PoliceJustice
Analyse 2 octobre 2019

« Marche de la colère » à Paris : une manifestation d’extrême droite au service de l’impunité policière

par Le Poing
Aujourd’hui, plus de 20 000 policiers manifestent à Paris, selon la police. Quel sens donner à cette manifestation d’un corps d’État censé n’avoir pas le droit de se mobiliser ? À y regarder de plus près, il apparaît clairement que les revendications de ces policiers syndiqués sont moins d’ordre social – salaire, condition de travail, reconnaissance, etc. – que d’ordre politique : il s’agit de revendiquer le renforcement d’une société fondée sur la répression, la restriction des libertés d’expression, et la confiance accordée aux policiers.

Des revendications sociales justifiant des violences antisociales

Lors de la « marche de la colère », les policiers ont symboliquement brandi des cercueils, en hommage à la cinquantaine de fonctionnaires suicidés depuis le début de l’année. Il est vrai que c’est une profession particulièrement touchée par les suicides, comme les agriculteurs, ou les professeurs. Les policiers revendiquent aussi « l’amélioration de la qualité de vie au travail ». Selon les statistiques du ministère du travail, les policiers jugent majoritairement leurs conditions de travail néfastes pour la santé, mais cela n’en fait pas pour autant un métier particulièrement dangereux si l’on se réfère au nombre de morts et d’accidents du travail (8 policiers décédés en 2016 contre 120 ouvriers du BTP). Le policier Grégory, porte-parole dans le 93, a aussi dit attendre « des choses concrètes, notamment sur le rachat des heures supplémentaires ». Les policiers subissent effectivement des horaires décalés, variables et à rallonge, comme les infirmiers, les ouvriers à la chaîne, les auxiliaires de vie, les serveurs, les hommes et les femmes de ménage, etc. Le problème réside dans le fait que les policiers se servent de leurs conditions de travail pour justifier les violences. Ainsi, après la diffusion d’une vidéo montrant un policier de la BAC de Montpellier en train d’insulter une observatrice de la Ligue des droits de l’Homme, Rémy Alonso, délégué syndical d’Alliance police nationale, a déclaré : « les collègues sont à bout ». Aussi, après la fameuse vidéo de gilets jaunes passés à tabac par des policiers dans un McDo, l’avocat Laurent-Franck Lienard, proche des forces de l’ordre, a développé un argumentaire très représentatif : « Il est aussi humain de se lâcher […] Ce sont des hommes, épuisés, mis sous pression ». Une infirmière qui blesserait gravement une patiente en prétextant un coup de fatigue serait, a minima, inquiétée, mais les policiers, eux, mutilent en toute impunité. Malgré une recension terrible d’une femme tuée, 5 mains arrachées, et 24 éborgnés pendant le mouvement des gilets jaunes, aucun policier n’a été mise en examen. Yves Lefebvre, secrétaire générale Unité SGP FO Police, avait d’ailleurs déclaré à propos de l’un des gilets jaunes à la main arrachée : « c’est bien fait pour sa gueule ». Brandir des revendications sociales pour justifier des violences antisociales ne tient pas debout.

Qui nous protège de la police ?

Parmi les revendications mises en avant par les policiers lors de la « marche de la colère » figure « une réponse pénale réelle, efficace et dissuasive ». Dans cette vidéo, on voit un policier brandir ce message : « Un policier agressé = un auteur fermement condamné !!! » Enfin, cette pancarte réclame « une justice plus sévère ». À Montpellier, les incarcérations de gilets jaunes sont pourtant régulières : deux cette semaine, deux autres la semaine dernière, etc. On retiendra notamment l’histoire de Farid, condamné à deux ans et demi de prison pour avoir cassé des banques, ou bien celle d’un gilet jaune, condamné en son absence à huit mois ferme sans mandat de dépôt pour « menace ». La justice n’est pas laxiste, c’est même tout l’inverse : un rapport élaboré par l’université de Lausanne a établi que la population carcérale a augmenté d’un quart en France entre 2005 et 2015, alors que la population française n’a évidemment pas augmenté d’un quart dans la même période. Mais les policiers en veulent toujours plus. En revanche, ils refusent de rendre des comptes. Sous la pression médiatique, le procureur de Paris avait affirmé que « des policiers seront renvoyés en correctionnel » suite aux violences subies par les gilets jaunes. Alliance police nationale avait réagi du tac-au-tac : « Si nos collègues venaient à être injustement condamnés, nous saurons ce qu’il nous reste à faire… et notre colère, personne ne pourra la contenir. Alors messieurs qui êtes aux responsabilités, passez le mot ou bien nous assumerons les nôtres ! Nous serons attentifs à toute décision arbitraire et nous sommes préparés à réagir au besoin. L’ensemble des policiers est d’ores et déjà prêts à nous suivre ». Aucun policier n’a été mis en examen, mais aujourd’hui, le policier syndiqué Nicolas Vincent a tenu à en remettre une couche : « mes collègues étaient prêts à aller loin », et juge utile de précise : « tout en restant républicains ! » Et gare à ceux qui osent les critiquer ouvertement : rien qu’à Montpellier, une observatrice de la Ligue des droits de l’Homme a été placée en garde à vue et traînée en justice pour un dossier bidon ; un militant du collectif « Désarmons-les » a été interpellé le jour où il devait donner une conférence sur le maintien de l’ordre, la BAC n’a pas hésité à procéder à des arrestations dans les locaux d’une association hébergeant des réunions de gilets jaunes, des journalistes indépendants ont été arrêtés, etc. Aujourd’hui, lors de la « marche de la colère », le journaliste indépendant Gaspard Glanz, habitué à filmer les manifestations, a une nouvelle fois été interpellé. Bref, les policiers veulent qu’on leur fasse confiance, qu’on les protège systématiquement quand ils sont accusés de violences policières, qu’on leur permette de s’en prendre tranquillement à ceux qui les critiquent, et que les personnes qu’ils arrêtent soient envoyés en prison, si possible pour longtemps. Même Mélenchon, pourtant député, a subi les foudres des policiers parce qu’il a osé les traiter de barbare. En réclamant plus de répression et moins de liberté d’expression, les policiers se classent de fait à l’extrême droite de l’échiquier politique.

Une profession acquise à l’extrême-droite

C’est un secret de polichinelle : les policiers sont majoritairement d’extrême droite. D’après une étude du Cevipof, près de la moitié des policiers et des militaires vote Marine Le Pen. Si le syndicat Alliance police nationale avait appelé à voter pour Macron en 2017, il n’avait cependant pas hésité à accueillir, lors d’un meeting, en 2016, les députés du feu Front national, Marion Maréchal-Le Pen et Gilbert Collard. Le Poing avait aussi révélé qu’Alliance police nationale 34 avait traité les gilets jaunes de « sous-être humains », terme nazi, avant de retirer le communiqué sous la pression médiatique, sans jamais s’excuser. Quant à Unité SGP FO Police, l’un de ses délégués syndicaux parisiens s’était fait remarquer pour avoir mis en page d’accueil de l’ordinateur du service : « Heil Hitler hihi ». La page facebook « Collectif Autonome des Policiers Île de France – CAP IDF » résume bien cet esprit sombre : on y trouve des appels aux meurtres« feu à volonté sur la racaille », « la prochaine fois dans les canons à eau mettez de l’acide pour ces trous du cul » –, et des insultes racistes –« il va falloir mettre les choses au clair et admettre que ces gens [les habitants des quartiers populaires] ne sont en rien français », « On est en pleine jungle […] les bonobos sont de sortie », etc. À Montpellier, le syndicat Alliance police nationale intervient régulièrement sur le site Lengadoc-info, relai de propagande du groupuscule raciste de la Ligue du Midi.

Déjà, en 2016, les policiers avaient manifesté pendant l’hiver, après des mois de lutte contre la loi travail, au cours duquel le slogan « tout le monde déteste la police » s’était popularisé. À cette époque, les policiers ont manifesté cagoulés, en dehors de tout cadre syndical. Les syndicats Alliance police nationale et Unité SGP FO Police veulent désormais reprendre la main en se positionnant toujours plus à droite. L’État laisse faire, car il a besoin des policiers. Avec les gilets jaunes, le régime n’aurait pas tenu sans une répression intense. Les policiers ont conscience de leur force. Ils savent qu’ils ont un rôle à jouer. « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise » rappelait le dramaturge Bertolt Brecht. À l’heure où le capitalisme n’a plus les moyens d’acheter la paix sociale, le fascisme est une option possible pour préserver les intérêts des bourgeois, et ce projet passe nécessairement par le renforcement et l’autonomisation de l’appareil répressif. Les 20 000 policiers qui ont manifesté aujourd’hui à Paris seront-ils suffisamment nombreux pour résister aux espoirs révolutionnaires de notre époque ?  Réponse dans les années à venir…


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