Social
Reportage 7 février 2022

Une machine à licencier vise les chauffeurs de bus de Béziers

Au printemps 2021, trois employés du réseau BeeMob étaient l’objet de licenciements litigieux. A qui le tour, alors que l’UNSA, seul syndicat actif à l’intérieur de l’entreprise, semble très peu concerné ?

David, vingt ans d’ancienneté. Olivier, quinze ans d’ancienneté. Karim, douze ans d’ancienneté. Au printemps 2021, ces trois conducteurs du réseau de bus de ville de Béziers ont été radiés des effectifs de la Société Vectalia, qui les employait. Leurs licenciements avaient alors connu une répercussion médiatique. Est-ce cela qui avait mis un terme à cette série noire ? Leurs recours seront bientôt examinés par le conseil des prud’hommes. Mais voici que la machine à licenciements semble relancée de plus belle.

Une nouvelle série de convocations vise, depuis janvier dernier, un nombre nettement plus important de leurs collègues. L’un d’eux est même l’objet de conseils de discipline « à répétition et ciblés, ce qui est la définition du harcèlement » estime une experte juridique qui s’intéresse à cette situation. A ce titre, l’employé concerné se tourne lui aussi vers les prud’hommes (qui sont les tribunaux paritaires compétents pour arbitrer sur le droit du travail).

Mais que se passe-t-il donc sur le réseau BeeMob dont les autobus, avec leurs cent cinquante chauffeurs (environ), assurent le transport public dans la ville de Béziers et les communes de son agglomération ? Comme aujoud’hui 80 % des réseaux sur le territoire, ce service est concédé à une société privée. On appelle cela une délégation de service public. Rares sont les collectivités qui poursuivent dans une exploitation de réseau en régie directe, par leurs propres employés (sinon la variante d’une Société d’économie mixte, ce qui est le cas de la TAM à Montpellier, où la puissance publique intervient encore très directement).

La délégation de service public à une société privée découle de la conception libérale capitaliste de l’économie et de la société. Le service public est assuré, mais confié à une boîte privée. C’est la transition qui est aussi en train d’être opérée à la SNCF, ou à la Poste. Dans les EPHAD, tout le monde fait mine de découvrir l’horrible logique qui en découle : l’exploitation privée place la recherche du profit au premier rang de ses préoccupations. Au 1er janvier 2019, il s’est passé que l’agglomération de Béziers a changé de société privée délégataire.

Pour une concession de dix ans, le marché biterrois tombait dans l’escarcelle de la société espagnole Vectalia (qui gère le réseau de Barcelone, une ville pourtant tenue par les homologues catalans de Podemos ou de Nous sommes à Montpellier). En France, Vectalia n’exploite qu’un autre réseau d’une ville assez importante, celui de Perpignan, non sans vives tensions sociales là-bas aussi.

Quand Vectalia s’implante à Béziers, toute la presse, y compris spécialisée, semble s’en tenir à un copier-coller de la com des élus de l’agglomération mixée avec celle de la société Vectalia. Il faut s’extasier devant une montagne de promesses : une desserte améliorée et soucieuse des intérêts tarifaires des usagers (la préoccupation urbaine), le renouvellement de la flotte des véhicules, cap sur la motorisation au gaz naturel (pour l’écologie), trente nouvelles embauches et le maintien des avantages acquis des salariés en place (pour le social).

L’UNSA, seul syndicat représenté et très influent dans l’entreprise alerte pourtant : Vectalia est un  groupe familial fortement intéressé à ses profits, quand son prédécesseur Transdev voyait deux tiers de son capital détenu par la Caisse des Dépôts et Consignations, peu intéressée au dégagement des dividendes. Par ailleurs, la nouvelle concession s’est faite à prix cassé, d’un montant inférieur de 30 % à la précédente. Question posée dans ces conditions : y a-t-il un miracle capitaliste, qui permet  de facturer un service 30 % moins cher, tout en l’améliorant considérablement, et sans dégrader les conditions d’exploitation des salariés ?

Depuis le printemps dernier, ce n’est plus le syndicat UNSA, mais Force Ouvrière, qui porte la contestation sur ce qui se passe dans l’entreprise. Force Ouvrière y bénéficie de sympathies, mais n’y est pas encore directement implantée. Toutefois, à la TAM montpelliéraine voisine, FO est très actif et efficace. D’où les tentatives d’appui apportées aux salariés de Vectalia en difficulté.

Selon les trois licenciés de l’an dernier, et les syndicalistes FO, les sanctions ont été totalement disproportionnées. Les faits incriminés étaient des négligences dans le port du masque anti-Covid, mais David relève le détail des mesures Covid édictées par le menu au Journal Officiel du 17 octobre 2020 : le port du masque est obligatoire pour les passagers d’un autobus, également le conducteur « sauf s’il est séparé physiquement du public par une paroi fixe ou amovible » (comme c’est le cas sur le réseau biterrois). Autres incriminations : un stationnement de son véhicule personnel par l’un des chauffeurs, dans le mauvais sens, contraire aux dispositions d’une évacuation d’urgence éventuelle.

Olivier raconte aussi comment, malencontreusement, il s’est trompé une fois d’arrêt où prendre en charge une passagère dans un secteur qui n’est desservi que sur le mode du transport à la demande. Une friction verbale avec un passager (et là c’est parole contre parole), une mimique ou un propos peu amène avec un supérieur figureraient aussi à l’inventaire. Du côté du conseil juridique, on relève que « les images des caméras de service dans les bus ont été utilisées à l’encontre des salariés, alors que cette utilisation est strictement contingentée à la sécurité – essentiellement les agressions, touchant soit les passagers soit les conducteurs ». 

« Tous les points litigieux se règleraient, en temps normal, par un simple rappel à l’ordre verbal, à la limite un avertissement écrit, voire un blâme si on veut marquer le coup » estiment les incriminés, « en aucun cas des licenciements du jour au lendemain, sans indemnités, de salariés qui n’avaient jamais connu le moindre incident jusque là ». Pourquoi, donc, tant d’acharnement ? « Il faut déjà remarquer que tous ces employés inquiétés ont une ancienneté conséquente, et donc des salaires plus élevés » relève l’experte juridique qui répond au Poing. David a fait son calcul : « Dans ma vingt-et-unième année d’entreprise, je touchais , avec les primes, 2 200 euros net mensuels. Un débutant, ils le prennent à 1 650 euros net. Voyez la marge de profits ».

Par ailleurs, aucun des licenciés de l’an dernier n’était adhérent à l’UNSA. Or, ce syndicat paraît soudain évoluer très à l’aise dans l’univers Vectalia. Son vigoureux représentant, Gilles Escarguel, secrétaire fédéral au niveau national, se faisait réélire délégué dans l’entreprise quelques semaines avant son départ en retraite. Aucun problème : sa suppléante prenait le relai. Qui ça ? Sa propre épouse, Christiane, qui bénéficiait d’une pomotion appréciable, jusque là conductrice, désormais contrôleuse, « sans que la procédure jusque là habituelle de mise du poste à candidature ait été ouverte » souligne l’expert juridique.

Depuis qu’il est retraité, l’ancien responsable UNSA poursuit dans le domaine, avec une société dispensant de la formation, où œuvre sa propre fille, et à laquelle Vectalia fait appel. BeeMob fait aussi appel aux services d’une autre fille de l’ancien délégué. La mise en exergue de ces observations relève probablement aussi de la concurrence entre deux syndicats, quand Force ouvrière reste pour l’instant à la porte de l’entreprise.

En tout cas, lors des licenciements de l’an dernier, alors qu’une tentative de mobilisation se dessinait autour des agents menacés, la nouvelle déléguée UNSA, Christiane Escarguel, déclarait à la presse qu’ « aucun salarié n’a manifesté récemment la moindre souffrance ». On a connu plus combattif. Au même moment, Force Ouvrière s’inquiétait, au contraire, de relever une vingtaine d’arrêts maladie, et des pics jusqu’à trente, parmi les cent quarante conducteurs de bus du réseau biterrois.


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