Politique
Analyse 10 décembre 2020

Dans l’Hérault, la refonte du texte interdisant l’instruction en famille ne démobilise pas les opposants

Manifestation contre la fin de l'instruction en famille, à Montpellier le 12 décembre 2020

Le gouvernement a officiellement présenté ce mercredi 9 décembre la version finale de son projet de loi contre le séparatisme, devenue à cette occasion la loi “confortant les principes républicains”. Si l’ensemble du texte est mis en question car jugé, comme la loi sécurité globale, liberticide par les collectifs appelant à manifester ce samedi 12 sur Paris, un article particulier suscite l’opposition chez certains parents d’élèves. Celui qui prévoit un encadrement très strict du droit à l’Instruction En Famille (IEF). Et, si les dernières refontes du projet de loi divisent, la tendance chez les mobilisés reste plutôt à un rejet réaffirmé de l’article en question.

Restreindre l’IEF pour lutter contre l’islamisme radical ?

Début octobre, Macron sort la bombe qui va exploser dans le petit milieu des familles en IEF : intégrée au projet de loi sur le séparatisme, l’obligation de scolariser ses enfants en école publique, ou privée et conventionnée, dès l’âge de trois ans.

Au fur et à mesure que l’info tourne, les parents concernés créent des groupes de discussion sur les réseaux sociaux, leurs associations se concertent, la colère et l’incompréhension montent. Principal argument gouvernemental : l’instruction à domicile serait un nid à bambins radicalisés par l’islam politique, et le couvert de trop nombreuses écoles clandestines et peu ragoutantes.

“On ne comprend pas cette logique, alors qu’il n’y a aucune étude produite sur le sujet. C’est comme si ce projet de loi était écrit sur la base d’un fantasme, ou d’une volonté démagogique de dire que le gouvernement agit contre la radicalisation liée à l’islam politique, sans aucune garantie d’efficience” nous confie Patrice, un des organisateurs de la fronde sur Béziers. Le projet de loi en question pourrait effectivement être tout à fait crucial pour l’avenir du président Macron et de ses plus fidèles acolytes : de plus en plus vilipendé sur sa gauche pour sa gestion monarchique et ses relents autoritaires, il se doit maintenant de convaincre sur sa droite.

Choix pédagogique, insuffisances des institutions publiques : des motivations très diverses

S’ensuit la journée de manifestations du samedi 5 décembre, avec des regroupements organisés dans la plupart des grandes villes de France.

Sur Montpellier, ambiance très bon enfant, calme et déterminée. Si la mobilisation se veut clairement apartisane, toute une symbolique l’ancre plutôt dans une culture de gauche : on y reprend l’hymne des Motivés, on y arrange les paroles du chant des partisans…

Les parents y ont un rapport divers à l’instruction en famille. Claudia, même si elle trouve que l’école publique ne “respecte pas le rythme de l’enfant et de ses apprentissages”, y voit surtout un partage avec ses enfants. : “Je n’arrête pas d’entendre mes parents regretter de n’avoir pas pu passer assez de temps avec leurs enfants. On peut se permettre l’instruction à la maison avec mon compagnon dans la mesure où on travaille en alternance. Mais aussi parce qu’ on consacre une partie de notre énergie à moins consommer, à produire nos ressources.”

Une autre, Patrice, nous explique que “de ce qu’on peut voir dans la région, une bonne moitié des familles en IEF n’y est que temporairement, pour pallier un désarroi lié à des difficultés que l’institution gère de moins en moins bien, faute de moyens. On parle ici de harcèlements scolaires, de troubles de l’attention ou de situations de handicap…”

C’est que les financements pour l’école publique se font chaque année plus rares, au fil des gouvernements et de leurs réformes. De l’autre côté, les établissements privés qui pourraient avoir d’autres visées pédagogiques exigent des droits d’entrée trop élevés pour certaines familles, comme celle d’Alexandra, elle aussi croisée durant la manifestation montpelliéraine : “Les établissements privés coûtent trop cher, avec en moyenne 12 000 euros par an et par élève pour les offres pédagogiques qui m’intéressaient. Dans l’idéal, je suis pour la scolarisation avec d’autres enfants, mais comme mon fils n’a vraiment pas adhéré aux parcours scolaires classiques, j’ai opté pour l’IEF.”

D’autres portent des choix pédagogiques plus radicaux, comme Sophie : “Je ne suis jamais allé à l’école, et globalement j’en suis heureuse. Avec mon compagnon nous sommes dans une démarche d’unschooling, c’est-à-dire que nous rejetons toute forme d’apprentissage formalisé, normalisé. Les apprentissages se font à l’occasion et au gré des expériences de vie de nos enfants. Et, pour peu qu’on ait du temps à consacrer à cette démarche, ça fonctionne !”

La lutte continue malgré les divisions

Petit hic dans les rouages de l’exécutif, le Conseil d’État met en garde contre cet article de la loi, le jugeant anticonstitutionnel. “Il n’est pas établi, en particulier, que les motifs des parents relèveraient de manière significative d’une volonté de séparatisme social ou d’une contestation des valeurs de la République, justifient les magistrats. Dans ces conditions, le passage d’un régime de liberté encadrée et contrôlée à un régime d’interdiction ne paraît pas suffisamment justifié et proportionné”

C’est donc une nouvelle version de l’article en question que le gouvernement vient de proposer ce mercredi. Aux motifs dérogatoires autorisant exceptionnellement l’IEF – raisons de santé, carrière sportive ou artistique, nomadisme, etc. – , s’ajoute la possibilité de monter des dossiers justifiant d’un projet pédagogique et des moyens à la disposition des familles pour le mettre en œuvre. L’autorisation ou non de pratiquer l’IEF étant en dernier recours soumise à décision de l’autorité administrative.

Comment prendre ce nouveau texte ? La question divise au sein des associations de familles en IEF. “Certaines des associations se sont dites prêtes à ce compromis, note Patrice. Pour une assez grande majorité cependant, ça ne passe pas. C’est le retrait qu’on veut. Il faut savoir que les familles en IEF sont déjà contrôlées, une fois par an par le rectorat et une fois tous les deux ans par la mairie. Déjà qu’on s’assoit sur des droits qu’ont les autres parents… Les allocations de rentrée scolaire, on ne les perçoit pas ! Pourtant nous avons nous aussi des frais de rentrée, et en plus une année en école publique coûte en moyenne 8 000 euros par an et par enfant à l’Etat.”

La stratégie adoptée par les familles qui ne se satisfont pas de la réécriture de l’article est claire : aller au contentieux devant les tribunaux.

Autre point de tension entre les mobilisés de l’Hérault, et pour cause : le soutien affiché au mouvement par le couple Ménard, Robert, maire d’extrême-droite de Béziers, dont la police municipale a asphyxié Mohamed Gabsi et Emmanuelle, députée ultraconservatrice qui a voté pour la loi “sécurité globale”. Sur Béziers on a tenu à accueillir Emmanuelle Ménard pendant la manifestation du 5. Non pas en vertu d’une quelconque proximité politique, mais au regard de son travail parlementaire sur la question de l’IEF, nous explique Patrice. La décision a été majoritaire, sans faire l’unanimité. Alors on a trouvé un compromis : les personnes dérangées par la présence des Ménard se sont plutôt réunies sur Montpellier.”

L’issue de cette lutte reste en forme de point d’interrogation, et il faudra maintenant beaucoup de patience et d’obstination à ces parents pour affronter les rouages administratifs de la justice.


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