Politique
Entretien 20 janvier 2018

La Roya, vallée rebelle – Entretien avec Cédric Herrou

par Le Poing
Cédric Herrou lors de son procès à Nice le 4 janvier 2017

Nous sommes en 2017 après Jésus-Christ. Toute la Gaule est polluée par une ambiance anti-migrant… Toute ? Non ! Car une vallée peuplée d’irréductibles montagnards résiste encore et toujours au racisme ambiant. Et la vie devient un peu plus facile pour les migrants de Breil-sur-Roya, Sospel et Tende, à l’est du département des Alpes-Maritimes. Le Poing s’est entretenu avec l’un de ces irréductibles, le fermier Cédrix Hérou, traqué par les policiers car il héberge des réfugiés.

Comment s’est créé le collectif de la vallée de la Roya ?

Au départ, c’est une association qui s’est battu contre le rattachement forcé de la vallée de la Roya à la communauté d’agglomérations de la Riviera Française. Il y a eu une consultation populaire, 50% des gens se sont déplacés pour voter et 90% d’entre eux se sont prononcés contre ce rattachement et pour la création de l’intercommunalité de la Roya. Mais c’était un référendum « sauvage », le préfet n’en a pas tenu compte et la vallée de la Roya a bien été rattachée à la Riviera. Les statuts de l’association ont ensuite évolué parce qu’on a constaté qu’il y avait de plus en plus de migrants dans le coin. Aujourd’hui, on est une dizaine à être dans le bureau et on compte plus ou moins 200 adhérents actifs.

Qu’est-ce que vous faites concrètement ?

On sert plusieurs centaines de repas par jour à Vintimille, en Italie, près de la frontière. On finance aussi les frais d’hébergement pour les migrants, et on a créé une sorte de banque alimentaire, la Saorge. Il y a aussi de l’accueil directement chez des particuliers, comme chez moi, et un accompagnement juridique pour que les demandeurs d’asile puissent accéder à leurs droits. Si c’est désormais autorisé de faire sa demande d’asile à Breil-sur-Roya, c’est notamment grâce à l’association. En parallèle, on a monté le « collectif Roya solidaire » avec des cinéastes, pour filmer en cachette les policiers qui reconduisent illégalement des migrants en Italie, et ça nous a permis de traîner le préfet devant les tribunaux. La problématique de la Roya est particulière parce qu’après l’état d’urgence et les lois antiterroristes, les autorités ont mis en place entre Nice et Breil-sur-Roya des PPA, des points de passage autorisés, qui sont des contrôles de police 24h/24. Et donc les migrants qui viennent de l’Italie se retrouvent bloqués dans la vallée de la Roya entre la frontière et les PPA. Le préfet a posé la consigne de ne pas faire la distinction entre les personnes en situation irrégulière et les demandeurs d’asile et fait dégager tout le monde vers l’Italie. Mais c’est illégal, et c’est pour ça qu’on a gagné deux procès contre lui, en mars et en septembre 2017.

La préfecture a-t-elle réduit les expulsions irrégulières après ces procès ?

Déjà, il faut commencer par dire que les chiffre du nombre de reconductions à la frontière annoncés par le préfet sont faux. Il parle de 36 000 renvois forcés en 2016, mais comme les migrants repassent en moyenne huit fois la frontière, il y a eu en réalité plutôt 4 500 renvois. Pour que les migrants aient accès à leurs droits, ils doivent passer par chez nous parce que s’ils se font arrêter seuls, la police les jette de l’autre côté de la frontière, même quand ils n’en ont pas le droit. Alors le préfet fait tout pour les empêcher d’aller chez nous. Il y deux policiers perchés dans les montagnes qui surveillent le coin 24h/24, d’autres qui surveillent les allées et venues de mon domicile et même la voie ferrée qui longe mon terrain. Depuis que le préfet a été condamné, les policiers font un peu plus attention mais fondamentalement, les autorités sont bien conscientes d’agir dans l’illégalité, et ça n’a pas l’air de trop les déranger. De toute façon, tout ce dispositif de contrôle aux frontières ne sert à rien, tout le monde passe ici. La notion de demande d’asile, c’est compliqué pour beaucoup de migrants car chez eux, c’était plutôt à l’arrache niveau administration. Beaucoup de gars resteront ici et dans dix ou quinze ans, il y aura beaucoup de travailleurs sans-papiers et petit à petit, ils vont commencer à s’organiser. Parfois j’ai l’impression que quand les policiers expulsent quelqu’un en Italie, ils ont l’impression que la personne n’existe plus et qu’elle ne reviendra pas. C’est délirant.

Qu’est-ce que tu entends quand tu dis qu’ils vont s’organiser petit à petit ?

Pour les militants comme nous, c’est facile d’aller à la radio et de faire des conférences parce qu’on a été éduqué avec l’idée qu’on vit dans une démocratie et qu’on peut critiquer l’État sans avoir trop de problème. Mais les gars qui arrivent ici, ils ne pouvaient pas forcément se permettre de lutter dans leur pays. L’enjeu, c’est de leur transmettre le message qu’ici, c’est possible de se réapproprier la politique. Quand je vois des flics, je leur dis souvent : « Pour l’instant, vous vous permettez de pourrir la vie des migrants sans trop de problèmes parce qu’ils ne parlent pas le français et qu’ils ne peuvent pas vous répondre, mais ça ne sera pas toujours le cas. Dans dix ou quinze ans, ils auront une famille et des gamins, et il faudra vous justifier. » Le gouvernement parle de pourcentage et de flux, avec ce petit rire supérieur qui déshumanise les individus, mais ça ne va pas durer longtemps.

Ça se passe comment pour toi au niveau judiciaire ?

J’ai déjà fait sept gardes à vue [il a été placé une nouvelle fois en rétention judiciaire le 18 janvier 2018 pour « violation de son contrôle judiciaire », ndlr] et j’ai été condamné à quatre mois de prison avec sursis, mais j’ai fais un pourvoi en cassation donc la peine n’est pas tombée. Jusque là, on m’a toujours reproché la même chose : aide et transport de personnes en situation d’irrégularité. Mais pour ma dernière garde à vue, celle du 13 septembre dernier, ils ont été vraiment tordus. L’histoire, c’est qu’une fois, on a chopé un passeur crapuleux qui faisait payer les gens pour traverser la frontière, et on l’a remis aux policiers. Moi j’étais contre, mais c’était une décision collective. Le mec a pris huit mois ferme et en prison, il a porté plainte contre moi pour séquestration et violence aggravée avec armes à feu. Il raconte des choses totalement délirantes sur ce qu’il se passe chez moi. Et je trouve ça étrange que sa plainte ait été immédiatement prise en compte et qu’elle ait conduite à ma garde à vue alors qu’en temps normal, la justice ne prend pas pour argent comptant ce que disent les passeurs. Ça sent le piège à plein nez.

Tu as déjà affirmé que la justice applique des idées d’extrême-droite, tu maintiens le propos ?

Oui ! Des personnes en situation d’irrégularité en France, il y en a plein. Je connais des journalistes américains et anglais qui n’ont pas renouvelé leur visa, mais à la différence des soudanais ou des érythrées, ils ne se font jamais emmerder. On nous a dit pendant des décennies qu’il fallait faire barrage au Front national, mais les idées d’extrême-droite, elles sont déjà appliquées. Pour les juges et les procureurs, c’est inconcevable d’aider des migrants. Le racisme d’État est une réalité.


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