Chronique “Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Israël après le 7 Octobre, crise gouvernementale ou transformation sociétale ?
28 juillet 2026
Un texte d’Abu Amir le 28 Juillet percutant sur l’analyse de la société israélienne
Il n’est plus possible de réduire la crise israélienne à un gouvernement d’extrême droite, à des ministres tenant un discours national-religieux, ni même à la personne de Benyamin Netanyahou. Le problème révélé par les dernières décennies, et apparu avec encore plus de netteté depuis les attaques du 7 octobre et la guerre qui les a suivies, dépasse les limites de la coalition au pouvoir pour toucher la structure même de la société israélienne, ainsi que ses orientations politiques et morales générales.
Cela ne signifie pas que les Israéliens forment un bloc homogène, ni que la société soit dépourvue de voix dissidentes ou de courants défendant la paix et les droits des Palestiniens. La politique ne se mesure pas uniquement à ses exceptions, mais aussi aux tendances dominantes et à leur capacité d’influencer les élections, la prise de décision et la formation du discours public. Lorsque les mêmes positions se répètent dans les urnes, les sondages d’opinion, les médias et les débats populaires, il devient difficile de les considérer comme un extrémisme marginal ou un phénomène passager. Les sondages réalisés au cours des dernières années indiquent une forte baisse du soutien à la création d’un État palestinien, ainsi qu’une acceptation croissante d’idées qui, jusqu’à une période récente, étaient considérées comme situées en dehors des limites du discours politique acceptable. Dans un sondage publié en 2025, une proportion importante des Juifs israéliens s’est déclarée favorable au déplacement de la population de la bande de Gaza, tandis que plus de la moitié des participants soutenaient l’expulsion des citoyens arabes d’Israël. Un autre sondage a montré que seule une proportion limitée de la population croyait encore à la possibilité d’une coexistence pacifique entre Israël et un État palestinien. Il est possible de discuter de la méthodologie de chaque sondage et de la formulation de ses questions, et les résultats peuvent varier d’un institut à l’autre. Mais la tendance générale semble claire : de larges secteurs de la société israélienne s’éloignent de la logique d’un règlement politique au lieu de s’en rapprocher.
Cette transformation n’a pas commencé après le 7 octobre, même si la guerre l’a rendue plus visible et plus ouvertement assumée. La loi sur « l’État-nation du peuple juif » a donné une expression juridique à une conception politique présente depuis la fondation d’Israël et mise en pratique dans ses institutions et ses politiques. Cette loi affirme que l’exercice du droit à l’autodétermination nationale au sein de l’État appartient exclusivement au peuple juif, consacrant ainsi, dans les faits, une distinction entre l’appartenance juive et la citoyenneté israélienne. Il ne s’agit pas ici d’un simple désaccord linguistique ou constitutionnel. La loi reflète une conception d’Israël comme étant, en premier lieu, l’État du peuple juif dans le monde, et non l’État de tous ses citoyens sur la base d’une égalité complète. Entre ces deux conceptions se trouve l’une des crises les plus profondes du système politique israélien : un État peut-il accorder un privilège national et juridique à un seul groupe, puis demander au reste de ses citoyens de croire qu’ils y sont égaux ?
L’observateur n’a d’ailleurs pas toujours besoin de sondages d’opinion pour constater cette transformation. Le discours niant l’existence de civils innocents à Gaza ou appelant à rayer de la carte des villes entières n’est plus limité à des individus inconnus ou à des groupes marginaux. Il est désormais présent, à des degrés divers, dans les discussions populaires, sur les plateformes médiatiques et dans les déclarations de responsables et de personnalités publiques. C’est là qu’apparaît l’une des conséquences les plus dangereuses des conflits prolongés : la transformation de l’autre, composé d’individus ayant des noms, des familles et des droits, en une masse abstraite portant le nom d’« ennemi ». Dès lors qu’un être humain est dépouillé de son individualité et de son humanité, il devient plus facile, sur les plans moral et politique, de le tuer, de le déplacer ou de le priver de ses droits.
Depuis le 7 octobre, la guerre et l’usage massif de la force à Gaza et sur d’autres fronts ont bénéficié d’un large soutien en Israël. Il est vrai que la société s’est divisée au sujet de Netanyahou, de sa conduite des opérations militaires, du sort des otages israéliens et de sa responsabilité dans l’échec sécuritaire. Mais ces divisions ne se sont pas transformées, dans leur majorité, en une remise en question sérieuse de la guerre elle-même ou de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Il s’agit d’un élément essentiel pour comprendre la situation israélienne. De nombreux Israéliens peuvent souhaiter changer de dirigeant sans vouloir modifier la doctrine politique qui régit le conflit. Ils peuvent rejeter Netanyahou en raison de sa corruption, de ses échecs ou de sa manière de gouverner, sans pour autant rejeter les principes fondamentaux sur lesquels reposent ses politiques à l’égard des Palestiniens.
Les principaux médias israéliens ne sont pas restés à l’écart de cette situation. Depuis le début de la guerre, ils ont été largement dominés par une logique de mobilisation nationale, tandis que la distance critique nécessaire entre la presse et l’institution militaire s’est réduite. En contraste avec la large couverture accordée aux souffrances des Israéliens et aux victimes du 7 octobre, une grande partie des morts, des destructions et des déplacements de population à Gaza est restée hors du champ de vision du public israélien, ou n’est apparue que sous la forme de chiffres succincts, privés de leur contexte humain.
Il est naturel que la société israélienne vive le traumatisme du 7 octobre comme un événement d’une extrême violence et d’une extrême gravité. Il n’est pas demandé à une société ayant subi une attaque meurtrière d’ignorer ses victimes ou de surmonter immédiatement sa peur. Mais le problème commence lorsque la douleur d’un seul groupe devient la seule douleur digne d’être reconnue, tandis que celle de l’autre groupe est réduite à un langage sécuritaire ou statistique. Le traumatisme peut expliquer certaines réactions, mais il ne confère pas une immunité morale permanente et ne justifie pas que des millions de civils soient transformés en cibles légitimes d’une punition collective.
C’est pourquoi des voix comme celle du journaliste israélien Gideon Levy paraissent rares et suscitent autant de colère en Israël. Levy a maintenu une position ferme dans sa condamnation de l’occupation et a employé des expressions extrêmement sévères pour décrire la guerre menée à Gaza. Il est ainsi devenu la cible du rejet et de l’hostilité de larges secteurs de la société. L’importance de ce phénomène ne réside pas uniquement dans la personne de Levy, mais dans ce qu’il révèle. Voir le Palestinien en dehors du récit sécuritaire et militaire dominant, ou le reconnaître comme un être humain avant de le considérer comme un adversaire, est devenu, dans une grande partie de l’espace public israélien, une position exceptionnelle dont celui qui la défend doit presque justifier la légitimité.
Paradoxalement, de sévères critiques de l’armée ont également commencé à émaner de milieux qui ne sont pas connus pour leur sympathie envers les Palestiniens. Certains grands rabbins haredim ont ainsi employé un langage très dur à l’égard de l’institution militaire et de ses pratiques. Il est vrai que leur principal différend avec l’État concerne les tentatives d’imposer le service militaire aux étudiants des écoles religieuses, et non l’occupation ou les droits des Palestiniens. Cependant, l’apparition de ce discours révèle l’ampleur des tensions internes à la société israélienne. Elle montre également que l’image de l’armée comme institution placée au-dessus de toute critique n’est plus totalement stable.
Dans ce contexte, les avertissements du penseur israélien Yeshayahu Leibowitz semblent plus actuels que jamais. Il considérait, il y a déjà plusieurs décennies, que l’occupation permanente d’un autre peuple ne détruirait pas seulement la vie de ceux qui la subissent, mais qu’elle corromprait également la société qui l’exerce. Une domination maintenue par la force exige une justification permanente. Plus l’occupation se prolonge, plus il devient nécessaire de la présenter comme une nécessité sécuritaire, un devoir moral ou un droit historique. Le moyen le plus facile de justifier cette domination consiste à déshumaniser la population qui la subit, parallèlement à la construction d’un sentiment de supériorité chez la population dominante. La sociologie politique connaît bien ce mécanisme : ce qui se répète pendant une longue période perd son caractère exceptionnel, avant de se transformer en une réalité normale qui ne suscite presque plus de questions. De cette manière, l’occupation devient synonyme de « sécurité », la colonisation se transforme en « droit » et le déplacement forcé est présenté comme une « solution », tandis que le nombre de morts est réduit à des tableaux et à des statistiques. Avec le temps, la violence cesse d’être l’exception qui nécessite une justification ; elle devient la règle acceptée, tandis que la paix se transforme en une idée étrange dont les défenseurs sont sommés d’expliquer le réalisme et l’utilité.
Il semble donc erroné de présenter Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich comme deux personnalités extrémistes qui auraient pris le contrôle d’Israël contre la volonté de sa société. Dans la période actuelle, ils apparaissent davantage comme le reflet explicite de courants qui existaient déjà et qui bénéficient d’une large présence. Les deux hommes n’ont pas créé cet état d’esprit à partir de rien. Ils lui ont donné un langage politique direct et l’ont fait passer de la marge au cœur des institutions. Ce qui se disait autrefois à voix basse ou dans des cercles restreints est désormais proclamé à la tribune de la Knesset et dans les programmes télévisés. Ce qui était considéré, il y a quelques années, comme un extrémisme inacceptable fait aujourd’hui partie du débat politique légitime et peut même devenir, dans certains cas, le point de départ d’une surenchère électorale.
Mais la preuve la plus importante de la profondeur de la crise ne réside pas uniquement dans la droite au pouvoir. Elle se trouve également dans la nature de l’opposition israélienne. La plupart des forces d’opposition s’opposent à Netanyahou en tant que dirigeant, mais ne proposent pas de transformation radicale de leur approche de la question palestinienne. Elles rivalisent même souvent avec lui dans leurs discours sur la force, la dissuasion et la victoire décisive, et l’accusent d’avoir échoué dans la conduite des guerres ou de ne pas avoir employé la force avec suffisamment d’efficacité. L’opposition, comme le gouvernement, évite la question politique qui se trouve derrière toutes les vagues de violence : quel projet Israël propose-t-il pour traiter le peuple palestinien et ses droits nationaux ?
Un gouvernement peut être renversé. Netanyahou peut perdre les élections. Ben-Gvir et Smotrich peuvent disparaître de la scène politique. Mais si la même conception demeure présente, et si le Palestinien continue d’être perçu comme un fardeau démographique ou une menace sécuritaire, plutôt que comme un peuple possédant des droits, le changement de personnes ne conduira pas nécessairement à un changement de trajectoire. C’est pourquoi il est possible d’affirmer que “le conflit” est susceptible de se poursuivre pendant plusieurs décennies encore, peut-être même pendant cent années supplémentaires. Ce chiffre n’a pas vocation à constituer une prédiction mathématique, mais à décrire une logique historique qui se reproduit. Les conflits ne se prolongent pas uniquement parce que leurs solutions sont complexes, mais aussi parce que les sociétés et les institutions continuent de produire les conditions et les idées qui les ont engendrés.
Tant que le Palestinien sera perçu comme un problème à gérer, et non comme un être humain dont la liberté et les droits doivent être reconnus, les noms des dirigeants, des gouvernements et des guerres pourront changer, mais l’essence du “conflit” restera capable de se renouveler à chaque génération. Les longues guerres ne survivent pas uniquement grâce aux armes. Elles se prolongent lorsque la guerre se transforme en une idée héritée : une génération la reçoit comme une nécessité dépourvue d’alternative, puis la transmet à la génération suivante comme un destin impossible à changer.
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