PoliceJustice
Analyse 1 mars 2019

La BAC de Montpellier en roue libre

par Le Poing
Policiers de la BAC de Montpellier, le 16 février 2019 lors de l'acte XIV des gilets jaunes (crédits photo : Giacomo Itln).
Depuis le 17 novembre 2018, le mouvement des gilets jaunes a pris une ampleur sans précédent, déclenchant une répression féroce de l’État. Les violences policières et les atteintes au droit de manifester et aux libertés publiques ont pris de telles proportions qu’elles ont attiré les critiques de l’ONU et de l’Union européenne.(1) Parmi les unités de police les plus décriées, les détachements d’action rapide (DAR) sont accusés d’être à l’origine de la majorité des violences infligées aux manifestants. Mis en place depuis le 8 décembre, les DAR sont composés de la brigade anti-criminalité (BAC) et de la brigade de recherche et d’intervention (BRI), cette dernière unité étant spécialisée dans la lutte contre le grand banditisme et le terrorisme.(2) À Montpellier comme ailleurs, ces policiers en habits civils et souvent cagoulés sont devenus tristement célèbres pour leur violence sans modération.

Tirs à l’aveugle

À Montpellier, une grande partie des gilets jaunes touchés par des tirs de LBD40 (version « moderne » du flashball) ont été blessés au visage, partie du corps censé être proscrite de la zone de tir. Le 29 décembre, lors de l’acte VII, à Montpellier, les « baceux » – surnom donné aux policiers de la BAC – ont transformé la manifestation en une scène de guerre : au moins quatre gilets jaunes ont été mutilés. Parmi eux, Yvan, huit points de suture à l’arcade – « j’ai été touché alors que je sortais de la gare et que j’allais là où les policiers nous disaient d’aller » –, et Kaïna, sept points de suture au crâne – « j’étais en train de sortir de la gare ».(3) Lors de l’acte X, le 19 janvier à Montpellier, rebelote, Axel reçoit un tir de LBD40 au milieu du front lui infligeant quinze points de suture : « j’étais pourtant pacifique, j’étais au moins en quinzième ligne ».(4) Toutes ces tragédies sont imputables à la BAC de Montpellier.

Personnes blessées à Montpellier par des tirs de LBD40 lors des manifestations des gilets jaunes.
De son côté, la BRI de Montpellier s’est fait remarquer pour avoir déployé et utilisé des fusils à pompe, munies de cartouches réputées non létales, contre des manifestants le 12 janvier lors de l’acte IX. Sur la base de ces informations révélées par le Poing, Médiapart a contacté la police, qui a déclaré avoir demandé le 18 janvier un retrait de cette arme sur les mouvements de gilets jaunes, « pour ne pas qu’il y ait de confusion [avec une arme à balles réelles – ndlr], car c’est une arme impressionnante ».(5) Il aura tout de même fallu que des journalistes s’en mêlent pour que la police prenne conscience qu’il est indécent d’employer des armes de guerre face à une population civile.

Policiers de la BAC et de la BRI, dont un muni d’un fusil à pompe Kel-Tec Ksg, le 12 janvier à Montpellier lors de l’acte IX des gilets jaunes.
Vengeances ciblées

La BAC de Montpellier s’illustre aussi par ses coups de pression envers ceux qui dénoncent leurs violences. Le 16 janvier à Montpellier, lors de l’acte XIV, une observatrice de la Ligue des droits de l’Homme munie d’une chasuble siglée LDH s’est fait insulter par un policier de la BAC sans brassard ni numéro de matricule visible. Filmé par la caméra de l’observatrice, ce policier – bien connu des militants anticapitalistes de la ville – « pète les plombs » : « Connasse ! Espèce de gaucho ! Anarchiste, gauchiste ! » Interrogé par France info, Rémy Alonso, secrétaire départemental du syndicat policier Alliance, prend la défense de son confrère : « Les collègues sont à bout […] On ne sait pas exactement ce qu’il se passe avant ». Et concernant l’absence de brassard orange, il a une excuse qui tombe à pic : « les collègues ont tous leur brassard, sauf qu’ils sont parfois trop larges et peuvent tomber ».(6)


Même topo : interrogé par Midi Libre, Alain affirme s’être fait prendre à partie par un policier le 23 février à Montpellier, lors de l’acte XV, pour avoir diffusé sur internet la photo d’un policier de la BAC muni d’un LBD40 lors de l’acte VII au cours duquel plusieurs manifestants ont été blessés : « Il m’a appelé par mon pseudo sur facebook et m’a tutoyé. Il a mis la main sur mon cou et m’a menacé : ‘‘Si je te retrouve dans la manif, je te sers. De toute façon, je vais te convoquer ou on viendra chez toi’’ »(7)

Interpellation et contrôles d’identité dans un local associatif

Toujours le 16 février, des policiers de la BAC se sont introduits dans le local associatif montpelliérain « Le Barricade », qui a notamment accueilli des réunions des commissions de l’assemblée locale des gilets jaunes. Dans un communiqué diffusé sur les réseaux sociaux, le collectif résume la scène : « une vingtaine de policiers de la BAC dont certains sans brassard a déboulé dans notre local associatif pour interpeller un jeune de 17 ans, qui s’était réfugié terrorisé dans nos toilettes. […] Ils ont pénétré avec violence, dégradant le lieu et poussant ses occupants. » Une semaine plus tard, le 23 février en début d’après-midi, lors de l’acte XV, la BAC est retourné dans le local pour procéder à des contrôles d’identité : les associatifs précisent que les policiers ont « refusé de donner le motif et le fondement juridique du contrôle, ce qui permet de faire sérieusement douter de sa légalité. »


L’insigne n’excuse rien

Pour justifier ces comportements, les médias relayent souvent l’argument des syndicats policiers selon lequel les forces de l’ordre seraient avant tout des humains, particulièrement esquintés et mises en danger par ces journées de manifestation à répétition. Au-delà du fait qu’il est préoccupant d’estimer que la part d’humanité de chacun réside dans sa capacité à se montrer violent, l’argument de la dangerosité et de la fatigue n’est pas entendable. Selon les statistiques officielles, les policiers sont nombreux à juger leurs conditions de travail néfastes pour la santé, mais selon ces mêmes statistiques, si l’on se réfère au nombre de morts et d’accidents au travail, le métier de policer n’est pas considéré comme dangereux en comparaison avec les autres professions (8 policiers décédés en 2016 contre 120 ouvriers du BTP). Certes, les policiers subissent souvent des horaires décalés, mais c’est aussi le cas d’innombrables autres ouvriers et employés – infirmiers, ouvriers à la chaîne, auxiliaire de vie, etc. – qui, eux, ne peuvent pas se permettre de « péter les plombs » sans subir de sévères sanctions, voire un licenciement.(8)(9)(10)

Les violences policières documentées précédemment sont toutes imputables à la BAC de Montpellier, c’est-à-dire à une petite partie des effectifs de police, au mieux une vingtaine d’agents, bien identifiés ou parfaitement identifiables. On ne voit pas en quoi ils seraient plus fatigués que leurs collègues CRS ou gendarmes mobiles, et si leur manière d’exprimer leur mal-être est de mutiler des manifestants, on ne peut que trop leur conseiller de se mettre en arrêt-maladie. Peut-être que ces policiers de la BAC agissent ainsi tout simplement car ils se sentent couverts par les institutions ? Malgré la forte médiatisation des méfaits de la BAC de Montpellier cités précédemment, aucun agent n’a été traîné devant un tribunal, alors que les peines de prison tombent à la pelle sur les gilets jaunes. On n’a décidément pas fini d’entendre le slogan « Tout le monde déteste la police » résonner chez les manifestants de Montpellier, de France et de Navarre.

Déambulation de policiers de la BAC, le 16 février 2019 à Montpellier lors de l’acte XIV des gilets jaunes (crédit photo : staein).
Interpellation par étranglement d’un jeune manifestant par des policiers de la BAC, le 23 février 2019 à Montpellier lors de l’acte XV des gilets jaunes (photo tirée du compte twitter du journaliste David Dufresne).

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