Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Gaza : une économie sous les décombres

19 juillet 2026
Pénurie de liquidité à Gaza, liquidité qui devient elle même une marchandise

Dans ce texte du 19 Juillet Abu Amir pose cette question essentielle : comment les familles parviennent-elles à subvenir à leurs besoins ?

À travers mes contacts avec les camps et les familles déplacées, j’ai compris que la guerre ne détruit pas seulement les maisons, mais qu’elle anéantit également les sources de revenus et la stabilité économique. Derrière chaque tente se cache l’histoire d’un emploi interrompu, d’un petit projet perdu, d’un salaire qui n’arrive plus ou d’économies épuisées en peu de temps. Avant le déplacement, de nombreuses familles dépendaient d’un revenu limité, mais régulier, qu’elles répartissaient entre la nourriture, le loyer, l’éducation et les soins médicaux. Aujourd’hui, l’équation a complètement changé, et l’attention de la famille se concentre désormais sur la manière de se procurer du pain, de l’eau et des médicaments, et de passer d’un jour à l’autre avec le moins de pertes possible.

Arrêt des emplois et perte des activités économiques

J’ai rencontré des employés, des ouvriers, des chauffeurs, des agriculteurs, des propriétaires de commerces et d’ateliers qui ont perdu leur travail du jour au lendemain. Pour certains, le lieu de travail a été détruit ; d’autres ne peuvent plus y accéder, tandis que d’autres institutions ont cessé de verser les salaires ou n’en paient plus qu’une faible partie. Les travailleurs qui dépendent d’un salaire journalier figurent parmi les catégories les plus rapidement touchées, car pour eux, l’arrêt du travail signifie une interruption immédiate des revenus. Même les employés qui ont continué à recevoir leur salaire ont été confrontés à la difficulté de retirer leur argent en raison de la fermeture des banques et du manque de liquidités. De nombreux propriétaires de petites entreprises ont également perdu à la fois leur source de revenus et leur capital. Le magasin ou l’atelier n’était pas seulement un lieu de travail, mais contenait aussi les marchandises, les outils et les économies accumulées pendant de longues années. Au cours de mes conversations avec certains déplacés, j’ai constaté que beaucoup d’entre eux étaient capables de subvenir aux besoins de leur famille avant le déplacement, mais qu’ils sont devenus dépendants de l’aide humanitaire et des dettes après avoir perdu leurs outils et leurs activités, sans avoir de réelle possibilité de recommencer.

Fluctuation des prix et recul du pouvoir d’achat

À l’intérieur des camps et sur les marchés situés à proximité, les prix changent constamment en raison de la pénurie de marchandises, de la hausse des coûts du transport et du carburant, de la fermeture des routes et des difficultés d’acheminement des produits. Un produit peut être vendu à un certain prix le matin, puis voir son prix augmenter le soir après l’épuisement des stocks. Dans certains cas, l’exploitation et la monopolisation s’ajoutent à cette situation, surtout lorsque les besoins de la population sont importants et qu’aucune autre solution n’est disponible. Face à cette réalité, les familles sont contraintes de réorganiser leurs priorités. Certaines ont réduit le nombre de repas, d’autres ont renoncé à la viande, aux légumes et aux fruits, tandis que de nombreuses familles n’achètent plus les produits qu’en très petites quantités. À travers mes échanges avec les mères, j’ai remarqué que la question n’était plus : « Qu’allons-nous manger ? », mais plutôt : « Quel est l’aliment le moins cher qui puisse nourrir le plus grand nombre de personnes ? » Dans de nombreux cas, la famille est obligée de choisir entre la nourriture et les médicaments, entre le lait pour nourrissons et l’eau, entre l’achat des produits de première nécessité et le paiement des frais de transport.

Manque de liquidités et transformation de l’argent en marchandise

L’un des principaux problèmes auxquels les déplacés sont confrontés est le manque d’argent liquide. Une personne peut disposer d’un solde sur son compte bancaire, mais ne pas pouvoir l’utiliser facilement sur les marchés. C’est pourquoi des intermédiaires sont apparus, proposant de fournir de l’argent liquide en échange d’un virement bancaire et d’une commission élevée. Ainsi, la famille perd une partie de son salaire au moment de le récupérer, puis doit affronter des prix élevés lorsqu’elle effectue ses achats. Pendant ma présence dans les camps, j’ai constaté l’ampleur de la frustration provoquée par cette situation. Une personne voit son argent sur son compte, mais sait que l’accès à cet argent lui coûtera une partie de sa valeur, et que le montant restant pourrait ne pas suffire à couvrir les besoins de sa famille. Dans cette réalité, les liquidités sont elles-mêmes devenues une marchandise, et celui qui possède de l’argent liquide est davantage en mesure d’acheter et de négocier que celui qui ne dispose que d’un solde électronique.

Dettes et solidarité sociale

L’achat à crédit est devenu un moyen essentiel de survie. De nombreux commerçants permettent aux familles de prendre du pain et des produits de première nécessité et de différer le paiement jusqu’à la réception d’un salaire, d’une aide ou d’un transfert d’argent. Cette relation repose sur la confiance et la connaissance personnelle, et le voisinage, les liens de parenté et la réputation sociale sont devenus une forme de capital. Mais le commerçant lui-même souffre du manque de liquidités et de la hausse des prix, et il a besoin d’argent pour acheter de nouvelles marchandises. Avec l’accumulation des dettes des clients, certains commerçants sont contraints de fixer un plafond de crédit ou de cesser les ventes à paiement différé. La dette aide donc temporairement la famille, mais elle n’offre pas de solution durable, surtout lorsque l’interruption des revenus se prolonge.

Une économie provisoire entre les tentes

Malgré la dureté des conditions, les camps ne restent pas dépourvus d’activité économique. Avec le temps apparaissent de petits étals vendant du thé et de la nourriture, ainsi que des services de recharge de téléphones, de transport d’eau, de réparation de vêtements, de coiffure, de vente de bois de chauffage et de certains produits de première nécessité. J’ai vu des personnes exercer des activités qui n’étaient pas leur métier avant le déplacement. Un employé peut devenir vendeur, un jeune peut commencer à proposer des services de recharge de téléphones, ou une femme peut préparer du pain et des repas pour les vendre à ses voisins. Ces activités procurent un revenu limité à ceux qui les exercent et répondent en même temps aux besoins des habitants du camp, mais elles restent fragiles et instables. Elles peuvent s’arrêter lorsque les matières premières s’épuisent, lorsque l’énergie fait défaut ou lorsque le camp est déplacé vers un autre endroit. On ne peut donc pas les considérer comme une véritable reprise économique. Elles font partie d’une économie de survie qui aide les personnes à continuer, sans pour autant leur offrir sécurité ou stabilité.

Les femmes et la gestion de la pénurie

À travers mes contacts avec les familles, j’ai vu que les femmes supportent une lourde charge dans la gestion des ressources limitées. Elles essaient de préparer les repas avec peu d’ingrédients, d’économiser l’eau, de prendre soin des enfants, des malades et des personnes âgées, tout en cherchant une source de revenus. Certaines femmes ont commencé à préparer des repas et du pain, à coudre et réparer des vêtements, ou à enseigner aux enfants et à s’occuper d’eux en échange de petites sommes d’argent ou de denrées alimentaires. Le travail des femmes ne signifie pas que leurs responsabilités diminuent, il ajoute souvent une nouvelle charge aux tâches domestiques et aux responsabilités de soins, ce qui les expose à une pression accrue.

Les enfants et l’entrée précoce dans le monde du travail

L’une des scènes les plus difficiles est celle des enfants qui travaillent pour aider leur famille. Certains vendent de petits produits, transportent de l’eau, ramassent du bois de chauffage ou aident leur famille à tenir un petit étal. La somme gagnée par l’enfant peut être indispensable pour acheter de la nourriture, mais son entrée précoce sur le marché du travail menace son éducation et son avenir, et l’expose à l’exploitation ainsi qu’à des conditions de travail dangereuses. Avec la prolongation du déplacement, il peut devenir difficile pour ces enfants de retourner à l’école, surtout si leur revenu devient une composante essentielle du budget familial.

L’aide humanitaire ne suffit pas à elle seule

L’aide humanitaire constitue une bouée de sauvetage pour de nombreuses familles, mais elle n’arrive pas toujours de manière régulière et peut ne pas suffire à couvrir tous les besoins. De plus, le contenu de l’aide peut ne pas correspondre aux priorités de la famille. Une famille peut recevoir des produits alimentaires alors que son besoin le plus urgent concerne les médicaments, le lait pour nourrissons, le carburant ou les frais de transport. C’est pourquoi certaines familles sont contraintes de vendre une partie de l’aide reçue afin de répondre à d’autres besoins. Cela ne signifie pas qu’elles n’ont pas besoin de ces produits, mais qu’elles essaient de transformer ce qu’elles possèdent en quelque chose de plus urgent. Ce que j’ai observé confirme que les familles ont besoin d’une aide financière en plus des produits alimentaires. Elles ont également besoin d’outils et de subventions permettant aux professionnels et aux artisans de reprendre leur activité. Fournir une machine à coudre, des outils de coiffure ou du matériel de réparation peut procurer à une famille une source de revenus et réduire sa dépendance totale à l’aide humanitaire.

Épuisement des économies et vente des biens

Lorsque les revenus s’arrêtent, la famille se tourne vers la vente de ce qu’elle possède. De nombreuses familles m’ont raconté qu’elles avaient vendu de l’or, des téléphones, des meubles et des appareils ménagers afin de se procurer de la nourriture et des soins médicaux. Mais, en période de crise, les ventes se font généralement à bas prix, car le nombre de personnes contraintes de vendre est élevé, tandis que le nombre d’acheteurs est limité. De cette manière, la famille perd des biens importants en échange de sommes qui ne suffisent que pour une courte période. Elle peut même vendre des outils qui auraient pu l’aider plus tard à reprendre son activité, ce qui augmente encore sa dépendance aux dettes et à l’aide humanitaire.

Ce que les camps m’ont appris

À travers ma présence parmi les personnes déplacées, j’ai appris que l’économie de guerre ne repose pas uniquement sur l’argent, mais également sur la confiance, la coopération et la capacité d’adaptation. J’ai vu des familles partager leur nourriture, des vendeurs reporter le recouvrement des dettes, des femmes préparer des repas avec des ingrédients limités, et des jeunes inventer de petits services dont le camp avait besoin. Mais rester debout ne signifie pas que les gens peuvent continuer ainsi indéfiniment. Chaque jour sans revenu entraîne davantage de dettes, un épuisement plus rapide des économies, une dégradation de la santé et de l’éducation, et une difficulté croissante à retrouver une vie normale. Les familles vivant dans les camps ne recherchent pas le confort ou le luxe. Elles essaient simplement de passer d’un jour à l’autre. Entre les tentes se forme une économie provisoire, régie par la nécessité et fondée sur l’aide humanitaire, les dettes, le travail limité et la solidarité sociale.

C’est pourquoi le soutien aux personnes déplacées ne doit pas se limiter à la fourniture de nourriture et d’eau. Il doit également inclure la protection des sources de revenus, le soutien aux petites entreprises, la mise à disposition de liquidités, l’accompagnement des femmes et la protection des enfants contre le travail, afin que les familles puissent préserver ce qui leur reste de capacité à recommencer.

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