groupe agro-industriel Avril, qui regroupe Lesieur, Puget. Il est actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales, et président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, qui finance des crédits aux agriculteurs.trices. La FNSEA est une organisation tentaculaire sans équivalent en dehors de l’agriculture. Elle a un contrôle sur une bonne partie de la presse spécialisée. Elle fournit des services à ses adhérent-es, et est présente dans de nombreux organismes encadrant le monde agricole, comme le Crédit Agricole ou la Sécurité Sociale agricole, la MSA. Si bien qu’on peut y adhérer sur une logique d’un « il vaut mieux en être ».


***Le Mouvement de défense des exploitant-es familiaux, ou Modef, classé à gauche, syndique principalement des petit-es et moyen-nes agriculteurs-trices, quel que soit leur mode de production. Tout en défendant une transition écologique. Le syndicat est aujourd’hui affaibli, en dehors de quelques bastions comme les Landes, la Martinique ou la Guadeloupe.

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