Révolte lycéenne : dans l’Hérault, des syndicats appellent au 6 octobre, les jeunes cherchent leurs propres modes de lutte

Julien Servent Publié le 4 octobre 2026 à 00:44
Déjà ce vendredi 2 octobre, comme la veille, membres d'associations, de syndicats, citoyen-nes, étudiant-es, s'étaient retrouvés sur les blocages lycéen-nes en solidarité. Ici devant le lycée Clémenceau.

Dans l’Hérault comme dans tout le pays, de nombreuses organisations syndicales appellent à grèves et manifestations le 6 octobre, acte 3 de la révolte lycéenne en cours. Et à mettre « fin aux violences et à la répression ». Des témoignages de lycéen-nes en lutte aident à comprendre la diversité des modes d’action.

Une vaste panoplie d’organisations syndicales héraultaises appellent à rejoindre la mobilisation des lycéen-nes, déjà rejointe par les étudiant-es, pour leur troisième pic de mobilisation prévu le mardi 6 octobre. Pour le moment dans l’Hérault, les organisations suivantes sont signataires : CGT éduc’action 34, Union Départementale CGT 34, FNEC-FP-FO, FSU 34, SNES-FSU 34, SNEP-FSU 34, SNUEP-FSU 34, SNUIPP-FSU 34, SNUTER-FSU 34, Solidaires 34 (tous les syndicats), SUD éducation 34, SUD CT Occitanie. L’appel a aussi le soutien de la FCPE 34, une organisation de parent-es d’élèves. Par ailleurs, le mouvement du 26 septembre pour le climat et la justice sociale appelle aussi à rejoindre la journée du 6, à l’échelle nationale.

« Les jeunes revendiquent entre autre l’abrogation de Parcoursup, des enseignant-es en nombre suffisant-es, la baisse des effectifs par classe, des moyens pour les vies scolaires, des infirmières et assistantes sociales en nombre suffisant pour prendre en charge leurs difficultés, la rénovation du bâti scolaire pour faire face au changement climatique et en finir avec les établissements vétustes. Bref, tous comme les personnels et les parent-es d’élèves, ils exigent des moyens pour l’Éducation Nationale. », peut-on y lire. Les jeunes mobilisé-es contestent aussi des emplois du temps jugés trop lourds.

« La mise en place d’un enseignement en distanciel et la fermeture des établissements scolaires ne sont pas une réponse adaptée », communiquent aussi les organisations. Après un 1er octobre agité sur Montpellier, avec des départs d’incendies à Jules-Guesde, Mendez-France et Mermoz. Ce qui a conduit Chantal Mauchet, préfète de l’Hérault, à ordonner la fermeture de ces trois  établissements pour le lendemain, ainsi que de Léonard de Vinci et Jules Ferry à Montpellier, et Jean Moulin à Béziers. Mais aussi à interdire les rassemblements à proximité de ces établissements, susceptibles d’être qualifiés « d’attroupements », et donc d’être dispersés par la force, et dont les participant-es s’exposent à d’éventuelles interpellations et poursuites judiciaires.

Plusieurs actions sont proposées par les organisations le 6 et avant. Se tenir devant les lycées mobilisés de la ville, comme il a été fait depuis le début de la semaine précédente partout dans le pays.Tenir des assemblées générales de personnels. Se mettre en grève le 6 octobre. Participer à l’un des deux grandes manifestations prévues dans le département ce jour-là : une à Béziers dès 10h depuis le lycée Jean Moulin, l’autre à Montpellier à 13h au Peyrou. Une assemblée générale tenue le 2 octobre à l’université Paul Valery avec étudiant-es et lycéen-nes appele aussi à une semaine noire dans les lycées et universités de Montpellier. Paul Valéry était déjà bloquée les 1 et 2 octobre. Le comité de mobilisation de l’Université de Montpellier appelle quant à lui à une nouvelle assemblée générale ce lundi 5 octobre à 13h sur la pelouse du bâtiment 36, contre l’accord entre l’UM et Total, les mesures du gouvernement contre les droits des étudiant-es étrangers-ères, et en soutien aux lycéen-nes. Le lundi précédent, une AG de ce type avait déjà réuni quelques dizaines de personnes sur le campus Triolet

L’appel unitaire précise aussi qu’il « doit être mis fin aux violences et à la répression. » Plus de 5000 personnes, en grande majorité mineures, ont été interpellées en lien avec le mouvement depuis lundi 28 septembre. À titre de comparaison, le record sur une journée pour les gilets jaunes avait été de près de 2000 interpellé-es le 8 décembre 2018, alors qu’un hélicoptère avait été prévu pour une éventuelle évacuation d’Emmanuel Macron de l’Élysée, dans une séquence que certains observateurs ont considérée comme l’une des rares mobilisations récentes ayant contraint le gouvernement à reculer. Lundi 5 octobre un rassemblement est d’ailleurs appelé devant la préfecture de l’Hérault à Montpellier, contre la répression et pour l’arrêt des poursuites judiciaires, à 18h, par des organisations syndicales de l’éducation du département.

La Gen Z reçoit déjà en héritage un monde en marche vers la catastrophe climatique, une France où l’extrême-droite est aux portes du pouvoir et où le travail ne protège plus, et de moins en moins, de la pauvreté. Faudrait-il aussi qu’on lui lègue les méthodes de lutte qui n’ont plus réussi à faire plier le moindre gouvernement depuis des temps qu’ils n’ont jamais connu ? Et la confiance aveugle en des politicien-nes qui vivent dans le confort, pleins de promesses mielleuses à la bouche, qu’iels trahissent depuis des décennies ? Alors même que le résultat des législatives de 2024 n’a pas conduit à la formation d’un gouvernement correspondant au groupe arrivé en tête à l’Assemblée, que le vote contre le TCE de 2005 a été ignoré ? Ailleurs, d’autres organisations syndicales choisissent d’autres formulations. L’Union Locale CGT d’Avignon « refuse les injonctions du pouvoir à juger leurs modalités de lutte ».

Depuis le début du mouvement lycéen, des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre, ainsi que beaucoup de rassemblements plus pacifiques. On trouve de nombreux témoignages attestant de cas où la police ouvre les hostilités, pour débloquer un lycée parfois, où juste pour briser le mouvement. Parfois ce sont les jeunes elleux-mêmes qui prennent l’initiative d’aller au carton.

Il existe aussi des cas de dégradations constatées sur les établissements, qui font couler beaucoup d’encre. Celles-ci peuvent être accidentelles, comme au lycée Mandela de Nantes, ou d’après le témoignage de reporters du média Contre-Attaque, présent-es sur place, un simple feu de poubelle s’est étendu sur la façade en bois du bâtiment. Ou intentionnelles.

Derrière ces affrontements et ces modalités d’action parfois contradictoires, une autre question apparaît : que reprochent exactement ces jeunes à l’institution scolaire, et pourquoi certains ne se reconnaissent-ils plus dans les formes traditionnelles de mobilisation ?

Ces dégradations ou affrontement ne font pas l’unanimité parmi les lycéen-nes. À vrai dire, le mouvement lui-même ne fait pas l’unanimité. Un lycéen présent devant le lycée Mermoz à Montpellier le 1er octobre dénonçait ainsi à Écho des Tribunes : « Une minorité qui fait ça seulement pour ne pas aller en cours, créer le désordre et s’amuser. » Puis une autre lycéenne, mobilisée elle, au même endroit : « Dégrader au point de tuer nos lycées, je trouve que c’est un peu irrespectueux. Mais je peux comprendre la démarche […] On s’est donné à fond, tout ça pour voir que Parcoursup, ça va juste nous tuer notre avenir »

Mais certains témoignages nous permettent de prendre du recul avec les discours portant sur les casseurs-sseuses décérébré-es qui ne seraient là que par passion du chaos.

«  Tous les jours ils nous mettent la pression pour le BAC mais ils nous aident pas. Du coup on est obligés de se faire entendre comme ça. On est obligés de crier et de tout casser pour évacuer. », témoignait un lycéen à Nancy le 2 octobre. « Ils savent pas comment évacuer ça. Du coup on est obligés y’a pas d’autres moyens. Nous on vient des quartiers défavorisés on nous traite comme des merdes. »

Il y a deux jours, Féris Barkat, fondateur du collectif Banlieues Climat, invitait quelques lycéen-nes en lutte dans la banlieue parisienne, d’où est parti le mouvement mi-septembre, pour une chronique sur Radio Nova nommée « On fais quoi quand on pardonne pas le système scolaire ? ». « Aujourd’hui on a que des lycéens qui sont là pour s’organiser, et pour le pays, en vrai, non ?. » « Ouais, c’est ça, futur gilet jaune », lui répond un des invités. Une autre élève : « Les profs ils sont quasi jamais là parce qu’ils sont pas bien payées en banlieue. Une fille ça va porter le voile ça va lui dire non. » Autres témoignages : « Moi j’ai jamais eu de rêves. Et l’école on nous dit c’est elle qui va proposer des trucs. Mais moi dans l’école y’a rien qui m’a jamais intéressé. », ou encore « Quand ils vont te regarder on dirait que pour eux t’es une merde. » Féris résume à sa sauce : « L’école et la police ils font ce pour quoi de base ils ont été créés. Casser des gens. […] Nous à la base l’école on y croyait. À la base on voulait apprendre des trucs. »

Évidemment, il ne s’agit pas de nier certains aspects potentiellement émancipateurs du système scolaire tel qu’il existe, même pour des jeunes de milieux populaires. Mais l’histoire est vieille, l’institution fonctionne aussi comme l’endroit où se fait un tri entre celles et ceux qui auront la bonne vie (et encore), et celles et ceux qui ne l’auront pas. Déjà en 1986, en plein mouvement social contre la loi Devaquet sur la sélection à l’université, des élèves d’un LEP parisien interpellaient les étudiant-es mobilisé-es : « Pour nous la sélection a déjà joué, l’université nous est fermée, et nos CAP, nos BEP, nous mènent tout droit à l’usine après un petit tour à l’ANPE [NDLR : ancêtre de Pôle Emploi] […] L’école nous donne de mauvaises places, l’université vous donne des places médiocres. […] Ensemble, critiquons-les ! Mais ne nous dites pas : « Il faudra toujours des balayeurs, des ouvriers » ou alors allez-y les gars, ces places-là on vous les abandonne de bon cœur, ne vous gênez pas ! […] Étudiant-es, c’est vous qui êtes appelés à gérer cette société et nous à la produire. […] Si vous voulez seulement gérer loyalement cette société et devenir à moindres frais, éducateurs, assistantes sociales, animateurs, inspecteurs du travail, cadres, sociologues, psychologues, journalistes, directeurs du personnel ; pour demain nous éduquer, nous assister, nous animer, nous inspecter, nous informer, nous diriger, nous faire bosser… Allez vous faire foutre ! Mais si vous voulez, pour commencer, critiquer le système scolaire qui nous exclut, et vous abaisse, si vous voulez lutter avec nous, contre la ségrégation sociale, contre la misère, la vôtre et la nôtre, alors… frères, avec nous, on vous aime !!!!! »

Faut-il rappeler que les lois Jules Ferry, votées entre 1881 et 1882 contre les monarchistes, et qui rendent l’école gratuite, obligatoire et laïcisent l’enseignement, avaient aussi pour but de lutter contre le péril rouge après l’expérience révolutionnaire de la Commune à Paris ? « Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. », déclarait Jules Ferry devant le Conseil Général des Vosges en 1879.

« Si l’école elle nous a déçu nous on peut faire l’école entre nous, on peut faire l’école ailleurs. », concluait Féris sur Radio Nova. « Ce qu’on va essayer de faire c’est ouvrir notre école dans les prochains jours, pour faire des ateliers, des activités, et faire en sorte aussi de donner les armes. »

Avant d’appeler à manifester le 17 octobre. Cette date, annoncée comme une protestation contre la hausse des prix des carburants, est sortie pour la première fois sur le même réseau social TikTok qui a vu les premiers appels aux blocages de lycée circuler en banlieue parisienne. Donnant lieu à une tendance appelée Gen Z x gilets jaunes, relayée par des jeunes de milieux populaires, souvent racisé-es, tout juste entrés dans la vie active. De manière imagée, les grand-es frères et sœurs des lycéen-nes de banlieue mobilisé-es. Devant Mermoz à Montpellier le 1er octobre, le Poing Levé en filmait la matérialisation : un jeune portant gilet jaune et chapeau de paille du personnage Luffy du manga One Piece, utilisé comme symbole dans les grands soulèvements de la Gen Z de ces dernières années, au Népal, à Madagascar, en Indonésie, au Maroc ou dans les Philippines.

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