Chronique ” Gaza Urgence Déplacé.e.s” | Je ne sais plus quoi écrire
29 juillet 2026Une terrible tristesse à la lecture de ce texte d’Abu Amir le 29 Juillet
Les mots qui m’ouvraient autrefois une fenêtre sont devenus un mur de plus. Tout ici se répète, même la tristesse semble connaître le chemin mieux que nous.
Les mêmes visages passent devant moi, chargés de poussière,de questions repoussées. les mêmes rues engloutissent nos pas, puis nous les rendent épuisés et brisés.
Je me réveille chaque matin sans savoir s’il s’agit d’un jour nouveau ou d’une pâle copie de la veille. J’essaie de chercher une nouvelle qui puisse rassurer le cœur, mais je découvre que le cœur lui-même est devenu une nouvelle douloureuse.
À Gaza, l’inconnu ne vient pas de loin ; il s’assoit près de la porte et attend. Nous ne craignons pas seulement l’avenir, nous craignons aussi qu’il ressemble au passé plus qu’il ne le faudrait. Les maisons nous regardent en silence, comme si elles connaissaient les noms de ceux qui leur manquent. Et les fenêtres qui accueillaient autrefois la lumière conservent désormais les voix du départ.
Même la mer, celle vers laquelle nous avions l’habitude de fuir, semble incapable de porter toute cette fatigue. Je me tiens devant elle et j’ai l’impression que les vagues répètent notre plainte, puis reviennent sans aucune réponse.
Rien ne change, si ce n’est le nombre de choses que nous perdons sans pouvoir leur dire adieu. Et lorsque nous essayons de parler, la phrase sort lourdement, comme si elle avait traversé une ville entière sous les décombres.
Je dis que je vais bien, puis j’entends ma voix et je découvre qu’elle ne me croit pas. Une dépression silencieuse habite mon âme ; elle ne crie pas, mais elle éteint les choses les unes après les autres. Elle éteint l’envie de parler, l’envie d’attendre, et même l’envie de se mettre en colère. Le silence est devenu plus reposant, mais c’est un repos qui ressemble à une lente résignation.
J’observe les gens poursuivre leurs petites occupations et je me demande d’où leur vient toute cette force. Comment achètent-ils du pain, réparent-ils les portes et plaisantent-ils avec leurs enfants alors que le monde tremble au-dessus d’eux ? Peut-être ne vivons-nous pas parce que la vie est facile, mais parce que nous n’avons jamais appris à nous arrêter.
Nous portons nos journées comme un ouvrier porte un sac lourd, pas après pas, sans poser de questions. Nous cachons notre peur dans des détails ordinaires : une tasse de thé, une courte prière ou un rire furtif. Nous nous accrochons aux petites choses parce que les grandes nous ont déçus tant de fois. Nous ne cherchons plus de miracles, mais simplement une nuit qui passe sans qu’une nouvelle terrifiante ne bouleverse la maison. Nous voulons un matin qui ne commence pas par un décompte et ne se termine pas par cette question : qui est encore là ? Nous voulons nous disputer à propos de choses ordinaires, et non à propos de la perte, de la survie et des adieux. Nous voulons nous lasser d’une vie normale, au lieu de la désirer comme si elle était une patrie lointaine.
Mais Gaza avance vers l’inconnu, et nous avançons avec elle parce que nous faisons partie de son corps épuisé. Personne ne sait où se termine cette route, ni combien de cœurs parviendront jusqu’au bout.
Parfois, j’ai l’impression que la ville marche les yeux fermés pour ne pas voir ce qui l’attend. Et parfois, j’ai l’impression qu’elle voit tout, mais qu’elle continue d’avancer parce qu’elle n’a pas d’autre choix.
En chacun de nous se trouve une carte déchirée des lieux qui représentaient autrefois quelque chose. Une école, une maison, une boutique, un arbre, une ruelle ou un petit banc près de la porte. Nous passons près de ces souvenirs et nous sentons que le lieu est à la fois présent et absent. Comme si Gaza n’était pas seulement détruite dans ses pierres, mais aussi à l’intérieur de nous.
Et pourtant, quelque chose d’obstiné refuse de s’éteindre complètement. Quelque chose qui ressemble à une petite bougie dans une vaste pièce, faible mais capable de révéler l’obscurité. Peut-être est-ce l’espoir, peut-être l’obstination, peut-être l’amour de cette terre malgré tout ce qu’elle nous a fait subir.
Je ne connais pas son nom, mais je le ressens lorsque je vois un enfant rire grâce à un jouet tout simple. Je le ressens lorsqu’une mère pétrit le pain comme si le lendemain était assuré, ne serait-ce que pour quelques heures. Je le ressens lorsqu’un jeune homme ouvre sa boutique, alors que les clients sont moins nombreux et que la peur est plus grande. Ces détails ne créent pas une grande victoire, mais ils empêchent la défaite de devenir totale.
Nous sommes fatigués, oui, et brisés dans des endroits que personne ne voit. Mais nous continuons à rassembler les restes de notre journée et à leur donner une forme qui ressemble encore un peu à la vie.
Peut-être que l’écriture ne change pas le chemin, mais elle m’empêche de m’y perdre complètement. J’écris parce que le silence est devenu plus lourd que je ne peux le supporter, et parce que mon cœur a besoin d’une fenêtre, même si elle est faite de papier. J’écris pour dire que nous sommes ici, et que nos visages ne sont pas de simples chiffres de passage dans une longue dépêche. J’écris sur Gaza parce qu’elle avance vers l’inconnu, et parce que j’ai peur que le monde oublie le chemin qui mène jusqu’à elle. Et j’écris sur moi-même, dans l’espoir que les mots me tiennent un peu la main avant que cette tristesse ne m’engloutisse.
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