24 octobre : un rapport de l’Observatoire des Libertés de Montpellier dénonce “un groupe type milice” aux côtés des CRS
Vidéos découpées image par image à l’appui, l’Observatoire des libertés publiques de Montpellier (OLM) et la Ligue des droits de l’Homme ont présenté ce mercredi 28 octobre leur rapport sur la manifestation du 24 octobre. Ils y décrivent un groupe « de type milice », lié selon eux à l’appel d’un influenceur fitness, qui frappe des manifestants puis circule librement au milieu des CRS
Le Poing l’a documenté dès dimanche soir, l’Observatoire des libertés de Montpellier le confirme ce mercredi, avec la publication d’un rapport de 25 pages consacré à la présence d’un groupe organisé aux côtés des forces de l’ordre, le 24 octobre, dans le centre-ville. Dans les jours précédant la manifestation, qui a rassemblé environ 10 000 personnes contre la vie chère et en soutien aux lycéens et étudiants, l’influenceur montpelliérain AlphaRise avait appelé sur les réseaux sociaux à former des groupes de « protection » des commerçants (voir notre article, et le précédent).
Pour son rapport, l’Observatoire a croisé ses propres vidéos, des images transmises par des contacts presse et des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux. Les séquences ont été découpées image par image, chaque personne suivie d’une image à l’autre. L’OLM précise que ses correspondances entre individus reposent sur les tenues et signes visibles et qu’elles ne valent pas identification formelle.
Le signe de ralliement relevé tout au long de la journée : un tissu blanc, noué au bras ou dépassant de la poche. « On relève une passivité vis-à-vis de ce groupe, un traitement différencié entre eux et les manifestants, ainsi qu’une proximité opérationnelle », commente Sophie Mazas, avocate et membre de la Ligue des Droits de l’Homme de Montpellier. Ce mardi 27 octobre, Le Poing révélait des enregistrements de messages vocaux d’un administrateur du groupe Telegram “Entraide Citoyen Montpellier”, où s’organisent les miliciens, qui se félicitait d’une « bonne coopération avec les forces de l’ordre ». Plus tard, il déclarait ceci : « le maire de Montpellier […] nous désigne comme une milice d’extrême-droite et demande à ce qu’il y ait des interpellations […], je lui ai fait le point, je lui ai fait le topo […], il y a eu coopération et communication avec la police à chaque fois ».
Rue de la Loge, des coups à quelques mètres du cordon
Première scène, 16h30, rue de la Loge, devant l’opticien Optic Duroc. Sur une vidéo largement partagée, on voit quatre hommes se déplacer ensemble, deux cagoulés, l’un avec une bande blanche nouée au bras gauche, un autre avec un gant blanc. Trois secondes plus tard, l’un d’eux donne un coup de pied à une personne à terre devant une vitrine.

En haut de la rue, une vingtaine de CRS tiennent un cordon. D’après le rapport, le groupe se tient à quelques dizaines de mètres devant eux, dos aux policiers et face aux manifestants, dans l’espace normalement réservé aux charges. Invectives, jets de projectiles, coups : « les CRS n’interviennent pas », écrit l’OLM.

La charge arrive à la seconde 31 de la vidéo, juste après que des manifestants ont riposté et sont venus au contact du groupe. Elle vise les manifestants. Selon l’OLM, les CRS passent à quelques mètres d’au moins deux membres du groupe, dont un homme cagoulé en sweat gris présent dès le début de la vidéo, sans s’occuper d’eux. « Les CRS chargent les manifestants et évitent les individus qui ont des brassards blancs », résume Sophie Mazas.

La suite est plus troublante encore. Pendant les interpellations, des membres du groupe, en civil et sans brassard police, évoluent au milieu des CRS. L’un d’eux, vêtu de noir, sans casque ni protection, frappe d’un coup de poing puis d’un coup de pied une personne au sol, en même temps que les policiers qui l’entourent. Un tissu blanc dépasse de sa poche. Personne ne l’écarte.

Une seconde vidéo, plus longue, montre le repli du groupe derrière la ligne policière. On y voit un CRS croiser ses membres, tourner la tête vers l’un d’eux et lève le pouce, main à hauteur de la hanche. Le geste dure moins d’une demi-seconde. L’OLM reste prudent sur son destinataire exact, qui « ne peut être établi avec certitude », tout en estimant que le visionnage « laisse peu de doute ». Sophie Mazas y voit un signe qui « semble dire : tout se passe bien ».

Office de tourisme : une interpellation en sous-traitance
Une heure plus tard, à 17h25, sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, devant l’office de tourisme. Trois hommes traînent une personne au sol, en la tirant par les sangles de son sac, puis la frappent. Aucun ne porte de brassard ni d’équipement de police. Sur une des vidéos, on entend « sale chien ». Les CRS arrivent en courant et prennent le relais.
D’après le rapport, pendant que deux CRS maintiennent la personne au sol, l’un des trois, cagoulé, débardeur noir, lui porte deux coups de pied, au contact direct des policiers. « Aucun CRS ne réagit ni ne l’écarte », note l’OLM. Un trinôme d’observateurs a aussi vu l’un des membres du groupe poser la main sur la hanche d’un CRS, collé à lui, sans être repoussé.

La personne frappée est interpellée. Celui qui frappait repart à pied, au milieu des CRS, sans être contrôlé.

L’OLM rapproche, par les tenues, deux de ces hommes de ceux filmés plus tôt rue de la Loge. Le rapport insiste : cette correspondance « ne vaut pas identification formelle ». Ce même 24 octobre, Le Poing a raconté le cas d’un manifestant violenté et arrêté par cette milice, puis condamné par la justice.
Au chaud derrière la ligne de police
Vers 17h56, retour rue de la Loge, devant Optic Duroc. Une observatrice de l’OLM photographie trois hommes que le rapport rattache, toujours par leurs tenues, à la scène de l’office de tourisme. Ils se tiennent au contact de la ligne de policiers de la compagnie départementale d’intervention (CDI), puis à quelques mètres. L’un téléphone à côté d’un policier. Aucun n’est écarté ni contrôlé.
Au même moment, sur une vidéo de huit secondes tournée par l’OLM, un policier lève la main, paume ouverte, en direction des manifestants pour les faire reculer. Deux attitudes en quelques secondes : la mise à distance pour les uns, rien pour les autres. « Rue de la Loge, à 17h56, on voit les CRS tourner le dos à cette milice », relève Sophie Mazas.

Dernière séquence, 19h55, près de l’arrêt de tram Observatoire. Des véhicules banalisés de la BAC arrivent à vive allure. Un groupe d’individus cagoulés ne s’enfuit pas : il marche vers les voitures, ralentit à hauteur des agents et leur adresse des gestes. L’un brandit un foulard blanc au-dessus de sa tête, le même signe de reconnaissance que dans l’après-midi selon l’OLM. Les agents ne réagissent pas, aucun contrôle n’est effectué.

Pour l’Observatoire, ces scènes, à des heures et des endroits différents, dessinent « un schéma organisé et répété plusieurs fois lors de cette journée », et non un dérapage isolé. Le rapport parle de « collaboration » entre le groupe et les forces de l’ordre présentes. Sophie Mazas va plus loin : « On a des manifestants qui font face à un groupe de type milice qui travaille en coordination avec la police. »
« Une rixe », dit la préfecture
Côté préfecture, la version officielle tient en deux groupes « en opposition » et une « rixe ». Une « ritournelle » déjà entendue, selon Sophie Mazas, après l’attaque du commando d’extrême droite à la fac de droit de Montpellier, le 22 mars 2018. « Depuis 2018, la LDH se pose la question de la remontée d’information de la police à la préfecture. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis. »
La préfète de l’Hérault, Chantal Mauchet, qui avait interdit la manifestation, a tout de même rappelé, à propos des groupes de « protection » des commerçants, que « ce n’est pas aux citoyens de s’en charger ». L’OLM et la LDH lui ont demandé un rendez-vous. Pas de réponse pour l’instant.
Le maire PS de Montpellier, Michaël Delafosse, a de son côté saisi le procureur de la République dès le 25 octobre, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, en visant une « milice d’extrême droite ». « Il y a des vidéos où on les voit sévir. Il serait incompréhensible qu’il n’y ait pas de poursuites », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Je n’ose croire qu’il y ait des complicités dans la police et s’il y en avait je ne doute pas que des sanctions disciplinaires seraient prises. » Le rapport de l’OLM lui offre de quoi oser.
La LDH a elle aussi saisi les autorités et sollicité un rendez-vous avec le procureur. Au niveau national, l’association prépare une nouvelle saisine sur les événements du 18 septembre 2025.
Autre dossier évoqué ce mercredi : la police municipale. La LDH alerte depuis 2025 sur sa participation au maintien de l’ordre. Après la publication d’un deuxième rapport il y a une quinzaine de jours, l’association dit avoir appris qu’une enquête administrative est en cours.
Le 18 septembre, déjà
L’OLM rappelle un précédent. Le 18 septembre 2025, en fin de manifestation syndicale, plusieurs dizaines d’individus d’extrême droite s’en étaient pris à des manifestants, notamment autour du lycée Joffre, sur l’Esplanade et place des Beaux-Arts, sans intervention des forces de l’ordre. L’Observatoire avait documenté une équipe de la BAC qui retire son brassard, discute avec des individus, lesquels agressent quelques minutes plus tard des manifestants et des observateurs de la LDH. Sous le regard de la police, sans interpellation. Les violences des Beaux-Arts ont valu des condamnations à certains de leurs auteurs. Pour les faits commis contre les observateurs, signalés au procureur, aucune poursuite à ce jour.
Un an plus tard, la différence tient donc surtout à la discrétion, ou à son absence. Le groupe du 24 octobre a même été identifié par Le Poing dans la foulée de la manifestation. Une nouvelle manifestation est prévue ce samedi 31 octobre. Sophie Mazas pose la question : « Est-ce qu’on peut envoyer des jeunes manifester tranquillement sans prendre le risque de se voir violenter par des milices apparentées à l’extrême droite ? » La préfecture, elle, n’a pas encore trouvé le temps de répondre.
Nos articles sont gratuits car nous pensons que la presse indépendante doit être accessible à toutes et tous. Pourtant, produire une information engagée et de qualité nécessite du temps et de l’argent, surtout quand on refuse d’être aux ordres de Bolloré et de ses amis… Pourvu que ça dure ! Ça tombe bien, ça ne tient qu’à vous :
ARTICLE SUIVANT :

