« Il est urgent de re-populariser l’antimilitarisme » : Entretien avec Pierre Douillard-Lefèvre

Elian Barascud Publié le 20 janvier 2026 à 16:54
ans "Maudite soit la guerre", qu’il présente comme un manuel de résistance antimilitariste, Pierre Douillard-Lefèvre alerte sur la marche organisée vers la guerre et donne des pistes pour s'y opposer. (DR)

Le chercheur et militant Pierre Douillard-Lefèvre consacre depuis près de vingt ans ses travaux à la militarisation de la police, à l’autoritarisme et aux logiques de répression. Dans “Maudite soit la guerre“, qu’il présente comme un manuel de résistance antimilitariste, il alerte sur la marche organisée vers la guerre et donne des pistes pour s’y opposer. Il sera à Frontignan le 22 janvier à La Grève, puis à Montpellier le 23 janvier à 19h à la Carmagnole, pour une conférence organisée en partenariat avec le collectif montpelliérain Maudite soit la guerre

Le Poing : Qu’est-ce qui t’as emmené à écrire ce livre ?

Pierre Douillard-Lefèvre : Cela fait près de vingt ans que je travaille, comme militant et auteur, sur la militarisation de la police, la répression et l’autoritarisme. Ce travail a commencé après avoir été mutilé par un tir de LBD en 2007, alors que j’étais lycéen. Cet événement m’a conduit à m’interroger sur l’armement et la montée en puissance de la violence d’État, un processus que je résume par le terme de « militarisation ».

Aujourd’hui, nous en sommes au paroxysme. D’un côté, les forces de l’ordre ont progressivement intégré des pratiques issues du champ militaire. De l’autre, c’est le régime lui-même qui se militarise : état d’urgence permanent, armée déployée dans l’espace public, contrôle accru de la population, usage systématique du 49.3, dissolutions d’associations, interdictions de manifestations à des niveaux records.

L’aboutissement logique de ce processus, c’est la guerre. Emmanuel Macron organise depuis plusieurs années une marche vers la guerre, à coups de discours bellicistes et d’augmentations massives des budgets militaires. Le déclic pour ce livre, ce sont aussi des sondages apparus à partir de 2022, affirmant qu’un jeune sur deux serait prêt à mourir au front ou que les Français souhaiteraient le retour du service militaire. Cette « petite musique » vise à acclimater la population.

Cela se traduit concrètement par le retour du service militaire volontaire, la diffusion d’un « manuel de survie » à destination de la population, ou encore par des déclarations extrêmement inquiétantes du chef d’état-major des armées expliquant qu’il faudrait se préparer à perdre nos enfants à la guerre. Mon constat est simple : il n’y a jamais eu autant de discours militaristes, et aussi peu de contre-discours antimilitaristes. La propagande est à sens unique. Il y a donc urgence à re populariser un antimilitarisme massif, en se réappropriant les outils hérités des mouvements sociaux.

La guerre est-elle devenue un impensé politique, quelque chose qu’on ne remet plus en cause ? Même à gauche, l’antimilitarisme ne coule plus de source, à ton avis, pourquoi ?

C’est précisément ce que cherche à analyser ce livre. Historiquement, l’antimilitarisme est pourtant au cœur de la gauche. Dans L’Internationale, on chantait : « Nos balles seront pour nos propres généraux ». C’était un appel clair à se retourner d’abord contre ses propres dirigeants.

Aujourd’hui, ce socle s’est effondré. Chez les Verts, par exemple, il existait une tradition antimilitariste forte. Désormais, leurs cadres ne s’opposent plus au réarmement. Au mieux, on discute de la manière de le financer, en parlant de taxer les riches. On assiste à un « réarmement de gauche », plus qu’à une opposition au militarisme.

Pourtant, l’antimilitarisme a structuré des luttes majeures : le Larzac contre l’extension d’un camp militaire, les mobilisations contre le service militaire obligatoire, le soutien aux objecteurs de conscience emprisonnés, les luttes contre les guerres coloniales en Algérie ou au Vietnam, puis les manifestations contre la guerre en Irak.

Quelque chose s’est cassé en vingt ans. Le reflux s’explique notamment par l’absence de transmission générationnelle. Les moins de 40 ans n’ont pas connu le service militaire, donc critiquer l’armée ne fait plus partie de leur culture politique. Dans les années 80-90, l’antimilitarisme infusait dans toute la culture de gauche, du “déserteur” Boris Vian à Renaud qui disait cracher sur l’armée. Cette hégémonie culturelle a disparu avec la fin du service militaire obligatoire, alors même que la situation est extrêmement grave. Nous vivons un moment comparable à l’avant 1914, avec un réarmement généralisé et une montée en guerre des empires.

Tu refuses le terme de “pacifisme” et tu parles “d’anti-militarisme”, pourquoi ce choix, quelle différence fais-tu entre ces deux concepts ?

Ces deux notions ont longtemps été confondues, mais elles ne recouvrent pas les mêmes combats. Le pacifisme vise la paix comme finalité absolue, parfois au prix de l’inaction. Or l’histoire montre que réclamer l’arrêt des combats « à tout prix » peut revenir à donner raison à l’oppresseur. Par exemple, appeler simplement à un cessez-le-feu à Gaza sans remettre en cause la colonisation ou les expulsions de populations pose problème.

Dans l’entre-deux-guerres, beaucoup de pacifistes, au nom du « plus jamais ça », ont refusé de s’opposer frontalement au fascisme et au nazisme, allant parfois jusqu’à ne pas rejoindre la Résistance. C’était une erreur politique majeure.

L’antimilitarisme, au contraire, n’est pas un refus absolu de toute violence. C’est un refus de l’enfermement dans les casernes, de l’union sacrée, de l’économie de guerre, et de la mise au pas de la société derrière l’armée. Il s’agit de contester la toute-puissance de l’armée sur la société.

Tu parles de la guerre comme un écocide, peux-tu développer cette idée ?

Le terme même d’écocide a été forgé pour décrire les effets de la guerre. Il a été inventé par le biologiste américain Arthur Galston pour parler de l’usage de l’agent Orange au Vietnam, un herbicide ultra-toxique produit par Monsanto. L’objectif de l’armée américaine était de détruire les forêts et les jungles servant de refuges aux combattants. La guerre contre un peuple devenait aussi une guerre contre son environnement.

Dans l’histoire, les armées coloniales et impériales ont systématiquement utilisé la destruction écologique pour soumettre les populations. De la conquête de Carthage à la guerre d’Algérie, où les généraux français ordonnaient de détruire les champs et le bétail, ces pratiques sont constantes.

Aujourd’hui encore, quand l’armée israélienne détruit des oliviers en Cisjordanie, elle ne fait pas que détruire un moyen de subsistance : elle attaque un symbole culturel et psychologique central qui a pour but de briser une population. La guerre vise toujours aussi le vivant.

Selon toi, il y a un lien entre guerre et patriarcat. En quoi la guerre crée-t-elle une “masculinité hégémonique” ?

Dans ce manuel qu’est Maudite soit la guerre, une partie importante est consacrée au patriarcat. J’y mobilise notamment les travaux de Pinar Selek, sociologue turque, qui décrit l’armée comme une « fabrique de la masculinité ». L’institution militaire brise les individus pour les rendre dominants, en passant par l’enfermement, l’humiliation et la violence.

Andrée Michel, sociologue féministe et antimilitariste, a également montré combien les logiques patriarcales et guerrières sont imbriquées. Historiquement, de nombreux mouvements antimilitaristes ont été portés par des femmes, comme Rosa Luxemburg, qui a forgé le slogan « guerre à la guerre ».

Il faut aussi rappeler que les femmes sont souvent les premières victimes des conflits : viols massifs, violences sexuelles systématiques, comme on le voit aujourd’hui au Soudan ou au Congo. Enfin, la montée actuelle du masculinisme sur les réseaux sociaux va de pair avec un discours ultra-militariste, exaltant la force et la violence, dans une logique très proche du fascisme.

Tu as conçu ce livre comme un manuel de résistance qui puise dans des pratiques anti-militaristes du mouvement ouvrier. A partir de quelles sources tu as travaillé pour recenser ces pratiques et initiatives ?

L’objectif était d’aller au-delà du constat et de proposer des pistes de résistance, notamment pour les plus jeunes générations. Cette partie n’a pas vocation à être exhaustive, mais à donner un aperçu des outils utilisés par le passé.

J’ai travaillé à partir d’archives, notamment celles de la CGT du début du XXe siècle, lorsqu’elle se revendiquait de l’anarcho-syndicalisme. Entre 1905 et 1914, elle mène un travail antimilitariste massif : campagnes contre la conscription, appels aux soldats à refuser de réprimer les grèves, tracts, affiches… Elle va jusqu’à éditer des manuels de sabotage et appeler à la grève générale insurrectionnelle en cas de guerre.Tout cela sera balayé par l’union sacrée après l’assassinat de Jean Jaurès et l’entrée en guerre en 1914. Si ce programme avait été tenu, l’histoire du XXe siècle aurait sans doute été très différente.

J’évoque aussi la grève des dockers de Marseille contre la guerre d’Indochine, qui ont bloqué le port et jeté des caisses de munitions à la mer, entraînant des mobilisations similaires dans d’autres ports et sur les chemins de fer.

Mais surtout, il ne s’agit pas uniquement d’un ouvrage historique qui observerait les luttes passées avec distance et nostalgie : il s’agit de nourrir le présent. Un antimilitarisme populaire est en train de renaître. En France, une coalition baptisée Guerre à la guerre réunit de nombreuses organisations, et multiplie les initiatives depuis l’an dernier. En Italie, le mouvement « Bloquons tout » a paralysé le pays contre l’envoi d’armes en Israël, puis organisé une grande grève contre l’économie de guerre. On voit apparaître des coordinations similaires en Allemagne, sous le nom de Krieg dem Kriege, ainsi qu’une grève étudiante contre le retour du service militaire, mais aussi ailleurs. Maudite soit la guerre entend s’inscrire dans ce renouveau.

Ton hypothèse est que lutter contre la montée de l’extrême droite passe par l’opposition à la militarisation. Pourquoi ?

La gauche oublie trop souvent que la militarisation d’un pays va toujours de pair avec plus d’autoritarisme et plus d’extrême droite. Historiquement, la guerre fabrique le fascisme : Mussolini et Hitler sont des produits directs des tranchées : ils sont ressortis de 14-18 exaltés par le nationalisme. Inversement, l’extrême droite mène à la guerre. On le voit aujourd’hui avec Trump, Poutine ou le régime israélien. La guerre contre les plus faibles est au cœur de son projet politique.

Enfin, la guerre aguerrit les fascistes. Des militants d’extrême droite partent aujourd’hui s’entraîner au maniement des armes en Ukraine, et de nombreux attentats d’extrême droite ont été commis par d’anciens combattants. La lutte antifasciste et la lutte antimilitariste sont donc indissociables.

Maudite soit la guerre, 2025, 190 pages, 16 €, par Pierre Douillard Lefevre aux éditions Divergences.

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