Blocages agricoles : 5500 euros d’amende proposés en composition pénale au coprésident de la Coordination Rurale de l’Aveyron

Julien Servent Publié le 1 octobre 2026 à 13:42

Ce mercredi 30 septembre, Éloi Nespoulous, co-président de la Coordination Rurale de l’Aveyron, était convoqué devant le tribunal de Rodez pour les blocages de l’hiver dernier. Une centaine d’agriculteurs-trices étaient venu-es le soutenir. 500 euros d’amende et 5000 de dommages et intérêts ont été proposés au terme d’une composition pénale.

Devant les grilles du tribunal de Rodez, ce mercredi 30 septembre, une demi-douzaine de policiers-ères montaient la garde. Éloi Nespoulous, co-président de la Coordination Rurale* de l’Aveyron, y était convoqué en milieu d’après-midi pour une composition pénale.

Les faits reprochés par la justice remontent à l’hiver dernier. Des dégradations avaient été constatées sur le blocage de l’A75 et de la RN88, dans le cadre du mouvement agricole contre la gestion de crise de la dermatose nodulaire. Pour plus d’infos sur ce mouvement, lire cet article :

Une centaine d’agriculteurs-trices, arborant dans leur grande majorité le bonnet jaune caractéristique de la Coordination Rurale, étaient venu-es soutenir le prévenu.

« Ça a été grandiose »

« Ça a été physiquement très dur avec le froid. Une grande épreuve mais aussi une grande expérience, riche, pour laquelle je voulais vous remercier tous-tes », s’est souvenu au micro du rassemblement de soutien un membre du syndicat, revenant sur des blocages aveyronnais tenus pendant un mois. « Sur Séverac d’Aveyron, [NDLR : c’est à ce niveau que l’A75 a été occupée] on a vu un monde fou passer sur les barrages, pour un moment de solidarité énorme. Des restaurateurs-trices de tout le département sont venu-es nous ravitailler. On a refait le monde sur cette autoroute pendant 30 jours. L’avenir va être compliqué, il va falloir se battre souvent, mais si il faut revenir 300 fois devant ce tribunal on reviendra. »

La colère agricole est d’ailleurs à nouveau dans une phase montante, avec des actions menées dans de nombreux départements. Le 21 septembre, 300 personnes se retrouvaient sur la place d’Armes de Rodez à l’appel de la Coordination Rurale pour protester contre la hausse des prix du Gazole Non Routier (GNR).

Une agricultrice à ensuite pris le relai au micro. « Des gens de toutes les filières agricoles, et même de tous les métiers, sont venu-es nous aider. », s’est-elle émue. « C’était grandiose, j’aurais jamais pensé qu’il pouvait y avoir autant de solidarité. On était 300 en permanence sur l’autoroute, et 200 sur la RN88. Beaucoup de gens qu’on a rencontré là-bas sont devenus des copains. » Mais pour elle, pas question d’en oublier les motivations du mouvement. « On est pas des branleurs-euses, on est pas des gens qui touchent le chômage ou je sais pas quoi. »

Selon le « Portrait des professions en 2022 », publié par l’INSEE le 29 avril 2024, les agriculteurs-trices travaillaient en moyenne plus de 54 heures par semaine. La moitié d’entre eux-elles déclaraient travailler le soir, 1 sur 5 de nuit, et près de 9 sur 10 le week-end. Les exploitant-es agricoles sont particulièrement concerné-es par les accidents graves et mortels au travail et les maladies professionnelles, selon un dossier de presse publié en 2026 par le ministère du travail. Selon l’INSEE, en 2021, une personne sur cinq parmi les actifs-ves agricoles non-salarié-es étaient au régime du micro-bénéfice agricole, avec un revenu moyen de 670 euros par mois. Pour les 80% restant-es, 15% d’entre elleux déclaraient un revenu nul ou déficitaire en 2021, et le revenu agricole moyen non salarié était de 1 910 euros par mois.

Conclusion de l’agricultrice : « On ne peut pas nous arracher ce qui fait toute notre vie. ». Le durcissement de la mobilisation contre la gestion de la crise de la dermatose par les autorités avait été déclenché par les évènements de Bordes-sur-Arize, en Ariège, le département où le revenu moyen des agriculteurs-trices est le plus bas du pays (765 euros en 2021 selon l’INSEE).

Hiver 2025 : depuis plusieurs semaines déjà, les interventions sanitaires se multiplient dans des fermes bovines. Le gouvernement a décidé de faire systématiquement abattre les troupeaux dans lesquels au moins une tête malade a été repérée, sans considération pour les protocoles alternatifs mis en avant par les autres syndicats que la FNSEA**, et sans chercher une vaccination d’ampleur qui entraverait pour quelques semaines les capacités d’export des grandes exploitations de la filière avant que le rapport de force ne pèse dans la balance. Dans la nuit du 12 au 13 décembre, alors que des centaines de personnes ont convergé vers une ferme de Bordes-sur-Arize pour empêcher l’abattage d’un troupeau, à l’appel de la Coordination Rurale et de la Confédération Paysanne***, mais aussi des écologistes des Soulèvements de la Terre, la police intervient. Bilan : une nuit de face à face et d’affrontements, sans que la mobilisation ne parvienne à empêcher l’abattage, des blessé-es, des véhicules retournés par les forces de l’ordre. Un rapport du Sénat publié le 4 février 2026 évoquait 500 manifestant-es et 490 gendarmes présent-es au plus fort de la crise, des barricades enflammées et des abatis bloquant les accès à la ferme, et l’utilisation de cocktails Molotov contre les forces de l’ordre.

« Ces jours-ci on a pu voir des scènes d’émeutes, et eux ont leur fait rien »

« J’aimerais que tous-tes les policiers-ères et tous-tes les gens-tes dans le tribunal entendent », a enchaîné un autre syndicaliste de la CR, toujours à propos des évènements de Bordes-sur-Arize. « L’abattage du troupeau de vache s’est fait à grand renfort de blindés de la gendarmerie. Par ailleurs ces jours-ci on a pu voir des scènes d’émeutes menées par des maires, et eux ont leur fait rien. Est ce que vous trouvez ça normal ? Non. La justice doit être la même pour tout le monde. » Intervention applaudie par une bonne partie de la foule.

Ces derniers jours, de nombreux médias et comptes d’extrême-droite ont diffusé la fausse information selon laquelle Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis en banlieue parisienne, aurait mis le feu à une poubelle devant les grilles du lycée Bartholdi, dans le cadre du mouvement lycéen en cours contre le manque de moyens pour les établissements scolaires. Cette fake news a depuis été démentie par de nombreux médias comme Libération, l’Humanité, TF1.

Plus de 1000 arrestations de lycéen-nes révolté-es ont eu lieu depuis ce lundi 28 septembre. Lundi, à Saint-Ouen, un jeune de 14 ans qui venait de donner un coup de pied à un policier était grièvement blessé au visage par une cartouche lacrymogène, en tir tendu, pratique interdite en maintien de l’ordre, à quelques mètres de distance à peine. À Tours, un lycéen a été blessé à la tête lors d’un blocus ; la procureure a saisi l’IGPN et indiqué dans la soirée que les lésions étaient compatibles avec l’impact d’un LBD.

Une crise profonde et multiple

A ensuite été évoqué par un nouvel intervenant la nécessité de faire du lobbying auprès de député-es européens pour qu’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ne soit pas réélue en 2029. Alors que l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur, combattu par les syndicats agricoles, a été signé le 17 janvier 2026.

« Mais il y a aussi des victoires. Dans la dernière loi d’urgence agricole, il y avait des mesures sur l’accès à l’eau », a constaté le même homme. « On nous fait passer pour des accaparateurs-trices de l’eau. Attention aux fausses idées de l’escrologie parce que les vrais écolos c’est nous. Je vous invite à en débattre autour de vous. »

Le plan d’indemnisation CASI, proposé pour pallier aux calamités agricoles de cet été, a aussi été abordé, et jugé insuffisant. En 2023, le régime public de gestion des risques a été profondément réformé, avec un nouveau système reposant sur un rôle accru des assureurs privés pour les aléas significatifs. Sauf qu’au vu des prix des assurances privées et de la faiblesse des revenus agricoles, toutes filières confondues, seules environ 22,5% des surfaces étaient assurées en 2025.

« On n’a pas la possibilité de faire nos factures. Les prix devraient partir du bas, de nos besoins. », a conclut un dernier paysan. « Avec la facturation électronique on va nous dire de faire la facture avec les prix qu’on nous impose. Un jeune pour s’installer et vivre du métier a besoin d’une rémunération correcte, comme n’importe quel salarié. Là on est un paquet à chercher des boulots ailleurs, parce qu’on va vers une impasse. »

L’association Solidarité Paysans, qui accompagne des exploitant-s en difficulté, publiait le 23 septembre son rapport annuel sur la base de plus de 3 600 agriculteurs-trices aidé-es en 2025, en alertant sur le risque d’une « vague de suicides » et d’exploitations qui périclitent après cet été caniculaire.

Une unité syndicale difficile

Le blocage de l’A75, et surtout celui de la RN 88, bien qu’initiés et plutôt portés par la CR, avaient aussi été fréquentés par la Confédération Paysanne. Aucun autre syndicat n’a pourtant signifié publiquement de soutien à la CR, ce qui a été relevé au micro devant le tribunal de Rodez.

En juillet 2026 on pouvait lire dans un article d’Isma Le Dantec pour Streetpress consacré à l’antifascisme paysan, juste après un passage sur l’alliance CR-Conf pendant la crise de la dermatose, la chose suivante : « La « Conf’ », créée en 1987, a inscrit la résistance à l’extrême droite comme « sa priorité » dans le rapport d’orientation de l’année à venir. Une stratégie qui implique d’occuper le terrain, quitte à paraître trop proche de ses opposants. « Ce serait suicidaire de ne pas être là », assure Thomas Gibert. [NDLR : porte-parole de la Confédération Paysanne] Pour lui, il est crucial de distinguer la tête de la Coordination rurale, dont les accointances avec le RN sont documentées, de sa base militante, avec laquelle le dialogue est possible et nécessaire. Sur les barrages comme dans les chambres d’agriculture, la Confédération paysanne marche sur une ligne de crête. Elle doit faire la jonction entre, d’un côté, le camp progressiste,« qui n’aborde l’agriculture que par l’angle environnemental », sans réelle écoute des problématiques rurales. […] « L’approche de la gauche institutionnelle est cadrée sur la responsabilité individuelle de ceux qui utilisent des pesticides ou font de l’élevage industriel, comme si ça ne s’imbriquait pas dans un système économique qui les y contraint… », regrette le maraîcher syndicaliste, qui pointe cet abandon de la gauche comme une cause majeure de la montée de l’extrême droite en milieu rural. »

Mais les motifs de tensions sont nombreux. Les problématiques autour de l’eau, et en particulier le mouvement anti méga-bassines, ont beaucoup mis à mal la capacité unitaire des syndicats agricoles. Symptôme fort : le 3 septembre dernier, Bertrand Venteau, passait en procès à Auch pour avoir dit qu’il faudrait « faire la peau aux écolos ». Une expression métaphorique, selon lui. Au lendemain du procès, la Confédération Paysanne communique son soutien à Sylvie Colas, porte-parole du syndicat dans le Gers, qui selon l’organisation aurait été menacée par des membres de la CR devant le tribunal.

Avant la crise autour de la dermatose, certain-es agriculteurs-trices racontaient aussi avoir été poussé-es vers la sortie, voire purgé-es de la section aveyronnaise de la Coordination Rurale. Certain-es se sont tourné-es vers le Modef**** de l’Aveyron. « Le nettoyage a été fait pour éviter d’avoir des gens qui critiquent le RN. », témoignait Pierre Thomas, président national du syndicat en février 2025. Pendant la crise de la dermatose, dans le département voisin, certain-es membres de la Coordination Rurale présent-es sur le barrage du Séquestre à Albi disaient être soutenu-es uniquement par Manon Meunier, députée LFI de la Haute-Vienne, plutôt que par le Rassemblement National.

10 jours pour répondre à la proposition du procureur

Devant le tribunal de Rodez, il est à peu près 17h quand Éloi Nespoulous sort de sa composition pénale. Le procureur lui propose 500 euros d’amende à verser au trésor public, et 2500 euros de dommages et intérêts pour chacun des deux points de blocage. Les dégâts ont été estimés à un demi-million d’euros.

« Je trouve ça un peu fort parce qu’on travaille à moindre coût, ça aurait pas été cher de nous payer pour retaper. Et on est partis en blocage parce qu’on a vu Jérôme [NDLR : l’agriculteur dont le troupeau a été abattu à Bordes sur Arize], entre autres, en pleurs et traumatisé. On est un petit syndicat, il va falloir se relever de tout ça, on a pas beaucoup de fonds. », a réagit Éloi Nespoulous devant ses soutiens. La CR dispose de dix jours pour accepter ou refuser la proposition du procureur. En cas de refus, l’affaire pourra être renvoyée devant le tribunal correctionnel.

Le 8 septembre 2026, la CR du Lot-et-Garonne était condamnée en appel à près de 170 000 euros d’amendes et de dommages et intérêts pour des dégradations de biens publics et privés, des dépôts illégaux de déchets et des menaces envers des agents de l’État.

* La Coordination Rurale est le second syndicat d’agriculteurs-trices, regroupant des petit-es et moyen-nes exploitant-es en situation de fragilité sur le marché des filières de l’agro alimentaire. Elle est très critique du syndicat majoritaire, la FNSEA. Nombre de ses cadres affichent leur proximité avec l’extrême-droite. Le syndicat tient une ligne anti-écolo, ou plutôt hostile à une écologie imposée de l’extérieur du monde agricole, dans un contexte où le monde paysan se trouve de plus en plus pris en tenaille entre les aspirations écologiques de la société civile et la crise agricole. Non sans nuances. Serge Zaka, docteur et chercheur en agroclimatologie auquel le média écologiste Reporterre consacrait un portrait en mars 2023, est régulièrement l’invité de discussions organisées par des sections locales de la CR. La CR reste tout à fait ouverte aux agriculteurs-trices en bio. Elle est en pleine crise de croissance. L’organisation a énormément grossit d’un coup après la révolte agricole de l’hiver 2024, en agrégeant des publics variés (anciens gilets jaunes et personnes très hostiles aux gilets jaunes, partisans d’une union avec des salarié-es et corporatistes purs jus, agriculteurs-trices de différentes tailles, avec différents rapports à l’écologie ou à la politique, partisans d’une ligne contestataire dure ou adeptes d’une nouvelle cogestion) et peine aujourd’hui à produire une ligne commune et une organisation équilibrée. Dernière tension interne en date il y a à peine une semaine. Le comité directeur de la Coordination rurale (CR) annonçait le recrutement de Raphaël Ferretti, ex-collaborateur de l’eurodéputé socialiste François Kalfon et proche du candidat à la primaire du PS Raphaël Glucksmann, comme chargé d’affaires publiques. Certains cadres dénoncent un personnage trop proche de « l’écologie punitive »

**La FNSEA est le principal syndicat agricole, et revendique 212 000 adhérents-es sur 400 000 exploitant-es. Plus 50 000 chez les Jeunes Agriculteurs, son « antichambre » qui regroupe les moins de 35 ans. Les Jeunes Agriculteurs peuvent suivre une ligne autonome. En 2019 ils remportaient la Chambre d’Agriculture de Guadeloupe avec le Modef, contre la FNSEA. En 2025 sa section corse avait envisagé une alliance avec la Coordination Rurale. La FNSEA syndique des exploitant-es de toutes tailles, inséré-es dans les filières agro-alimentaire, mais défend les intérêts des plus gros-ses. Ce qui est très visible dans sa défense d’une attribution des aides de la PAC à l’hectare plutôt qu’à l’exploitant-e. Elle est dirigée par Arnaud Rousseau, à la tête d’une immense exploitation agricole de plus de 700 hectares. L’homme est aussi président du groupe agro-industriel Avril, qui regroupe Lesieur, Puget. Il est actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales, et président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, qui finance des crédits aux agriculteurs.trices. La FNSEA est une organisation tentaculaire sans équivalent en dehors de l’agriculture. Elle a un contrôle sur une bonne partie de la presse spécialisée. Elle fournit des services à ses adhérent-es, et est présente dans de nombreux organismes encadrant le monde agricole, comme le Crédit Agricole ou la Sécurité Sociale agricole, la MSA. Si bien qu’on peut y adhérer sur une logique d’un « il vaut mieux en être ».

***Troisième syndicat agricole, classé à gauche, qui organise des petit-es et moyen-nes exploitant-es, avec une bonne proportion d’exploitant-es en reconversion, souvent attiré-es par la très forte identité agro-écologique mise en avant par l’organisation.

****Le Mouvement de défense des exploitant-es familiaux, ou Modef, classé à gauche, syndique principalement des petit-es et moyen-nes agriculteurs-trices, quel que soit leur mode de production. Tout en défendant une transition écologique. Le syndicat est aujourd’hui affaibli, en dehors de quelques bastions comme les Landes, la Martinique ou la Guadeloupe.

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