Montpellier : profonde colère contre la répression dans la manifestation sauvage lycéenne
Julien Servent
Publié le 9 octobre 2026 à 11:04
Après la manifestation déclarée de ce jeudi 8 octobre, une partie de la jeunesse mobilisée a décidé qu’elle n’en avait pas assez. Colère contre la répression, bains de gaz lacrymogène, battle d’aura et joyeuse détermination : récit d’une manifestation improvisée jusqu’à la tombée de la nuit.
Place Albert 1er, ce jeudi 8 octobre. C’est ici que s’achève la manifestation officielle, qui aura réuni entre 3700 personnes selon la préfecture et 8000 selon les syndicats. Déclarée, celle-ci s’était vue interdire l’Écusson par un arrêté préfectoral.
Une jeune fille, au mégaphone, harangue la foule : « Restez derrière la ligne [NDLR : celle qui limite par le cortège sur le devant ] Ne rentrez pas seul-es, quittez la manif en groupe » Sur cette seconde recommandation, elle sera prise au mot. Par petites grappes, plus de 1500 personnes, selon Le Poing, en grande majorité des jeunes, remontent vers le Peyrou, puis redescendent le boulevard du Jeu de Paume, pour un second tour de manifestation.
« Le 17 octobre, à Paris, ça va être le feu »
Très vite, on sent un changement d’ambiance. Beaucoup moins de drapeaux. L’abondance des slogans laisse dans un premier temps la place à un silence, ou à des discussions privées. Silence tout de même rompu régulièrement, par des « ACAB » très repris [NDLR : acronyme de All Cops Are Bastards ; tous-tes les flics sont des bâtard-es].
Le mouvement lycéen débuté en banlieue parisienne mi-septembre, qui est passé à une échelle nationale autour du 28 septembre, et qui est maintenant rejoint par des étudiant-es, est la cible d’une répression intense. Le ministère de l’Intérieur annonçait le 7 octobre 6629 interpellations, auxquelles il faut ajouter 504 nouvelles arrestations le 8, pour un total de plus de 7000 depuis le 28 septembre. À titre de comparaison, le mouvement des gilets jaunes avait dû faire face à 12 107 interpellations, sur toute sa première année.
Main arrachée à Lens, lycéen éborgné à Tours, mâchoire pulvérisée à Saint-Ouen-l’Aumône : le mouvement a aussi son lot de mutilé-es. À Montpellier, une jeune fille de 17 ans qui se tenait tranquillement debout entourée d’autres manifestant-es, devant le lycée Clémenceau le 2 octobre, dans un moment de tension, s’est vu infliger deux fractures au visage par un coup de matraque, selon l’Observatoire des Libertés de Montpellier (OLM). L’OLM alerte d’ailleurs sur les pratiques préoccupantes des forces de l’ordre sur les blocages lycéens.
Dans les rangs de certain-es des jeunes parti-es en manifestation improvisée, une rumeur circule, qu’on entendra plusieurs fois dans l’après-midi. « Quand on va aller manifester le 17 octobre à Paris, ça va être le feu. », disent certain-es. Cette date, celle qui agite les réseaux sociaux depuis la rentrée, autour du prix de l’essence, est née sur TikTok, sans que des structures d’organisations n’émergent comme dans les dernières semaines avant le début des gilets jaunes. Tendance en bonne partie portée par des jeunes, utilisant parfois le terme « Gen Z x gilets jaunes ».
Tous les accès aux petites rues de l’Écusson sont barrés par des cordons de gendarmes mobiles. Les manifestant-es décident alors de remonter place de la Comédie par le boulevard Victor Hugo. La Marseillaise est entonnée. Un fourgon de police fend la foule pour aller se positionner au début de la rue de Maguelone. Sans réelle mise en danger de qui que ce soit, mais à vive allure. La réaction des jeunes les montre marqué-es par les véhicules de police fonçant sur des lycéen-nes mobilisé-es, avec au moins sept cas recensés par le média Contre Attaque. « On va leur mettre dans la gueule », hurlait ainsi un commandant de police filmé juste avant qu’un 4×4 ne fonce dans une foule d’adolescent-es à Dunkerque lundi 5 octobre.
La Comédie sous les gaz
Arrivé-es sur la Comédie, les premiers-ères manifestant-es prennent une pause, assis au milieu de la place. L’énergie revient, tout le monde se relève quand le gros des troupes arrive à son tour. « Macron nous fais la guerre, et sa police aussi, mais on reste déters, pour bloquer le pays », chantent les jeunes. Des lignes de gendarmes mobiles se forment, devant le commissariat et le passage du Polygone, et sur le début des rues qui mènent à l’Écusson.
S’installe une atmosphère flottante. Des foulards viennent cacher un certain nombre de nez. Petit à petit, la foule se rapproche pas à pas, pendant une grosse demi-heure, des gendarmes équipé-es et casqué-es à la base du passage Bruyas. Jusqu’à arriver à quelques mètres des fonctionnaires de police. À ce stade, on compte dans le rassemblement quelques centaines de personnes, en grande majorité des lycéen-nes ou jeunes étudiant-es, ou en âge de l’être en tout cas, 7 ou 800 à vue d’œil, selon Le Poing.
Quelques projectiles jetés, mais pas de quoi menacer physiquement les policiers-ères en armure : des bouteilles d’eau, quelques pétards. Mais une vraie pression, une rancœur palpable, et une tension à couper au couteau. « ACAB, ACAB », ou encore « Faut avancer les gars ». En première ligne, un Spiderman en gilet jaune fait quelques cabrioles, très applaudies. Des membres de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) rôdent un peu partout autour de la Comédie.
Deux jours avant, exactement à cet endroit, après la manifestation déclarée du 6 octobre, un policier jetait une grenade au visage d’un jeune debout sans rien faire à quelques mètres. Pas d’un modèle muni d’une forte charge explosive, plutôt de ceux qui projettent des palais lacrymogènes autour d’eux. Mais ces palais sont propulsés à très grande vitesse, et même ce type de grenade n’est pas du tout censé être lancé près d’une tête.
C’est au moment où la foule détourne son attention du cordon de gendarmes mis sous pression et commence à s’en aller que celui-ci décide de charger. Les fonctionnaires de police interpellent un jeune plaqué au sol, d’autres se rapprochent pour protester. Les premiers gaz lacrymogènes sont utilisés.
Les gendarmes mobiles coupent alors le rassemblement en deux, en se positionnant en ligne sur toute la largeur de la place de la Comédie, en son milieu. Côté esplanade, la tension monte. La gendarmerie mobile somme les jeunes de se disperser au mégaphone. Réponse : quelques feux d’artifice leur sont tirés dessus. Les gendarmes font un usage abondant de gaz lacrymogènes.
La moitié des jeunes manifestant-es sont repoussé-es sur l’esplanade Charles de Gaulle. Là la situation devient assez confuse. Des gaz sont également tirés à proximité du Corum. Si bien que 3 ou 400 jeunes, selon nous, se retrouvent devant le lycée Joffre, entouré-es d’épais nuages de gaz, sans visibilité. Les renvois à l’expéditeur ne suffisent pas à éclaircir l’air environnant. Rappelons ici que si les palais noirs sont juste très chauds, certains modèles de grenade contiennent des charges explosives et peuvent provoquer de lourdes blessures physiques.
Les manifestant-es tentent une sortie par les escaliers descendant à côté du Corum. Au début de la rue du Pila Saint-Gély commence un jeu du chat et de la souris dans les petites rues interdites aux manifestant-es par la préfecture. Au gré des choix de bifurcation possibles, la foule se scinde en plusieurs petits groupes. Retrouvailles non calculées devant le rectorat, appréciées par les jeunes : iels lancent alors une Marseillaise, à pleins poumons. Place Candolle, toujours talonné-es par les forces de l’ordre, les protestataires sont acclamé-es par les habitant-es installé-es en terrasse, qui reprennent quasiment tous-tes leur « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous-tes des antifascistes »). Ambiance solidaire et résistante. Les jeunes veillent à ne laisser personne derrière, quand un objet tombe de vos poches on vous le ramène.
« Relaxe pour tous-tes les réprimé-es »
Le cortège de 300 personnes environ retombe sur l’arrêt de tram Observatoire, puis retourne sur une Comédie revenue à ses occupations habituelles. De nombreux camions de gendarmes rappliquent, sirènes allumées, par l’esplanade. Certain-es voudraient retourner au Peyrou, où paraît-il un autre groupe de jeunes attend. Iels seront vite dissuadé-es par un de ces camions, qui vient se positionner en haut du passage Bruyas.
Le nouvel objectif sera alors le commissariat central, alors qu’une seconde personne a été interpellée plus tôt près de l’arrêt de tram de la Comédie. En cours de route une jeune fille rappelle au mégaphone des consignes contre la répression : « En garde à vue, ne dîtes rien. Si vous voyez une interpellation, filmez » La rue de la Méditerranée est parcourue dans la joie et en chanson, les jeunes entonnent « Les oies sauvages » de Michel Delpech.
Ce sont toujours 300 personnes selon nous qui arrivent devant l’Hôtel de police. « On a discuté avec les policiers-ères qui montent la garde devant le commissariat. », dit assez vite une lycéenne avec son porte-voix. « On leur a dit qu’on venait pour exiger la libération d’un jeune mineur. Ils nous on assuré-es que s’il n’y avait pas de débordements de notre côté, il n’y en aurait pas non plus du leur. On est très en colère, mais on vient de manière pacifique. »
Une étudiante du Poing Levé lance des slogans, très repris : « Honte à ce pouvoir qui fait la guerre aux lycéen-nes », ou encore « Relaxe, relaxe pour tous-tes les réprimé-es ». Un travailleur social présent en soutien, âgé d’une quarantaine d’années, se fait embarquer malgré lui dans une battle d’aura face au commissariat. Mais joue le jeu, avec pour adversaire une lycéenne. La foule est en délire. [NDLR : les battles d’aura sont des duels ludiques et humoristiques où deux personnes s’affrontent, devant un cercle de spectateurs-trices, en enchaînant poses, regards, petits pas de danse et gestes tirés de mêmes Internet, dans le but de montrer qui a le plus de charisme ou d’aura.] Un jeune, au téléphone avec une connaissance, lui dit : « C’est fou ce qu’on vient de vivre, c’était la guerre, c’était très intense. » Certain-es projettent de se rendre à un concert organisé le soir sur le campus de la fac de science, occupé dans le cadre de la mobilisation. Puis le rassemblement commence petit à petit à se vider, mais durera au moins jusqu’à la tombée de la nuit.
Quelles suites pour le mouvement ?
Au bilan, une mobilisation moins massive que le 6 octobre, mais toujours déterminée. Selon le ministère de l’Intérieur 71 500 personnes ont pris part aux manifestations officielles ce jeudi partout en France, contre 130 000 d’après la CGT. Beauvau distingue aussi 55 000 personnes ayant participé à des actions devant des établissements scolaires, sans que toutes aient ensuite rejoint les manifestations. Mardi, les manifestations avaient rassemblé entre 266 000 à 450 000 personnes.
Le ministère de l’Éducation a communiqué, dans la matinée, sur 375 établissements où les cours étaient totalement ou partiellement suspendus, sans qu’on ait trouvé de bilan chiffré côté organisateurs-trices. Et de nombreux campus universitaires sont désormais dans le mouvement.
Si les chiffres dans tout le pays paraissent moins impressionnants que pour le 6 octobre, il serait tout à fait prématuré d’en déduire que le mouvement s’essouffle. D’autant que le mouvement de la jeunesse pourrait stimuler et rencontrer une colère sociale sourde bien plus large. Malgré une fatigue exprimée, les chiffres depuis le 28 septembre montent, descendent, remontent. Les établissements scolaires se relaient et ne bloquent pas tous tous les jours. Sur Montpellier, il y avait moins de personnes sur chaque blocus que le 6, mais plus de blocus.
Le gouvernement paraît fébrile. Le ministre de l’Éducation annonçait au 20h de TF1 ce jeudi 8 octobre « 3 000 professeurs-eures remplaçant-es » affecté-es « dans les heures qui viennent ». Pour les syndicats, c’est « du bricolage ».
L’intersyndicale étudiante et professionnelle appelle à une nouvelle journée de mobilisation et de grève, le 13 octobre, jour de vote du budget. Le même jour, 15 assemblées générales étudiantes appellent à « marcher sur Matignon »
Quoi qu’il advienne par la suite, la lutte de la jeunesse a déjà fait le tour du monde et marqué une génération.
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