En manif improvisée à Montpellier, une jeunesse empêchée et matraquée avec du répondant

Julien Servent Publié le 15 octobre 2026 à 13:28 (mis à jour le 16 octobre 2026 à 10:34)
Manifestation improvisée après le cortège déclaré du 13 octobre 2026 à Montpellier, dans le cadre du mouvement étudiant et lycéen

À l’issue de la manifestation déclarée du 13 octobre, de nombreux-euses jeunes sont parti-es en cortège improvisé vers le centre-ville. D’abord bon enfant, le défilé a viré en affrontements jusqu’à la tombée de la nuit, après que la police ait cherché à disperser violemment les jeunes.

Mardi 13 octobre. La manifestation déclarée lycéenne, étudiante et intersyndicale liée à l’acte V de la mobilisation de jeunesse en cours s’achève sur la place Zeus à Antigone. Elle aura réunie entre 7000 personnes selon la préfecture, et 8000 selon les syndicats.

Le cortège est suffisamment fourni pour déborder naturellement sur la place du Nombre d’Or. Un cordon de CRS ferme l’accès au Polygone, côté place du Nombre d’Or. Assez vite, quelques centaines de jeunes viennent exprimer leur colère face à la police par des slogans hostiles. Pendant ce temps une batucada, un peu en retrait sur la place, met l’ambiance et fait danser une bonne part de la manifestation.

Entre le 28 septembre et le 8 octobre, pour le dernier bilan officiel du Ministère de la Justice disponible, 6 877 personnes avaient été placées en garde à vue dans le cadre du mouvement, avec 86% de mineur-es, en grande majorité sans antécédents judiciaires. Des chiffres inédits en France métropolitaine hors Corse sur une période de temps aussi courte. 215 lycéen-nes avaient été blessé-es, pour 24 enquêtes ouvertes par l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN). 2 376 personnes faisaient l’objet de poursuites judiciaires, dont 1 923 mineur-es.

Main arrachée à Lens, lycéen éborgné à Tours, mâchoire pulvérisée à Saint-Ouen-l’Aumône : le mouvement a aussi son lot de mutilé-es. À Montpellier, une jeune fille de 17 ans qui se tenait tranquillement debout entourée d’autres manifestant-es, devant le lycée Clémenceau le 2 octobre, dans un moment de tension, s’est vu infliger deux fractures au visage par un coup de matraque, selon l’Observatoire des Libertés de Montpellier (OLM).

Un début bon enfant

Petit à petit, un cortège d’environ 1500 personnes, très largement composé de lycéen-nes, d’étudiant-es ou de jeunes en âge de l’être, se met en route vers le lycée Mermoz. Comme le 8 octobre, et comme si le fait venait établir par des règles tacites un changement d’atmosphère, beaucoup moins de slogans dès le top départ sifflé, alors que les participant-es sortent tous-tes d’un défilé très généreux en la matière. Avec une exception pour la star du moment, ACAB [NDLR : acronyme de « All Cops Are Bastards » ; « tous les flics sont des bâtards »]

La batucada ne suit pas, mais un petit char emboîte pas, décoré d’un drapeau pirate tiré du manga One Piece, symbole des grands soulèvements de la Gen Z de ces dernières années, au Népal, à Madagascar, en Indonésie, au Maroc ou dans les Philippines. Dessus, une sono qui crachera une bonne partie de l’après-midi remix de tubes connus et sons de tous genres musicaux. À l’angle du lycée, la manifestation bifurque vers l’esplanade Charles de Gaulle, puis la Comédie. L’accès à la place est facile.

Fait étrange pour qui est habitué aux manifestations dans le Clapas, aucun cordon de police ne bloque l’accès au centre commercial Le Polygone, pourtant cible très classique des protestations locales. Aucune protection non plus autour du commissariat.

Le cortège stoppe sur la Comédie. Ambiance détendue, moins électrique à ce stade que le 8 octobre. À une extrémité de la Comédie, on danse autour du char musical One Piece. Au milieu, des jeunes escaladent la statue des Trois Grâces.

Chacun-e y exhibe son symbole, drapeau occitan, syndical, gilet jaune. Au pied de la statue est déployée une petite banderole à la gloire de la Commune de Paris, expérience emblématique de l’histoire révolutionnaire française.

Devant le cordon de CRS installé à la base de la rue de la loge, plusieurs centaines de jeunes s’assoient. La colère s’exprime. « Zyed, Bouna, Nahel et Adama, on oublie pas, on pardonne pas », scandent les jeunes, reprenant le nom de jeunes tué-es lors d’opérations policières ces vingt dernières années. Ou encore : « À bas l’État, les flics et les fachos ». Une Marseillaise est chantée.

Quand un manifestant tente un jet de bouteille d’eau sur les policiers-ères, il essuie la désapprobation des participant-es au sit-in. Un manifestant, plus âgé lui, interpelle les CRS : « Laissez les passer, iels font rien de mal »

Violente tentative policière de dispersion

Au bout d’une grosse demi-heure, la foule est reprise d’une envie de mouvement. Les manifestant-es tentent de se rapprocher du Polygone. En catastrophe, des policiers-ères de la Compagnie Départementale d’Intervention (CDI) courent pour former à temps un barrage empêchant le passage.

Petit mouvement de panique dans la foule. Quelques bouteilles en verre et pétard volent vers les policiers-ères équipé-es. Assez vite la tension redescend. C’est à ce moment qu’une quarantaine de CRS viennent se positionner entre l’esplanade et la Comédie. À nouveau quelques projectiles, et une foule qui s’apaise dès que les CRS cessent de bouger.

Le gros des manifestant-es, un peu plus de 1000 au total à ce stade, est côté esplanade, avec un groupe moins conséquent côté Comédie. Une partie des jeunes expriment verbalement leur colère face à la police. L’autre, un peu en retrait sur l’esplanade, continu sa fête ambulante autour du char musical.

Après un quart d’heure de face à face, sans dégradations, les CRS lancent les sommations d’usage : « Dispersez vous, nous allons faire usage de la force ». Quelques minutes de flottement. Une dame âgée d’au moins 70 ans, acclamée par les jeunes, se colle aux boucliers policiers, étendant ses bras pour faire obstacle sur la plus grande largeur possible. « Les touchez pas, c’est des enfants », crie-t-elle. La charge commence.

Face à certain-es jeunes qui s’appuient contre les boucliers, les CRS distribuent coups de matraque et sprays lacrymogènes. Un manifestant se retrouve recroquevillé à terre, blessé, bientôt protégé par plusieurs dizaines de personnes. « Y’a un blessé, arrêtez », hurlent les jeunes en direction de la police. Sans succès.

Bientôt l’esplanade est noyée sous des gaz envoyés au lanceur Cougar en quantité abondante. Des manifestant-es, aspergé-es de gel lacrymogène tout près du visage, errent, à l’aveugle, titubant-es, crachant-es et incapacité-es. Au milieu de la confusion, les CRS continuent leur progression, parfois à coup de matraque. La tentative de dispersion a motivé certain-es manifestant-es à reprendre les jets de projectiles.

Une pancarte aperçue résume assez bien l’état d’esprit qui petit à petit va s’installer dans une manifestation improvisée pourtant démarrée dans la retenue : « Œil pour œil, dent pour dent »

Environ 7 ou 800 personnes sont repoussées aux environs de l’arrêt de tram Corum. Le cortège s’engage sur le boulevard Louis Blanc, talonné par une CDI casquée et matraque au poing. Tout près du cordon policier, un jeune tient une banderole sur laquelle est inscrite « Faculté de révolution ». Ce dernier répète, en boucle et à haut volume : « Je suis étudiant. Il y a des lycéen-nes. Il y a des mineurs-eures. On est pas armé-es »

Arrivé à l’arrêt de tram suivant, la CDI charge. Dans la panique, la foule est divisée en trois : un cortège part côté quai du Verdanson, un autre s’engage dans la rue de l’Université, le dernier poursuit vers Albert 1er. Depuis Albert 1er, 300 jeunes remontent le boulevard Henri IV. La police renonce à coller leurs pas au niveau du Jardin des Plantes. Nombre d’entre elleux en profitent pour se retourner brièvement, des noms d’oiseaux de toute sorte fusent.

D’une rue parallèle, on voit surgir deux jeunes et joyeux lurons, sur le même vélo, traçant leur route loin des cortèges, direction les Arceaux. « Macron nous fais la guerre, et sa police aussi, mais on reste déters pour bloquer le pays », chantent-ils en s’éloignant. Les jeunes remontent au Peyrou. Se posent un peu, essaient d’avoir des informations sur les autres cortèges. Petit à petit le mot tourne, le point de regroupement est fixé : retour à la Comédie.

Les jeunes à la riposte

Là-bas, environ 500 jeunes se retrouvent. Les esprits sont échauffés. Quand le cordon de CRS barrant la rue de la Loge fait demi-tour, tournant le dos aux manifestant-es, plusieurs bouteilles en verre fusent. Les CRS font volte face, dressent leurs boucliers et tirent des gaz.

Dans la Grand Rue Jean Moulin, plusieurs fourgons de police, avec policiers-ères déséquipé-es, qui visiblement s’apprêtent à repartir. Plusieurs dizaines de jeunes les approchent, sans jets de projectiles. À nouveau des gaz. La plupart des palais les dispersant sont renvoyés dans l’étroite rue. Si bien que les forces de l’ordre se retrouvent dans un épais nuage. « Les gazeurs se font gazer », jubilent certain-es jeunes. Quelques bouteilles de verre vont s’écraser de l’autre côté du nuage opaque.

La foule est repoussée sur une Comédie à nouveau remplie de gaz par une charge de police venant de la rue de la Loge. Petite accalmie, interrompue par une intervention de la CDI, depuis la rue de Verdun cette fois. Bref face à face, à nouveau des projectiles fusent de la manifestation, puis des grenades lacrymogène du cordon de police.

S’ensuit une seconde tentative de se diriger vers le Polygone, bloquée par les forces de l’ordre. Nouveau repli sur la Comédie. La CDI intervient au milieu de la place pour une interpellation, protégée par quelques dizaines d’agent-es. La tombée du jour se rapproche. Environ 400 personnes poursuivent la manifestation.

Au coin du commissariat, plusieurs membres de la Brigade Anti-Criminalité, muni-es de petits boucliers, suscitent l’hostilité d’une foule qui se rapproche. En reculant, iels se dégagent par des grenades lacrymo.

Une dizaine de minutes plus tard, les agent-es en question sont aperçu-es derrière le commissariat. Plusieurs dizaines de manifestant-es, criant et courant, les chargent. La BAC tourne les talons et se carapate à toute allure. Hourras, et phrases de congratulations : la joie d’une partie des jeunes de voir la police reculer.

Un peu plus tard, toujours autour du commissariat, un groupe de policiers-ères de la CDI tente une approche. Une petite pluie de projectiles pousse la police à reculer, les jeunes les suivent. Les casqué-es se retrouvent blotti-es contre leurs boucliers, acculé-es entre deux rangées de plantes. Iels se dégagent par de nombreux jets de grenades, à tel point que la moitié de la Comédie est à nouveau enfumée.

Parmi les jeunes qui continuent à suivre, l’attitude va des jets de projectiles à une résistance passive face à la volonté policière de disperser la manifestation. « Après on va dire que le police est violente, mais si on leur jette des trucs aussi », peut-on même entendre dans les discussions.

Environ 200 jeunes s’engagent vers le Polygone, qui de toute manière a fermé ses portes. Un groupe de policiers-ères est pris à partie dans un petit passage qui longe le centre commercial. Derrière boucliers et lampe torche, les policiers-ères battent en retraite face aux jeunes. Au fur et à mesure de leur retraite, le « ploc, ploc » des pierres qui ricochent sur leurs boucliers s’intensifie. Et, à nouveau, la joie exprimée par certain-es jeunes de voir la police reculer.

« Faut pas rester ici, s’iels arrivent de l’autre côte on est mort-es. On recule », hurle quelqu’un. Les employé-es de la boutique Intersport à l’entrée du Polygone baissent le rideau. Une poignée de jeunes tentent de les en empêcher. « Non pas ça, pas ça », entend on depuis ce qu’il reste de la manifestation. Quelques participant-es s’interposent, le dissensus se règle rapidement, sans disputes.

De retour sur la Comédie, il est 20h, les jeunes se dispersent petit a petit. Au bilan, au moins trois interpellations et trois blessé-es à la tête parmi les manifestant-es, selon l’Observatoire des Libertés de Montpellier.

Et des mots, entendus dans la manifestation, qui sonnent comme une promesse : « Ça va être quelque chose le 17 octobre ! »

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