Politique
Analyse 2 juillet 2019

Le mouvement citoyenniste « Nous Sommes » se présente aux municipales de Montpellier

par Le Poing
Près de 200 personnes ont assisté le 27 juin 2019 sur la place Salengro de Montpellier à la troisième agora du mouvement « Nous Sommes ».
En novembre 2018, le Poing se posait la question suivante : « ‘‘Nous sommes’’ va-t-il présenter un candidat aux municipales de Montpellier ? » Nous pouvons désormais répondre par l’affirmative, des membres de ce mouvement ayant affirmé publiquement lors de leur troisième « agora », place Salengro à Montpellier, le jeudi 27 juin, qu’ils allaient lancer leur campagne électorale « pour gagner » les élections municipales de 2020. Les journalistes du Poing sont allés s’asseoir sur les inconfortables tabourets de récup’ mis à disposition par les organisateurs lors du meeting pour percer le mystère de ces citoyens qui annoncent « vouloir faire de la politique autrement ».

Une agora aux allures de meeting

La réunion commence vers 18h, et plusieurs oratrices se relaient au micro, en s’excusant de nous faire subir la canicule « parce qu’on n’a pas pu avoir de salle ». Une première intervenante nous raconte l’histoire – ou plutôt la « story-telling » – de cette initiative, lancée en septembre 2018 lors d’un festival du mouvement citoyen et écologique Alternatiba. Dès le départ, la question de la démocratie est au centre des préoccupations : il s’agit de « faire de la politique autrement, en intégrant directement le citoyen dans les processus de décision, notamment par le biais d’une plateforme en ligne pour soumettre et débattre des propositions concrètes ». Depuis sa création, le mouvement, qui revendique « 180 personnes impliquées dont 70 actives », a organisé plusieurs « agoras », en plus des séances de porte-à-porte et de la rédaction collective d’un « livre blanc ». Ne parlez pas de programme, mais plutôt de « ce qu’on veut et de ce qu’on ne veut pas pour Montpellier », à savoir « redonner de la valeur aux biens et du sens à une consommation raisonnée », « rompre avec les logiques passéistes », « permettre une synergie entre les fonctions urbaines », « stopper la logique qui consiste à optimiser une fonction de la ville sans réfléchir aux effets négatifs », « mettre l’humain au cœur des politiques de sécurité » ou bien encore« renforcer l’instauration d’une démocratie permanente vivante ». Seulement voilà, lors de cette agora – qui, rappelons-le, se définit historiquement comme une assemblée des citoyens –, la parole ne sera jamais donnée au public, les oratrices se succédant selon un schéma prédéterminé. Le terme de meeting – qui n’a rien d’infamant – est donc plus approprié pour décrire la nature de cette réunion politique.

Un mouvement loin des luttes

Le meeting a été introduit par le discours d’une représentante de Barcelona en comú, un parti catalan qui a fortement influencé « Nous Sommes ». Ce parti, proche des populistes espagnols de Podemos, a remporté les élections municipales barcelonaises de 2015, faisant d’Ada Colau la maire de Barcelone. « On vient du mouvement social et on a conscience que les citoyens veulent une démocratie directe et radicale » a insisté la porte-parole de Barcelona en comú. Podemos, fondé en 2014, s’est en effet construit comme un débouché politique au mouvement social des indignés (2011-2012) – en reprenant notamment un slogan-phare des manifestants : « Sí se puede » (« Oui, on peut ! ») –, et il aspire désormais, en vain pour le moment, à gouverner avec les socialistes espagnols. Barcelona en comú revendique également une proximité avec les mouvements sociaux et les associations de voisinage : sa porte-parole Ada Colau s’est fait connaître en militant pour le droit au logement, mais elle a récemment été réélue à la tête de la mairie de Barcelone grâce au soutien d’un certain Manuel Valls. Le mouvement « Nous Sommes » tient quant à lui son origine d’un festival d’Alternatiba, et s’il s’est investi lors des marches pour le climat, il semble être resté largement hermétique aux luttes des gilets jaunes, dont le nom ne sera pas mentionné une seule fois lors du meeting, ce qui est tout de même cocasse pour un mouvement qui revendique vouloir « affaiblir les effets du capitalisme ».

Le spectre du citoyennisme

Les sympathisants et les animateurs de « Nous Sommes » avec qui nous avons discuté reconnaissent « l’utilité » des mouvements sociaux pour provoquer le changement, mais ils souhaitent avant tout « rassembler et non cliver » et sont convaincus qu’il faille « changer le système de l’intérieur » et ne pas « faire plaisir aux politiciens en leur laissant le pouvoir ». Cette recherche du pouvoir et du consensus s’exprime clairement dans le programme du mouvement : « nous soignerons l’écosystème entrepreneurial », « il n’est pas question ici de faire table rase du passé », « il faut s’assurer que les élu·e·s soient formé·e·s à ces méthodes collaboratives visant à stimuler et à nourrir l’intelligence collective », « nous savons qu’il faut circulariser notre économie », « nous ne pouvons pas organiser la résilience de notre territoire sans coopération », etc. En somme, « Nous Sommes » coche toutes les cases du citoyennisme, cette idéologie à la mode mettant le citoyen au cœur du renforcement des institutions étatiques comme un moyen d’humaniser le capitalisme. Du citoyennisme à l’électoralisme, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par « Nous Sommes ». Pas question cependant de rejouer l’union de la gauche promet une oratrice : « on est lassé d’entendre parler de cette hypothétique union »… Rhany Slimane, candidat malheureux aux élections européennes pour la France insoumise, s’investit depuis le début dans le mouvement : « ce n’est pas contradictoire avec mon engagement politique, parce qu’au niveau national, la France insoumise encourage à supporter les fédérations citoyennes pour les municipales, mais au niveau local, on veut se prémunir de l’ingérence des partis, même s’il y en a qui nous ont fait des appels du pied ». Les partis en question n’ont pas été cités, mais difficile de pas percevoir l’ombre d’Europe Écologie Les Verts, dont les ambitions politiques sont proches de celles de « Nous Sommes ».

Un mouvement qui souhaite humaniser le capitalisme sans le remettre en cause en se présentant aux élections tout en dénonçant les politiciens, c’est une rhétorique classique des élections municipales. Déjà, en 2014, Philippe Saurel, vieux briscard socialiste, avait conquis la mairie de Montpellier en présentant une liste hors-parti « citoyenne et écologiste » pour « faire de la politique autrement ». L’avantage d’employer ces expressions consensuelles aux contours mal définis – « fédération citoyenne », « mettre l’humain au cœur des politiques », « renforcer la démocratie vivante », etc – c’est ne s’engager à rien, et de laisser la liberté à celui qui entend ces mots de les définir comme il le souhaite. D’une manière générale, le meeting de jeudi dernier a été une véritable célébration de la novlangue : les orateurs nous ont affirmé qu’ils étaient « vraiment en mode gestion de projets », avant de nous inviter à des « world cafe » et des « funny mercredi ». Pendant ce temps-là, à quelques pas de là, la députée Muriel Ressiguier de la France insoumise tenait une conférence sur le « parler macronien »… Le meeting se voulait aussi interactif. Une oratrice a présenté trois candidats fictifs (le déprimé, celui qui trie ses déchets, et celui qui veut changer les choses) pour inciter le public à voter en faisant des chiffres avec les doigts, la main collée sur la poitrine, avant de s’étonner que le troisième candidat remporte tous les suffrages. Une autre oratrice a également fait répéter trois ou quatre fois au public, à la manière d’une animatrice pour enfants : « Montpellier sera ce que nous sommes ! » Que Philippe Saurel soit réélu ou non, il peut dormir tranquille : les citoyens qui veulent « faire de la politique autrement » sont toujours dans la place.

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