Social
Analyse 9 janvier 2022

Travail social : les nouvelles actrices et acteurs de la lutte

Depuis plusieurs semaines, période des fêtes comprise, ont fleuri sur Montpellier des affiches hors du commun, en lien avec le mouvement dans le médico-social.

Ce mardi 11 janvier, la nouvelle mobilisation de rue des travailleurs du secteur social, pourrait confirmer qu’il s’agit d’une lame de fond contre la précarité de tous et toutes (usagers autant que professionnels), entraînant une grande ouverture de la lutte

Soyons attentifs à de petits signes. Toujours. Le 7 décembre dernier, c’est dans un quartier excentré et improbable de Montpellier que les travailleurs sociaux ont réussi à se rassembler à plusieurs centaines (vers le conseil général, Malbosc, Euromédecine, où siègent beaucoup d’organismes dont ils dépendent). Un succès inattendu.

Cet autre signe : depuis plusieurs semaines, période des fêtes comprise, ont fleuri en ville des affiches hors du commun. De petit format, aisées à se glisser partout, percutantes. A chacune un message très bref : “Richard – 1° dort dans sa voiture – Pourtant il travaille”. A quoi répond : “Martin, moniteur-éducateur, 1 an de diplômé déjà en burn-out”. Comprendre que si Martin, travailleur du social, a de quoi se plaindre de ses conditions de travail, c’est la situation sociale de Richard, dont il  doit peut-être s’occuper, qui est insoutenable, aberrante. Usagers, professionnels, même déglingue, même combat. Sur l’affichette, une date  suit : “Mardi 11 janvier”. C’est laconique. Ça change complètement du verbiage habituel de la communication militante. La curiosité est piquée : ce 11 janvier, il pourrait donc se passer quelque chose de pas banal. Un cap est donné. Enfin un QR-Code, au top de la tendance, est disponible pour le passant qui voudrait accéder à une info plus développée.

On s’y rend. Et là on débouche sur l’énoncé des revendications de ce mouvement. Encore un nouveau signe : ces revendications sont plutôt des dénonciations, qui entrelacent dans la même logique ce qu’il y a d’insupportable dans la politique sociale en cours, et en même temps dans la situation de ceux qui ont pour métier de faire face à la détresse sociale. Ainsi, la mention des “Conditions de vie des bénéficiaire indignes” côtoie directement “l’ augmentation de la charge de travail” des employés du secteur social de terrain. Usagers et professionnels embarqués dans la même galère. La “saturation, inadaptation et insalubrité des dispositifs d’hébergement” (ce que vivent les bénéficiaires) trouve écho dans la “mise en concurrence des associations” qui œuvrent dans ce domaine (le système qui organise l’action des pros). C’est tout lié, global et cohérent.

Alors, l’exigence de “la suspension immédiate du recours à la force publique pour les expulsions des squats , bidonvilles et logements”, va de pair avec l’exigence de “la concertation des salarié.e.s de terrain pour l’élaboration des politiques publiques”. On vient de relever seulement quelques extraits. Au final il en découle que l’exigence de “la revalorisation significative du travail social : 400 euros net par mois et emplois en CDI” n’apparaît plus comme une simple revendication catégorielle, corporatiste, traditionnelle.

Mais pour commencer, c’est le succès même de ce mouvement qui paraît une belle nouveauté. Pour Elisa ou Antoine, qui en sont parties prenantes, et que Le Poing rencontre, « la force du départ est venue du croisement de l’initiative nationale, avec d’abord l’apparition, autonome mais simultanée, de toute une série de collectifs de lutte localisés un peu partout sur le territoire ». Autrement dit : « Le ras-le-bol était diffus mais généralisé, et il a fini par déborder ». A Montpellier, ce sont les salariés du SAMU social qui n’en pouvaient plus, et ont adressé un courrier aux autres salariés des services et associations de terrain qu’ils connaissaient bien comme partenaires de leur action. Ils les savaient également en tension.

D’où la belle réussite d’une première réunion générale début novembre : plus de soixante participant.e.s, provenant d’une trentaine de structures. Certain.e.s de ces participants sont syndiqué.e.s, la plupart non. S’ils le sont, ils interviennent à titre perso, mais deux syndicats, la CGT et Solidaires sont aussi présents sous leurs couleurs. Le collectif est donc autonome, mais c’est en souplesse et sans fermeture : « la représentation syndicale officielle permet d’être très clair dans la part d’initiatives autonomes du collectif d’un côté, celles des syndicats de l’autre, et enfin ce qui peut se faire en commun, et alors en toute clarté ».

L’ouverture est le maître mot d’Elisa et Antoine (lequel est d’ailleurs une figure du syndicalisme de lutte à Montpellier) : « La naissance du mouvement autour du SAMU social nous fait particulièrement représentatifs du secteur de l’insertion et de la précarité. Mais il nous faut toucher autant les secteurs du handicap, de la petite enfance, et d’autres ». C’est aussi une question de métiers, qui sont sans nombre : « animateur, assistant social, éducateur spécialisé, conseiller en économie sociale et familiale, etc ». Mais dans les structures, hors de question de laisser de côté les secrétaires, les comptables, les agents de gardiennage : « Un comptable dans nos boîtes est beaucoup moins bien payé que partout ailleurs. Il est victime du même déclassement que nous ».

D’autres passerelles sont à ménager, entre les salarié.es des associations privées et celleux des services sociaux du secteur public, institutionnalisé, dans les collectivités territoriales par exemple (CCAS communaux, ou conseil départemental à qui échoie une bonne part de l’action sociale). Il faut aussi dépasser le fait que les salariés dépendent de conventions collectives multiples et différentes, qui caractérisent ce domaine d’activité. Toute cette diversité se retrouve dans l’expression “actrices et acteurs de l’action sociale”, que le collectif de lutte a choisi comme intitulé.

Mais alors, comment articuler ces disparités, comment produire une conjonction de forces convergentes, au lieu d’une simple adjonction de particularités, au risque d’une fragmentation qui diluerait toute efficacité commune ? A la base le Covid a joué, avec ses confinements : « Nous faisions évidemment partie des travailleurs essentiels, restés en première ligne au côté des gens les plus fragiles, mais restés aussi invisibles ». Cela au point que dans le Ségur de la santé, certains auront bénéficié de primes ou revalorisations, mais quantité d’autres sont restés à côté : « L’injustice était flagrante, ça a favorisé une prise de conscience dans un sens égalitaire ».

Et voilà que ces travailleur.ses du social osent transgresser certains usages installés : « Nos équipes associatives sont souvent assez petites, avec quelque chose de sympa, d’humain, de direct, dans les relations de travail. C’est bien mais ça peut conduire à s’aveugler sur une réalité en fait insupportable quand on regarde la réalité d’un travail complètement dégradé ». Il y a comme un tabou à lever : « La tradition voulait qu’on ne fasse pas grève, qu’on ne suspende pas nos services car on se serait sentis coupables de pénaliser nos bénéficiaires, qui sont en grande difficulté ». Cette même culture professionnelle conduisait aussi jusqu’à présent à « ne réclamer que des améliorations dans le service qu’on rend aux gens, sans oser réclamer une amélioration pour nos propres conditions ». Or ces deux aspects sont intriqués, en toute logique.

Alors ça ne tient plus quand « tu as un travailleur du social doit aider à s’en sortir quelqu’un qui vit avec 400 euros, quand lui-même n’en gagnge que 600 », tranche Antoine. Les contrats précaires, les missions contingentées dans le temps, les temps partiels non désirés, se sont répandus comme une peste dans l’exercice du métier. Cela découle d’une politique globale : pour quantité de questions périphériques, touchant les populations de la marge, les moins insérés, les moins rentables, l’État se décharge sur les collectivités mises en concurrence dans le cadre de la décentralisation. Et le service public se décharge sur l’action des associations privées qui répondent à des appels d’offres.

Elisa et Antoine décrivent cet enchaînement pernicieux, typique du néo-libéralisme : « Des marchés – c’est vraiment le mot – vont être mis en concurrence, par segments, ici pour une mission d’accompagnement de mineurs isolés, là pour un centre d’hébergement, là pour une campagne de prévention auprès des prostitués, etc, etc. Ça n’a plus de durée, plus de cohérence globale, plus de modulation possible. Et le marché sera attribué à la structure qui le fera à moindre coût ». Voilà comment « tu te retrouves avec un seul de nos collègues en permanence de nuit pour un hébergement de cinquante personnes. Ici des accueils sont supprimés, là des propositions d’accompagnement sont réduites, ailleurs des kits stériles pour usagers de drogues ne sont plus disponibles. Les tensions s’accroissent, les bénéficiaires, souvent très fragiles, sont déstabilisés, les situations risquées se multiplient, pour eux mais en même temps pour nous ».

Dans ces métiers qui ignorent souvent les horaires, qui affrontent des situtations stressantes, qui multiplient les urgences, qui tiennent leurs salariés en poste les nuits et les week-ends, qui ne compensent que rien ou très peu de tout cela, qui rémunèrent au bas de l’échelle – rentabilité oblige ! – les travailleurs se précarisent, ceux qui acceptent pourront être les moins armés, les moins formés, eux-mêmes plus fragilisés, exposés, non considérés. Le sens des métiers peut partir en vrille : « Si tu as une mission de réinsertion qui pourrait concerner cinquante bénéficiaires, mais où tu ne pourras en accueillir que dix, tu en viens à les mettre eux aussi en concurrence, en sélectionnant ceux qui présentent les meilleurs critères pour réussir dans ce programme, et tu laisses les autres sur le côté ! » Evaluation, performance, obligation de résultat deviennent des paramètres de l’action sociale, raclée à l’os d’une logique de gestion de flux sociaux.

A Montpellier, un autre levier du ras-le-bol a été l’action du préfet agitateur Hugues Moutouh, défonçant tout sur son passage, rasant les bidonvilles et vidant des squats, énonçant la fakenews de maquiller des nuitées d’hôtel temporaires en solution de relogement. Et c’est tout le travail, patient et difficile sur ce terain, des acteur.ices du social, qui s’en trouvait foulé aux pieds, détruit du jour au lendemain, y compris les actions jusque là commanditées par l’État lui-même. Et le maire Delafosse, lié à cette politique de droite dure par ses pactes d’obsession sécuritaire, aura paru falot, derrière quelques opérations vitrines de virée ordonnée de Luttopia, relogements intercalaires, et autre mission squat (laquelle est plutôt appréciée, mais limitée en initiative et moyens).

Côté travailleurs en lutte, Antoine constate : « Après douze ans de travail dans ce domaine, je ne suis en CDI que depuis un an, pour la première fois, je touche 1700 euros, je ne peux me loger à l’aise qu’en bénéficiant d’un appartement qui était disponible dans la famille. Et encore, je me sens faire partie des privilégiés ! ». De son côté, Elisa part dans une réflexion peu habituelle en méditant : « Tout ça peut toucher jusqu’à la vie privée. Nos métiers, qui nous passionnent, sont tellement astreignants, hors cadre, ils nous font avoir une vie tellement particulière, qu’on ne peut plus envisager une vie de couple qu’avec quelqu’un du même domaine… C’est bizarre, non ». Mais il n’est pas du tout bizarre, et même très sain, de prendre conscience des liens entre les paramètres de la vie privée, voire intime, et ceux de la vie sociale, et politique en définitive.

Ces travailleurs vont-ils gagner ? Retour au concret de l’actualité : « Nous poussons pour que la journée d’action de mardi, qui se fait en commun avec les syndicats du secteur médical, débouche sur des assemblées générales dans les structures elles-mêmes. Il faudrait aller vers de vrais arrêts de travail illimités, qui bloquent les services, sans quoi on continuera d’être pris pour des rigolos. On en a très envie. Mais c’est pas simple ». 


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