Social
Reportage 27 octobre 2022

Mouvement social : les syndicalistes et manifestants montpelliérains entre pessimisme et espoir

Manif interpro du 18 octobre 2022 à Montpellier. Image d'illustration.

L’épisode de grève dans les raffineries et les pénuries d’essence ont suscité l’espoir du déclenchement d’un mouvement social d’ampleur nationale sur la question des salaires. Mais déjà avant la journée interprofessionnelle du 18 octobre, plusieurs d’entre elles avaient repris le travail. Alors que depuis plusieurs mois les conflits d’entreprise sur les salaires se multiplient, Le Poing s’est entretenu avec différents syndicalistes et manifestants montpelliérains dans le défilé du 18 octobre, entre pessimisme et espoir.

Le 26 octobre, le journal anglais The Local titrait sur des grèves françaises avec un air de pétard mouillé, tout en prévoyant que l’hiver risquait d’autant plus d’être plus d’être chaud qu’il serait froid pour certains. Une bonne description de ces dernières semaines de mouvement social ?

Mardi 18 octobre. Plusieurs milliers de personnes défilent dans les rues de Montpellier, à l’appel d’une interysyndicale FO-FSU-Solidaires-CGT. L’annonce de cette journée de grève et de manifestation est tombée quelques jours auparavant seulement, en forme de coup de poker de la part de la CGT, juste après l’annonce de réquisitions lancées par le gouvernement sur certains ouvriers de la pétrochimie.

Quelques jours avant le 18, alors que près d’un tiers des stations-essence du pays était en état de pénurie au moins partielle, le mouvement était rejeté par une partie de l’opinion publique. Une autre s’enthousiasmait, au vu des nombreux appels à mobilisation de différentes fédérations syndicales et des premiers signes d’un éventuel blocage économique du pays.

Entre temps, plusieurs raffineries reprennent le travail. La manif est marquée par les restes de ce bouillonnement, qui quoi qu’il en soit des secteurs-clé fait écho à une bien réelle multiplication des conflits sociaux, aussi bien que par une certaine déception à voir la sauce retomber, déjà. Parfois accompagnée d’un pessimisme plus général sur l’état de la société et de ses capacités de résistance. Une dualité qui n’a fait que se renforcer entre temps.

Dans les rues de Montpellier ce mardi 18 octobre, Doriane, factrice syndiquée à la CGT, gagne 1500 euros par mois, avec dix-sept ans d’ancienneté. « La Poste est devenue une multinationale, avec ses actionnaires », constate-t-elle. « Les moyens de lutte traditionnels comme la grève deviennent compliqués à utiliser. » La Poste fait partie des services publics qui rémunère le moins bien ses salariés. Même si le taux de grévistes au lycée Jules Guesde où elle travaille comme prof d’éducation physique avoisine les 50% pour cette journée interpro du 18 octobre, Nathalie avance que même si « ça va mal, la réalité économique fait qu’on a beaucoup de mal à mobiliser. »

La mobilisation du jour est en effet à géométrie plus que variable : certains secteurs sont très mobilisés, tandis qu’ailleurs la grève peine à s’étendre au-delà des militants les plus déterminés. Tiphaine, syndiquée au SNUIPP-FSU, est prof en lycée pro à Nîmes. Elle aussi constate une très forte mobilisation dans son établissement comme dans l’ensemble des lycées pros. C’est qu’une journée d’action était déjà prévue depuis longtemps ce 18 octobre, contre une nouvelle réforme de l’enseignement professionnel accusée de livrer le tiers des jeunes qui fréquentent ces établissements, généralement les plus populaires, aux intérêts des entreprises. « D’un côté on est un peu noyés, de l’autre la mobilisation interpro donne de l’écho à la nôtre. », remarque Tiphaine, qui elle ne croît pas vraiment à l’extension illimitée du mouvement social : « La grève générale, c’est pas vraiment ça, les gens sont désabusés. » La crise de l’action collective semble profonde, presque anthropologique pour Alexis et Eric, tous les deux cheminots montpelliérains syndiqués à la CGT : « L’individualisme rampant progresse, tout le monde pense s’en sortir en devenant auto-entrepeneur ou en créant sa start-up. Difficile de créer les conditions d’une réaction collective avec ce type de positionnements. » Même le « parfum de généralisation de la grève » perçu par les deux compagnons a été entre temps démenti, puisque seulement un tiers des assemblées générales organisée ce mardi 18 octobre ont décidé de reconduire la grève, et que la mayonnaise est encore descendue un peu plus depuis, dans un secteur épuisé par les nombreuses semaines de grève et de pertes de salaires dans les nombreux mouvements sociaux nationaux ou locaux de ces dernières années.

Le jeu des appareils n’arrange pas toujours la situation, au dire même de certains militants an charge de mandats syndicaux. « La mobilisation syndicale est compliquée dans la fonction publique par les élections professionnelles qui arrivent le 18 décembre. », déplore Lénaïc, ancien éducateur dans la protection de l’enfance à la CGT. « Elles sont très chronophages car elles demandent aux syndicats de s’engager dans des démarches extrêmement procédurières. »

Mais tout n’est pas tout noir non plus dans la manif montpelliéraine. Clémence, une AESH syndiquée à la FSU et militante à la France Insoumise, se réjouit de son côté que « les jeunes reprennent le flambeau de la lutte, même si la génération des quadragénaires semble nettement plus blasée. » « La mobilisation n’est pas plus forte que le 29 septembre parce que les gens ont autre chose à faire. », reprend-elle. Si la conjoncture n’autorise pas forcément à multiplier les journées de mobilisation au petit bonheur la chance, en attendant que quelque chose se passe, des événements perçus comme particulièrement sérieux peuvent en finir avec la résignation. Bien que ne passant pas par la grève, de nombreux gilets jaunes se sont par exemple mobilisés en 2018 pour la première fois depuis des années, les événements leur donnant l’impression de ne pas perdre leur temps.

« Le point positif c’est qu’aujourd’hui tout le monde se retrouve sur les même préoccupations, comme le pouvoir d’achat ou la réforme des retraites. Donc il ne faut pas relâcher la pression, ne pas se laisser gagner par le fatalisme : tous les combats prennent beaucoup de temps d’explication. », analyse Doriane.

« Les délais de préparation ont été très courts, cette journée du 18 octobre n’est pas si mal. », nous explique Lénaïc. Avant de s’enthousiasmer : « Je pense qu’on tiens quelque chose, et qu’il nous faut transformer l’essai. L’intersyndicale est déjà relativement large, et les thématiques de mobilisation autour du pouvoir d’achat sont en train de se relier à celles des retraites. Souvent les grands mouvements sociaux ressemblent à ça, avant la grande vague populaire. »  

Nathalie croit qu’il est possible de s’adapter aux fortes contraintes qui pèsent sur toute une partie des classes populaires. « C’est très bien que la manif soit à midi, comme ça on peut y venir sans forcément faire grève. », nous confie-t-elle. Cette recherche de pratiques à même de mieux intégrer les précaires et les bas salaires au mouvement social traditionnel, elle n’est pas la seule à y être sensible. « Il serait temps que les citoyens débordent les syndicats pris par les élections professionnelles. Il n’y a que ça pour provoquer un mouvement d’ampleur. », avance Denis, syndiqué quant à lui à Sud Recherche.

Certaines structures syndicales se prêtent au jeu. Comme l’Union Locale d’Alès qui a tenté ce le 22 octobre de rallier à sa cause « les nombreux intérimaires et personnes en CDD qui ne peuvent pas manifester sur leurs heures de travail. », en organisant une manif contre la vie chère, la réforme des retraites et pour les salaires un samedi.

Une dizaine de jours plus tard, alors que la grève de salariés de raffineries ne touche plus que deux sites de TotalEnergies, quelque 14,5% des stations-service au niveau national manquent encore d’au moins un type de carburant. Le travail reprend peu à peu dans les centrales nucléaires françaises après l’accord trouvé avec la direction d’EDF pour des augmentations de salaires. L’irruptif mouvement lycéen déclenché ces dernières semaines se calme avec les vacances scolaires de la Toussaint. A contrario, le mouvement social se poursuit sur tout le territoire dans les industries électriques et gazières, de fortes mobilisations sont annoncées dans les lycées pros. Et de nombreux conflits locaux sont en cours, comme par exemple chez les éboueurs parisiens, les hospitaliers de Nantes, ou encore les pompiers des Ardennes.

Ajoutons à ce paysage de nombreux rassemblements, manifs, ou assemblées générales locales visant à organiser une lutte contre la vie chère, comme à Nîmes, Alès, Montpellier, Lille, Nancy, qui bien que de taille modeste peuvent préparer le terrain et instaurer une ambiance contestataire.

Après le 18 octobre, deux journées de mobilisation ont été aanoncées par la CGT. Pour le 27 octobre, celle-ci restera seule. Même Solidaires ne suivra que localement. « Pour le 27, nous avons décidé de renvoyer la décision de faire grève et manifester aux départements et secteurs, il n’y aura pas d’appel national », a indiqué à l’AFP Simon Duteil, co-délégué général de Solidaires. L’idée pour la CGT est que cette journée serve de tremplin aux conflits sociaux dans les entreprises, c’est d’ailleurs les Unions Locales qui s’occupent de la coordination des luttes sur un territoire qui y ont poussé. Cette journée du 27 octobre a été choisie en raison d’un calendrier précis : c’est ce jeudi que TotalEnergies doit publier ses résultats semestriels. La confédération vise aussi des négociations tripartites entre syndicats, patronat, et État sur la question des salaires.

Reste la journée de grève interprofessionnelle du 10 novembre. Certaines intersyndicales non-mobilisées ce jeudi 27 octobre appellent à se saisir massivement de cette seconde date, comme à la RATP. Et derrière se profile aussi l’explosif dossier des retraites, alors que Macron vient de confirmer que l’âge de départ sera reculé de 62 à 65 ans et que l’ensemble des syndicats, y compris les plus réformistes, sont opposés au projet.

L’hiver sera-t-il placé sous le signe de la jonction entre les luttes pour les salaires et contre la vie chère et celle contre la réforme des retraites ?

Si aucun rendez-vous précis n’est encore fixé à Montpellier pour la prochaine mobilisation interprofessionnelle du 10 novembre, une seconde assemblée générale contre la vie chère aura lieu le samedi 5 novembre, à partir de 14h place de la Comédie ou 14h30 sous le kiosque Bosc de l’esplanade Charles de Gaulle. Un appel national a manifester à Montpellier est également programmé, le samedi 10 décembre à 14h place de la Comédie.


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