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Reportage 24 février 2019

Montpellier. Gilets jaunes, acte XV : « tout le monde déteste la police »

par Le Poing

Du soleil, 4 000 manifestants, des gens équipés, une batucada, une chorale militante, des slogans incessants… : l’acte XV a honoré sa promesse d’un grand rassemblement populaire régional. Mais pour une fois, les forces de l’Ordre ont semblé contrôler la situation, parvenant à diviser le cortège à plusieurs reprises, malgré une charge dantesque des gilets jaunes contre la BAC. Retour sur le quinzième acte d’une mobilisation qui se renforce.

Une fois n’est pas coutume, le rassemblement a lieu plus tôt que prévu, j’arrive donc vers 13h sur une place de la Comédie déjà noire de monde : on est beaucoup plus nombreux que la semaine dernière ! Les gens affluent de tous les coins de la région, Narbonne, Sète, Béziers, Millau, Avignon, Alès, les Cévennes, le Gard… Plusieurs personnes sont venus avec le même accoutrement : drapeau et t-shirt noirs arborant le logo du Punisher accompagné du slogan « Force et honneur ». Parmi eux, certains ont d’autres inscriptions : 68, pour la révolte de mai 68, et « flashballé à l’acte VII », pour ne pas oublier les violences policières. Sous un soleil digne d’un mois de mai, une batucada fait danser une partie de la foule, au grand désespoir d’une journaliste de France info qui n’entend pas les street-médics qu’elle tente d’interviewer.

Vers 14h, des étudiants en lutte contre la hausse des frais d’inscription à l’université déploient une banderole « Étudiants ACABlées » et prennent la tête du cortège, direction rue de la Loge, en chantant un slogan jusqu’alors inconnu au bataillon : « Macron nous fait la guerre, et sa police aussi, mais on reste déter’, pour bloquer le pays ! » La foule chante, crie, danse, la batucada se mêle aux bruits des sifflets et des pétards : l’ambiance est festive et propice aux « débordements ».

À peine arrivés sur la place de la préfecture, des gilets jaunes se placent en face de la ligne de CRS, déjà casqués, tandis que les percussions ne cessent de résonner. La manifestation suit son bonhomme de chemin vers le Peyrou et le boulevard du Jeu de Paume. L’ambiance est détonante : Astérix et Obélix sont de la partie, des manifestants se cagoulent, un drapeau rouge et noir se mêle au drapeau tricolore, certains se baladent avec des couvercles de poubelles en guise de boucliers…

Peu avant 15h, on arrive devant la gare, où des policiers de la compagnie départementale d’intervention, pour la plupart cagoulés, sont présents. Les slogans « Montpellier, soulève-toi, », « La police mutile, la police assassine » et « Tout le monde déteste la police » sont chantés à tue-tête, tandis que les hauts-parleurs des stations de tramway crachent d’une voie robotique que le trafic est perturbé dans le centre-ville, ce qui fait marrer pas mal de gens dans la manif’ ! Moins drôle : on me signale que les policiers ont procédé à des contrôles d’identité à deux pas de la gare, dans le local associatif Le Barricade, où un manifestant s’est fait violemment interpeller par la BAC la semaine dernière… Visiblement, l’acharnement continue.

À 15h30, on est de retour devant la préfecture. Une militante de la Ligue des Droits de l’Homme prend la parole pour rappeler les droits des gardés à vue – demander un médecin, un avocat commis d’office et surtout, garder le silence. Quelques projectiles sont jetés, un policier fait usage de sa gazeuse à main, mais la situation reste relativement calme. Un manifestant prend son mégaphone pour réclamer de l’eau : « On a chaud, on veut les jets d’eau ! » La promesse est exaucée : les policiers sortent les traditionnelles lance-à-eau haute-pression et arrosent copieusement les manifestants. Un éphémère arc-en-ciel se forme au-dessus de la tête des gilets jaunes, qui exultent de joie. Mais des grenades lacrymogènes fortement dosés viennent gâcher la fête. Comme d’habitude, les gilets jaunes se divisent sous l’effet des gaz : certains partent vers rue Foch, d’autres vers la place Jean-Jaurès. « D’habitude c’est plus tard que ça part en couille » souligne assez justement quelqu’un derrière moi. Surprise : les bleus débarquent dans la rue la Loge et parviennent à scinder les manifestants partis vers Jean-Jaurès.

Me voilà embarqué dans la rue de l’Aiguillerie. Les petites rues de l’Écusson nous conduisent sur l’Esplanade,puis sur la Comédie où des militants de BDS (contre la colonisation des Palestiniens par l’État d’Israël) tiennent encore leur stand. Les gens se demandent où est passé le reste du cortège. J’en profite pour squatter une discussion qui se forme autour d’un couple d’une cinquantaine d’années : – « Putain, quand je pense qu’avant je défendais la police, j’étais bien conne ! » peste la femme. – « Et faut pas oublier que quand ça a pété dans les banlieues en 2005, on leur a craché à la gueule et on les a traité de tous les noms, mais au final c’est eux qui avaient raison ! » renchérit un trentenaire. Vers 16h, un appel collectif est lancé pour rejoindre l’autre cortège. Vingt minutes plus tard, de nombreux manifestants se rejoignent sur le boulevard du Jeu de Paume : jamais le slogan « tous ensemble » n’a pris autant son sens. J’en profite pour parler avec des manifestants que j’avais perdu de vue, et ils m’apprennent que plusieurs personnes ont été interpellées dans la rue Foch et devant le Peyrou.

Arrivés sur la Comédie, les gens s’agglutinent autour du McDonald’s en gueulant : « McDo, paie tes impôts » ou « anti, anti, anticapitaliste ! » Un gilet jaune s’en prend aux vitres à l’aide d’un marteau, mais deux gilets jaunes et deux street-médics viennent jouer les rabats-joie en protégeant les vitrines de la multinationale. « Fallait bien qu’il y passe un de ces samedis, depuis le temps », rigole un camarade. Des grenades lacrymogènes volent dans les airs, la police tente une charge dans la rue la Loge, la foule recule et… charge la BAC, qui se fait caillasser !

Il est 17h15, l’heure réglementaire pour le gazage en règle de la Comédie. Les grenades fusent, la BAC rôde autour du musée Fabre, la manifestation poursuit vers le Corum. Deux hommes aident une passante à transporter son bambin en poussette hors des gaz le plus loin possible, puis dévalent les escaliers du Corum à la quatrième vitesse dans la panique.

La tornade jaune fait voler en éclat l’arrêt de tramway du Corum et ses panneaux publicitaires, puis la banque CIC du quartier des Beaux-Arts. À l’appel de la barricade, des barrières de chantier placés devant le Crédit agricole jonchent la route ; des poubelles tombent et s’enflamment. Par sa simple présence, une Porsche garée provoque les gilets jaunes. « Venez on la défonce » crie quelqu’un. Mais les bleus sont déjà au bout de la rue, et des gens tournent rue Lakanal pendant que d’autres groupes prennent la parallèle. La stratégie de division policière porte ses fruits : on est plusieurs grouper à errer dans les Beaux-Arts, au gré des grenades lacrymogènes. Mon cortège est composé d’environ 250 personnes, et on tergiverse à un carrefour sur la direction à prendre. Certains veulent charger la BAC, d’autres partent, tandis qu’un pote m’appelle pour me prévenir que des gilets jaunes sont en train de se faire charger vers Plan Cabanes, à l’autre bout de la ville. Une mère et ses gosses nous regardent comme des bêtes de foire à travers la grille de leur portail. Sans trop savoir comment ni pourquoi, on se retrouve de nouveau sur la place de la Comédie. Un feu d’artifice est tiré depuis l’Esplanade, on aimerait croire que la fête continue, mais la désorganisation l’emporte, je décide de rentrer.

Bilan de cet acte XV : une énergie incroyable due à la force du nombre – on était bien 4000 –, mais une sale impression de s’être fait balader par la police toute la journée. Pour les prochains actes, peut-être devrions-nous déterminer à l’avance des points de rendez-vous en cas de dispersion, comme cela se fait déjà à Toulouse. À la semaine prochaine ?


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