Politique
Analyse 20 décembre 2021

Pourquoi de plus en plus de luttes écologiques sont-elles victorieuses ?

Crédit photo : XR Montpellier

Pour le chêne de Castelnau-le-Lez. Contre Amazon au Pont du Gard. Contre Decathlon route de Ganges. De plus en plus de luttes locales se soldent par des victoires. Un débat récent à La Carmagnole a permis de s’interroger sur les ressorts de ces succès

« Célébrons bruyamment nos victoires ! C’est déjà un moyen de les mettre en réseau » conseillait Jean-Renan l’autre soir à La Carmagnole. Ce militant faisait partie des invités dans ce lieu, jeudi 16 décembre, pour un débat qui proposait de réfléchir sur les ressorts des luttes victorieuses contre les pojets écocides. Ces temps derniers, rien que dans la région, une étonnante série de victoires s’est produite, avec les coups d’arrêt mis aux projets d’Amazon près du Pont du Gard, de Decathlon route de Ganges à la sortie de Montpellier, et la sauvegarde judiciaire du Chêne de Castelnau, dont l’information inattendue a pu être donnée juste ce même soir. Des acteur.ice.s de ces diverses luttes étaient présent.es au micro.

Jean-Renan qu’ont vient de citer, est quant à lui co-auteur d’une étude intitulée “Les Davids s’organisent contre Goliath”, et co-animateur de la plateforme internet luttes-locales.fr. Lui ne pense pas qu’il y ait des recettes toute prêtes pour gagner. Mais « ne pas savoir comment gagner ne doit pas être perçu uniquement comme un handicap. C’est aussi ce qui met en branle des collectifs humains ». Les luttes locales qu’on évoque ici, s’opposant à des “projets inutiles et imposés”, sont de plus en plus nombreuses sur les territoires. Le journal en ligne Reporterre en tient une carte actualisée. Laquelle fait apparaître plus de trois cents collectifs actifs dans l’Hexagone.

Mais si on inclut les luttes de moindre ampleur, plus locales et discrètes (le Chêne de Castelnau, par exemple), Jean-Renan estime qu’aucune n’est à négliger, et qu’il faut alors parler de « plusieurs milliers en France ». Politiquement, il conseille qu’on envisage ce phénomène comme « un mouvement social » (au sens de la globalité, et de la cohérence), mais « qui s’ignore » encore. D’où l’importance d’en examiner les éléments de convergence. Tel était donc le contenu du débat à la Carmagnole dont le présent article est tiré. Aux témoins régionaux précédemment cités, s’était rajoutés des opposants, eux aussi victorieux, au projet dément d’EuropaCity en banlieue nord de Paris (d’abord annoncé comme le double de Dysneyland !)

A Fournès dans le Gard, c’est au hasard d’une rencontre fortuite avec une personne priée de libérer un local qu’elle occupait, que Patrick a appris le projet géant d’Amazon en préparation dans la commune. Pareille discrétion est monnaie courante : « Les porteurs des projets, les élus qui les soutiennent, avancent en secret. Ils dissimulent. Ils mentent ». Cela peut se retourner en atout : « De plus en plus de citoyens sont exaspérés par ce genre de méthode et réclament simplement une transparence démocratique. C’est déjà un motif de rejet des projets » a synthétisé Jean-Renan.

Mais un nouveau péril apparaît : « Les porteurs de projet affinent leurs méthodes pour que leurs propres procédures soient les plus rapides et efficaces possibles, privant les opposants des délais pour réagir ». Or, mieux vaut le savoir tactiquement, « c’est une avalanche de projets qui se prépare actuellement, dans le cadre du plan de relance économique post-Covid ». Par exemple les axes routiers de contournement des agglomérations, comme à Avignon ou Arles, ou Lyon plus loin. Une opposante au L.I.E.N., présente dans la salle, a averti qu’une coordination est en train de se mettre sur pied entre ces luttes analogues.

Pour EuropaCity, Dominique a expliqué comment c’est un noyau dur d’une quinzaine de personnes qui pilote la lutte – et c’est un trait commun. On y trouve souvent des femmes, pas mal de retraités aussi, qui ont du temps. La plupart ont de solides expériences militantes de terrain, mais peu sont encartées (on note toutefois les militant.es de l’écologie politique, ou de la gauche LFI, du PCF parfois, et les membres d’associations environnementalistes, France-Nature-Environnement, Amis de la Terre, protections animales, etc).

Les intervenants ont nié que les milieux populaires s’en tiennent forcément à l’écart, simplement ils vivent là, ils sont impactés, même si ce sont sutout des experts, des compétents, qui se chargent de l’étude approfondie des dossiers, des volets judiciaires, etc. A Fournès, Patrick a décrit une population villageoise qui se claquemure, avec des accointances compliquées avec le pouvoir municipal local, ou encore la conviction des viticulteurs que leur activité est sans grand avenir autre que vendre leurs terres un jour ou l’autre. Mais « des réunions publiques ont bien marché dans des communes voisines, où les gens sont moins liés, les gilets jaunes s’y sont mis aussi, et les gens qui roulent tous les jours pour aller bosser à Orange, Nîmes ou Avignon, ont été sensibles au risque d’un trafic rajouté de centaines de camions sur le secteur ». Ce ne sont pas que des problèmes de bobos.

Quant au noyau dur mentionné plus haut, il lui faut tenir le coup pendant des années : « c’est épuisant par moments » a reconnu Jean-Claude, du collectif Oxygène contre Decathlon. La relance des actions de terrain, les événements inventifs (aller livrer de la terre du terrain aux portes d’un autre magasin Decathlon, inviter des artistes à exprimer la magie des lieux à défendre, etc) relancent l’énergie, en même temps qu’ils éveillent des curiosités positives. Il faut aussi se tenir les coudes, « rester bienveillants, éviter les discordes, se soutenir » a insisté l’intervenante d’EuropaCity.

C’est aussi sous cet angle, que la question des Z.A.D a été évoquée, de façon tropt subreptice. Jean-Renan veut qu’on n’en fasse pas un mythe magique : « une Z.A.D. mal préparée peut typiquement être la cause de divisions profondes dans une lutte, qui s’en trouve affaiblie. Quant à l’efficacité pratique d’une Z.A.D. pour empêcher des travaux, toutes les configurations de terrain ne s’y prêtent pas » selon lui.

A l’opposé apparent des Z.A.D. se présente le légalisme des recours juridiques. Deux avantages, pour le témoin anti-Decathlon : « Ce sont autant de procédures longues qui font gagner du temps, et qui peuvent déboucher sur des décisions favorables, on en voit des exemples dans l’actualité. Mais aussi, cela nous transforme en experts du dossier, que nous maîtrisons alors de mieux en mieux,   face à des élus beaucoup plus approximatifs, qui peuvent s’en trouver de moins en moins à l’aise ».

Elus confrontés aussi à la prise de conscience globale autour de la transition écologique, avec le cas typique de la maire de Saint-Clément-la-Rivière, toute aussi LR que son prédécesseur, mais sentant bien qu’on ne peut plus expliquer la nécessité de nouvelles zones commerciales comme on l’aurait fait voici quelque années. On a senti des réticences dans la salle quand Jean-Renan a expliqué qu’il fallait s’autoriser des alliances très larges si on veut vraiment gagner. Ici avec des chasseurs ? Là avec des gens d’extrême-droite ?

On est sorti de ce malaise par le-haut, en soulignant avant tout la nécessité de trouver un discours qui élargit, « qui permet de sortir du localisme, et de la protection de son pré carré chacun pour soi. Il faut affirmer que c’est d’ une vision du monde qu’on ne veut pas, en prônant la sauvegarde des terres nourricières, de la bio-diversité, qui se fait urgente Et il n’y a pas de honte à vouloir conserver des savoir-faire, des métiers, des productions, ou des paysages. Ca n’est pas synonyme de conservatisme au mauvais sens du terme ».

Dans ce sens, Dominique d’EuropaCity a révélé comment en banlieue parisienne il avait été précieux de faire que « les habitants de Gonesse ou d’autres localités découvrent une zone agricole tout près de chez eux, mais où la plupart n’avaient jamais mis les pieds ». Les medias ont aussi leur rôle, on l’a bien vu à Fournès, où des connexions médiatiques avec ce territoire prisé d’une certaine gentry parisienne ont pu jouer à fond. Dommage qu’après s’être lamentés des limites des medias locaux qui vivent sous la pression des élus, personne dans la salle n’a eu l’air conscient qu’il y a une nouvelle presse indépendante qui fait le taf. C’est celle qu’on est en train de lire.

Sans doute plus solide, au fond, sera la mise en réseau, le partage d’expériences sur des thématiques analogues (les grandes voies de contournement, les éoliennes, etc). C’est ainsi qu’on a pu élargir à mille personnes la capacité de rassemblement à Fournès contre Amazon, ou très récemment à trois mille, la dénonciation des bassines géantes de captation et blocage des eaux qu’opère l’agro-industrie dans les Deux-Sèvres. 


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