À Montpellier, la mobilisation de la communauté et des femmes kurdes se poursuit

Julien Servent Publié le 28 janvier 2026 à 18:30
Manifestation des kurdes à Montpellier le samedi 24 janvier 2026

À Montpellier, la communauté et les femmes kurdes restent mobilisé-es pour dénoncer l’attaque de l’armée syrienne sur le nord-est du pays et « l’inaction des gouvernements occidentaux ». Un défilé a rassemblé plus de 150 personnes le samedi 24 janvier. Lundi 26 des femmes kurdes organisaient une action symbolique devant la préfecture. De nouvelles manifestations sont déjà annoncées mercredi 28 à 18h et samedi 31 à 17h, toutes les deux au départ du Peyrou. Le Poing revient sur les enjeux de cette mobilisation.

Après des actions quasi-quotidiennes la semaine dernière, la mobilisation de la communauté kurde de Montpellier se poursuit.

Samedi 24 janvier, ce sont plus de 150 personnes qui ont répondu à l’appel du Centre Démocratique Kurde de Montpellier et du collectif de soutien au peuple kurde, malgré une pluie battante et un départ reporté d’une heure et demi à cause des intempéries.

« Des choix politiques, égalitaires et pluralistes aujourd’hui attaqués »

Partie du Peyrou, la manifestation est descendue le long du boulevard du Jeu de Paume, derrière une banderole marquée du slogan « Le courage des femmes éclaire l’ombre. Leur résistance change le monde ». Les manifestant-es ont dénoncé l’offensive militaire en cours sur les territoires du Nord-Est de la Syrie, administrés de manière autonome depuis 14 ans, menée par le gouvernement de l’ex djihadiste Ahmed Al-Sharaa.

Celle-ci a pour but de réaffirmer l’autorité du régime central de Damas sur ce territoire, lieu depuis la guerre civile syrienne d’une expérience révolutionnaire originale, mêlant émancipation poussée des femmes, préoccupations écologiques, économie coopérative et cohabitation pacifique entre communautés et religions.

Le décalage avec les nouvelles autorités syriennes est grand, puisque l’actuel président de la République syrienne, Ahmed Al Sharaa, dirigeait de facto l’enclave d’Idlib entre 2017 et 2024, selon des principes fondamentalement réactionnaires, malgré la non-application stricte de la charia et la répression menée contre des groupes islamistes rivaux (Al Quaïda et Daesh).

Arrivée à la gare, la manifestation est ensuite remontée en direction de la Comédie. Dans le cortège, une tension palpable, beaucoup de colère et des slogans chantés à pleins poumons.

Sur les marches de l’Opéra Comédie, tout ce tumulte se calme vite, quand un homme entonne un chant kurde aux paroles évocatrices, vite suivi par la foule rassemblée. Il s’agit de Çerxa Şoreşê, les roues de la révolution en français, du chanteur Xelîl Xemgîn, originaire d’Afrin, ville du Rojava envahie par l’armée turque en 2018 et maintenue depuis sous occupation. « Aujourd’hui, les roues de la révolution tournent à plein régime, résonnant sur les places du monde entier. [NDLR : la révolution débutée il y a 14 ans au Rojava arrive dans la continuité des printemps arabes, qui se sont caractérisés par des occupations de places] Les travailleurs broient de leurs mains et enlèvent des places les capitalistes et les colons. », entonne la foule en kurde, comme un hommage à une révolution menacée. Puis, un peu plus tard : « lls ont marché comme des vagues de vent dans le cœur des montagnes. Ils se sont levés et ont donné naissance au Kurdistan. Des murs des dongeons aux pics des montagnes ils ont dressés des drapeaux rouges. La résistance est la vie »

Le Centre Démocratique Kurde de Montpellier, organisation de gauche de la diaspora, a ensuite entamé une prise de parole. « Depuis des années, les Kurdes de Syrie n’ont cessé d’affirmer leur volonté de dialogue politique, de coexistence entre les peuples et de solution démocratique dans une Syrie décentralisée. Ils n’ont jamais voulu la division du pays. Ce sont précisément ces choix politiques, égalitaires et pluralistes qui sont aujourd’hui attaqués. » Le courant politique kurde largement majoritaire au Rojava, représenté par le PYD (parti de l’union démocratique) et un temps indépendantiste, a effectivement renoncé depuis près de 20 ans à remettre en question les frontières des États existants, préférant une approche critique des États-Nation.

Le Centre Démocratique Kurde a ensuite revendiqué « un cessez-le-feu immédiat crédible et placé sous contrôle international, avec un mécanisme de surveillance sur le terrain ; une levée immédiate du blocus et l’ouverture de corridors humanitaires permanents, notamment vers Kobanê et les zones encerclées du Rojava ; la relance d’un processus politique garantissant les droits du peuple kurde, la reconnaissance du Rojava et un statut politique clair au sein d’une Syrie décentralisée ; une mobilisation urgente des responsables politiques français, députés et sénateurs, et l’organisation d’un débat extraordinaire à l’Assemblée nationale sur cette crise majeure.»

Se sont ensuite exprimé-es des membres du collectif de soutien au peuple kurde de Montpellier, composé d’organisations syndicales, politiques et associatives de gauche et d’individus solidaires : « Damas veut la fin de l’autonomie kurde. Le peuple kurde est désormais engagé dans une guerre pour sa survie, dans un contexte de menace existentielle, une menace de génocide. Les projets de Damas, et de la Turquie d’Erdogan sont de détruire l’expérience politique du Rojava fondée sur l’autonomie, la démocratie locale, l’émancipation des femmes, la coexistence des peuples, le tout dans un contexte régional de guerre contre l’auto détermination des peuples et leurs aspirations démocratiques. […] La France se rapproche du gouvernement syrien depuis 2024, et encore plus depuis ces dernier jours. La même France qui se battait contre Daesh au sein de la coalition internationale au coté des Forces Démocratiques Syriennes [NDLR : forces armées des régions du nord est syrien sous administration autonome], normalise aujourd’hui ses relations, subventionne, les mêmes ennemis de 2015. »

Dans une interview donnée à France 24 publiée le 23 janvier, le chercheur Adel Bakawan revenait sur la nature du nouveau pouvoir syrien : « Ahmed al-Charaa a fait sa déconversion [NDLR : rupture avec sa radicalisation passée]. Il est pragmatique et connaît le fonctionnement international. Un cabinet de communication qatari l’aide jusque dans le choix de ses cravates, la taille de sa barbe. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la base militante. Celle qui doit faire la guerre contre Daech, les Kurdes, les Alaouites, les Druzes. Lorsque j’analyse les vidéos, les récits, les discours sur le terrain, je ne vois pas vraiment une grande différence avec Daech entre 2014 et 2019. […] Toute sa base militante, elle, n’a absolument pas changé. Toute leur vie est formée dans l’idéologie radicale. Par exemple, le Kurde est identifié au porc, à l’apostat qui doit absolument être tué. »

Des femmes kurdes devant la préfecture

Deux jours plus tard, lundi 26 janvier, une soixantaine de personnes répondaient à l’appel des femmes du Centre Démocratique Kurde, en se rassemblant devant la préfecture.

Au cœur de cette action symbolique, l’indignation largement partagée de la communauté kurde devant les images d’un soldat de l’armée syrienne exhibant la tresse coupée d’une combattante kurde, comme un trophée. Depuis, des femmes kurdes vivant en Irak, en Turquie, en Syrie ou en Europe se filment en train de se nouer des tresses similaires, comme un symbole de la résistance des femmes.

L’Iran, quatrième pays du Moyen-Orient où de nombreux kurdes vivent, vient tout juste de voir sa connexion internet rétablie ce mercredi 28 janvier, après un mois de black out, et quelques milliers de victimes de la répression meurtrière du soulèvement populaire entamé à la fin du mois de décembre.

Les manifestant-es ont brandi une caricature représentant Emmanuel Macron en train de couper lui-même une de ces tresses en rigolant. La communauté kurde dénonce régulièrement une position française perçue comme hypocrite, alors que l’Union Européenne confirmait des financements du nouveau régime syrien à hauteur de 620 millions d’euros lors d’une visite d’Ursula von der Leyen le 9 janvier. Une pétition est d’ailleurs en ligne pour demander l’arrêt de ces financements.

D’autre part, et malgré une rhétorique en surface soucieuse de la situation des kurdes en Syrie, certains éléments indiquent une forme de carte blanche laissée par certaines puissances occidentales, dont la France, à l’invasion du Nord-Est syrien. « La reprise rapide par Damas de territoires longtemps tenus par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie a été élaborée lors de réunions à huis clos au début du mois à Damas, Paris et en Irak », déclarait le 22 janvier l’agence de presse Reuters sur la base de neuf sources informées de ces discussions.

La manifestation devant la préfecture a aussi été l’occasion pour le Centre Démocratique Kurde de renouveler sa demande d’être reçu en préfecture, après des courriers restés lettre morte. Aucune délégation n’a été reçue, mais une lettre destinée aux services préfectoraux a pu être transmise.

Quelques jours avant, le 23 janvier, le Centre Démocratique Kurde s’entretenait avec Clare Hart, vice-présidente de Montpellier Méditerranée Métropole déléguée au rayonnement international et à la coopération européenne. Clare Hart avait exprimé son soutien à la mobilisation de la communauté kurde montpelliéraine le 19 janvier.

Un symbole de la révolution des femmes

Cette mobilisation des femmes du Centre Démocratique Kurde a une force symbolique toute particulière. Malgré de réelles difficultés et imperfections (dépendance militaire, embargo économique, pressions régionales, nécessité de lutter contre les restes de l’État islamique, témoignages publiés par Médiapart en juillet 2025 sur de graves violences sur des civil-es dans le cadre de la lutte contre Daesh), la révolution entamée au Rojava depuis 14 ans porte des acquis particulièrement profonds en matière de droits des femmes. À tel point que ses acteurs-trices en parlent avant tout comme de la révolution des femmes.

Des unités de combattantes non mixtes, les YPJ pour Unités de Protection des Femmes, ont été mises en place, dans un contexte de guerre permanent qui charrie son lot de violences patriarcales. Les coopératives de femmes ont très largement fleuries dès les premières années de la révolution, tandis que de nombreuses maisons des femmes se sont occupées d’informer les habitantes du Rojava de leurs droits nouveaux et d’accompagner les femmes victimes de violences de guerre. En 2014, l’Administration Autonome du Nord-Est de la Syrie promulguait la « loi des femmes », qui criminalisait les pratiques sexistes, les mutilations génitales, les crimes d’honneur, la polygamie patriarcale, les mariages forcés et les mariages d’enfants. La loi instituait aussi les principes des co-présidences, selon lequel toute position d’autorité doit être obligatoirement assurée conjointement par un homme et une femme, et qui est rigoureusement appliqué dans les secteurs publics, coopératifs et militaires. Parmi les autres acquis de la révolution des femmes : le droit au divorce, à l’avortement, à l’égalité salariale, d’importantes créations de crèches, un quota minimum de 40% de femmes à tous les niveaux de l’administration autonome.

Dans les colonnes du Guardian, le 22 janvier 2026, l’autrice féministe Natasha Walter revenait face à la menace qui pèse désormais sur ces acquis sur une de ses visites au Rojava, il y a à peine un an : « L’assurance intellectuelle des femmes que j’ai rencontrées m’a profondément marquée – et je ne parle pas seulement des écrivaines ou des enseignantes. Je parle de toutes les femmes : des militaires aux juges, des ouvrières du textile aux membres d’un comité agricole. Elles relisaient des auteures féministes, de Nawal El Saadawi à Virginia Woolf, de Sakine Cansiz à Rosa Luxemburg, analysant leurs idées pour en tirer des enseignements pratiques, examinant les limites du libéralisme occidental en matière de droits des femmes et la possibilité d’une conciliation entre féminisme et socialisme. »

L’autrice Sakine Cansiz évoquée par Natasha Walter, membre fondatrice du PKK, organisation sœur du PYD syrien en Turquie officiellement le 12 mai 2025 sur demande de son leader historique Abdullah Öcalan, a été assassinée le 10 janvier 2013 en plein Paris, aux côtés de deux autres militantes kurdes, Fidan Dogan et Leyla Soylemez. L’auteur présumé de ces assassinats, Omer Gunay, est mort en détention provisoire d’un cancer avant que son procès ait pu se tenir. Alors que de nombreux éléments indiquent des liens entre Omer Gunay et le MIT, les services secrets turcs, le secret défense que l’État français maintien sur les écoutes réalisées sur des agents turcs installés en France soupçonnés d’être liés au triple assassinat empêche toujours l’instruction de progresser.

Deux nouvelles manifestations annoncées à Montpellier

La mobilisation de la communauté kurde à Montpellier est loin d’être terminée. Rien d’étonnant, puisque le Centre Démocratique Kurde fait part dans un communiqué d’une situation alarmante : « Des centaines de milliers de civils ont été déplacés, des centaines de personnes ont été massacrées, et des villes entières sont privées de nourriture, d’eau potable, de soins médicaux, de carburant et d’électricité, en plein hiver. La ville de Kobanê, désormais encerclée et bombardée, fait face à un risque imminent de massacre de masse. Des infrastructures civiles essentielles ont été délibérément ciblées. Cette stratégie constitue une violation grave du droit international humanitaire. Contrairement à la propagande officielle, il ne s’agit ni d’opérations isolées ni d’un conflit interne syrien. Cette guerre vise clairement à éradiquer l’existence politique, sociale et démocratique du peuple kurde en Syrie, et à remplacer une dictature baasiste par une dictature djihadiste du HTS, aujourd’hui tolérée, voire légitimée, par une partie de la communauté internationale. »

Deux nouvelles manifestations sont donc déjà annoncées sur Montpellier : mercredi 28 janvier à 18h au Peyrou, et samedi 31 janvier à 17h, toujours au Peyrou.

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