Social
Reportage 5 janvier 2021

Souleymane menacé d’expulsion, défendu bec et ongle par ses patrons

Guinéen, âgé de 24 ans, Souleymane Sow se voit refuser un titre de séjour. L’entreprise où il exerce en CDI (autorisé par l’administration) crie son incompréhension

A propos des migrants, tout un discours insidieux s’est répandu, qui voudrait distinguer entre des légaux et des clandestins, des sans papiers ou avec papiers, des demandeurs d’asile à peu près légitimes, et des économiques qui n’auraient rien à faire ici, etc. A la clé : suspicion généralisée, invisibilisation, négation des droits, xénophobie. A Montpellier, le cas de Souleymane Sow a été médiatisé ces derniers temps. Ancrée dans la réalité du quotidien, son histoire fait vaciller l’échaffaudage pernicieux qu’on vient d’évoquer ci-dessus.

A 24 ans, Souleymane Sow se présente particulièrement calme, affable, alors même qu’il vit une situation intenable. On le sent déjà très mûri à travers son expérience d’une année d’épreuves à errer dans le Sahara, attendre en contexte très hostile sur les côtes du Maghreb, affronter les aléas de la traversée par mer. Au final, arrivé voici deux ans en France, se trouver aujourd’hui sous le coup d’un refus de titre de séjour, et risquer de perdre son emploi, sans pouvoir en trouver d’autre : « C’est une situation que je connais, qui empêche aussi de trouver un logement, alors que j’en ai besoin pour me stabiliser ici complètement » proteste-t-il, avec douceur. Actuellement objet d’un recours, son sort tient au suivi actif qu’assurent des associations, ainsi que l’avocate Sophie Mazas, spécialiste de ce type de contentieux (et responsable très active de la Ligue des Droits de l’Homme).

A la clé : le risque de devoir quitter le territoire, et « me retrouver en difficulté aussi au regard de la Guinée, dont je n’ai plus de papiers, comme un apatride ». Ce pays, il l’a quitté pour fuir la détresse de violences familiales. Et à tout cela, il oppose son désir très simple, qui pourrait être celui de n’importe quel garçon de son âge : « J’ai vraiment été attiré par le métier de la boulangerie. Je m’y plais. Tout marche bien. Je voudrais simplement qu’on me donne ma chance, pour continuer ».  Une chance que son employeur veut lui donner, sans la moindre hésitation.

C’est là que l’histoire du jeune boulanger migrant n’est plus si courante : son entreprise, Pain et Partage, se bat bec et ongle pour le conserver dans ses effectifs. Dans l’écoparc de Fabrègues, Romuald Adriansen, chef de production, reçoit sur un coin d’établi, où tout en exposant la situation, il ne cesse d’empaqueter des petits pains par sacs de dix. Pain et Partage en produit des milliers chaque jour. L’entreprise tourne à plein régime. La production est bio. Elle est aussi locale. Les farines proviennent du Gard et des Pyrénées-Orientales, le sel d’Aigues-Mortes. La clientèle est celles des enfants des cantines de Montpellier, des résidents de maisons de retraites, patients d’établissements de soin, etc.

Romuald Adriansen, patron de Souleymane

Pain et Partage – comme son nom le suggère – est aussi une entreprise à vocation sociale : « Nous faisons travailler une vingtaine de personnes qui sont accompagnées dans des parcours de réinsertion sociale par le travail ; des gens en difficulté, qui se stabilisent en passant vingt-quatre mois ici avant de voler de leurs propres ailes » explique le chef de production. Le cas de Souleymane Sow diffère quelque peu : « L’embauche de migrants dont le statut reste incertain est un casse-tête administratif, très dissuasif pour un patron. Pour nous, c’était la première fois ».

Très motivé, très bien suivi en réseau associatif, le jeune Guinéen n’a cessé de convaincre, en actes. On l’apprécie. Sa compétence. Sa ponctualité. Sa dynamique d’apprentissage. C’est l’humain d’abord. Ses employeurs se sont fendu d’un communiqué rendu public, qui stipule ces appréciations. « Il y a des moments où nous avons du mal à recruter, car c’est un métier où il faut avoir envie de travailler de 21 heures à 4 heures du matin, les samedis ou dimanches aussi, faire le trajet jusqu’ici » explique Adriansen. A le voir passer tous les obstacles, à devenir celui qui transmet sa technique du pétrissage aux nouveaux, Souleymane Sow convainc qu’il faut miser sur lui ; consolider sa situation, envisager à terme une formation approfondie dans le métier. Déjà lui permettre d’acquérir un scooter. Pour cela passer un brevet de conduite. Etc.

Exceptionnelle dans ce contexte, son embauche en CDI au bout d’un an est un investissement sur l’avenir. Pour lui. Pour son entreprise. Un CDI est un Contrat à durée indéterminée, une garantie contre la précarité, l’assurance de droits, de plus en plus rare dans le contexte d’ubérisation. Dans son cas, un CDI suppose une autorisation express de la très officielle DIRECTTE, administration d’État, plus communément appelée Direction du travail. Quelques semaines plus tard, une autre institution d’État baffoue cette décision, en n’y voyant aucun motif valable pour attribuer un titre de séjour pour le travail : « C’est aberrant. J’ai dix-sept années de travail dans l’insertion, qui n’est pas un domaine toujours tranquille. Mais c’est la première fois que je me heurte à des difficultés aussi extrêmes » proteste le chef de production. « Toute une démarche sérieuse, cohérente, pour mettre le pied à l’étrier de quelqu’un qui le mérite, est balayée d’un coup de tampon administratif ».

C’est là qu’il faut y voir clair. Le monde se divise aussi de cette façon. D’un côté : des puissants, des dominants, des exploiteurs, qui sautent d’une première classe TGV dans une classe affaire d’avion, qui pour rejoindre son yacht, qui pour fréquenter les centres d’affaires de Singapour et Shangaï, Manhattan ou Dubaï, qui pour concrétiser ses délocalisations de production, sinon gérer ses transferts dans les paradis fiscaux. A ces séparatistes sociaux, ces internationalistes du fric, ne s’opposent aucune restriction, aucun contrôle, aucun refus d’entrée. De l’autre les dominés, sans grades, exploités ou persécutés, qui ne sauraient prétendre à se bâtir une vie meilleure, dans un lieu plus sûr, trouver un job honnête où se faire reconnaître, avec une adresse et un toit ; à eux l’emprisonnement à l’intérieur de frontières, la traque administrative et l’expulsion sans merci, du jour au lendemain.  


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