Manifestation du 7 novembre : à Montpellier, la contestation cherche encore sa stratégie

Le Poing Publié le 7 novembre 2026 à 19:43 (mis à jour le 7 novembre 2026 à 21:31)
Pour la quatrième semaine consécutive, plusieurs milliers de personnes ont défilé ce samedi 7 novembre à Montpellier, malgré l’interdiction préfectorale de manifester dans le centre-ville. ("Le Poing")

Pour la quatrième semaine consécutive, plusieurs milliers de personnes ont défilé ce samedi 7 novembre à Montpellier, malgré l’interdiction préfectorale de manifester dans le centre-ville. Le cortège était joyeux mais erratique. Il laisse en suspens la question qui fâche : grève reconductible, actions ciblées, manif monstre… et maintenant, c’est quoi le plan ?

« Il vaut mieux avoir un mauvais plan que pas de plan du tout », disait Viktor Kortchnoï, grand maître soviétique des échecs. Aux échecs, établir un plan, c’est analyser la position et se fixer un objectif : placer efficacement ses pièces, chercher (ou créer) une faiblesse dans le camp adverse pour s’y infiltrer, de repérer les coups tactiques à exploiter… Ce samedi 7 novembre à Montpellier, pour la quatrième semaine de mobilisation consécutive contre la vie chère et en soutien au mouvement lycéen, les plus de 5 000 manifestants ont longtemps donné l’impression d’avancer sans plan. Le cortège a erré en périphérie d’un centre-ville cadenassé, contraint à des demi-tours successifs par les cordons de police. Le tout, surveillé par un hélicoptère volant à basse altitude« Être là pour contester les interdictions de manifester, c’est déjà un objectif », rétorque une manifestante, le nez enfoui sous un masque FFP2.

Car l’Écusson était, une fois de plus, zone interdite. La préfète de l’Hérault, Chantal Mauchet, avait annoncé dès vendredi un arrêté préfectoral. Selon Midi Libre, elle invoquait la nécessité de « protéger les commerçants et d’éviter les cortèges sauvages ». Ce n’est pas une première. Jeudi déjà, d’après InfOccitanie, la préfecture maintenait l’interdiction des rassemblements dans le centre-ville entre 8 heures et 22 heures. Elle justifiait cette décision par les incidents survenus dans l’Écusson les samedis 17, 24 et 31 octobre. Et dès le 8 octobre, aux premiers jours de la mobilisation lycéenne, France 3 Occitanie rapportait que la préfète avait interdit tout cortège dans l’hypercentre, de la Comédie au boulevard Louis-Blanc.

Montpellier n’a rien d’une exception. Dans un bilan publié le 5 novembre, la Ligue des droits de l’Homme dénonce le « musellement des mobilisations revendicatives ». Avec le Syndicat des avocats de France, elle a attaqué en référé-liberté des arrêtés préfectoraux dans de nombreux départements, dont l’Hérault. Le résultat est contrasté. Ailleurs, plusieurs interdictions ont été suspendues. Dans l’Hérault, en revanche, le juge a estimé que l’interdiction visant la journée du 24 octobre était adaptée, nécessaire et proportionnée.

L’ambiance n’en reste pas moins joyeuse et festive ce samedi 7 novembre. On croise de la musique, des chants, quelques déguisements et des pancartes pas dénuées d’humour. Sur l’une d’elles, on lit : « La pluie jeudi, encore la faute de LFI », en référence à la manifestation montpelliéraine du 5 novembre, noyée sous un épisode cévenol. Notre confrère Gérard Mayen, par ailleurs critique de danse, l’écrivait dans nos colonnes en janvier 2025 : « Une manif, c’est une puissance de corps qui se déploient dans l’espace, avec du rythme, du mouvement. C’est un truc qui perturbe l’ordre oppressant des rues et des places vouées à la marchandise, tenues sous contrôle. » Et de citer le philosophe Gilles Deleuze : « Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse car il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu’elle n’abandonne pas. » Manifester dans la joie est donc un objectif en soi. D’accord. Mais une fois passées ces considérations esthético-philosophiques (néanmoins éminemment politiques), revenons à notre partie d’échecs : et maintenant, c’est quoi le plan ?

Le coup d’avance des militants pro-palestiniens ?

« Ce serait bien qu’on se fixe des objectifs, même symboliques, avant les manifestations, pour éviter l’essoufflement et le fait de tourner en rond », souffle un militant montpelliérain de la cause palestinienne, habitué des actions de la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). Son répertoire : tendre une banderole sur un lieu précis, mener des actions symboliques à forte portée visuelle, faire pression sur une entreprise ou un événement en manifestant devant… Une méthode éprouvée, qui explique peut-être la ténacité et la persistance du mouvement pro-palestinien de Montpellier, qui continue toujours de mobiliser trois ans après le début du génocide à Gaza.

« On manque de cadres pour s’organiser concrètement, d’organisations », analyse de son côté un syndicaliste. Difficile de lui donner tort : les assemblées générales « interpro » de ces dernières semaines peinent à réunir plus de quelques dizaines de personnes.

Après quelques allées et venues entre le boulevard Louis-Blanc et Plan Cabanes, un objectif finit par se dessiner : rejoindre la place de la Comédie. Quelques zigzags dans l’Écusson plus tard, le cortège y parvient. Quelques poubelles brûlent, vite éteintes par un canon à eau, et la police gaze les manifestants sur l’Esplanade. Plusieurs petits groupes se dispersent alors de part et d’autre, au hasard des ruelles du centre-ville, avant de se reformer un peu plus loin. Kortchnoï aurait sans doute salué l’idée.

Quelques feux de poubelles ont été allumés sur la place de la Comédie ce samedi 7 novembre à Montpellier. (“Le Poing”)

Grève reconductible ou manif monstre ?

Jeudi, lors de la manifestation intersyndicale, Loïc, cheminot syndiqué à Sud Rail, nous expliquait que lui et ses collègues essayaient « de pousser en interne pour la reconduction de la grève, mais nos syndicats n’ont posé que des préavis de 24 heures. Il va falloir continuer de batailler pour construire un mouvement dans la durée ».

La grève reconductible est-elle la seule voie pour faire plier Macron ? Un militant communiste révolutionnaire croisé ce samedi dans le cortège n’en est pas convaincu : « Faire une journée de grève est déjà compliqué financièrement pour beaucoup de gens. Alors brandir l’idée d’une grève générale reconductible, c’est être déconnecté de la réalité. Ce qu’on observe depuis quelques années, ce sont des manifestations massives, y compris le samedi, parce que les gens font moins grève. Notre objectif dans les prochaines semaines doit être de s’opposer au budget 2027, qui va entériner de nouvelles attaques austéritaires. S’il passe, on aura perdu. » Il dénonce des « dirigeants syndicaux » qui cantonnent les foules à des « journées d’action à répétition stériles » et à des « parcours de manifestation inoffensifs ». Selon lui, ils sont allés jusqu’à scinder en deux la manifestation parisienne du 13 octobre, « main dans la main avec la préfecture de police », pour l’empêcher de se diriger vers Matignon. Viser les lieux de pouvoir, c’est précisément l’idée de notre interlocuteur : « Il faut une manifestation massive, de deux millions de personnes, devant un lieu de pouvoir comme l’Assemblée nationale, pendant l’examen et le vote du budget. »

Sur la grève, le syndicaliste rencontré plus tôt dans l’après-midi est plus nuancé : « Ça dépend de l’énergie que tu comptes y mettre. Si on ne part pas avec l’idée qu’on peut gagner, comme pendant la réforme des retraites de 2023, ça ne peut pas marcher. »

Reste que le mouvement enclenché par les lycéens n’a pas encore perdu. Ses organisations estiment même qu’il commence à faire reculer le gouvernement. D’après Le Figaro, une intersyndicale réunissant organisations lycéennes, étudiantes et enseignantes appelle à une nouvelle journée de grève et de manifestations le mardi 10 novembre. Elle juge que le gouvernement, en position de faiblesse, commence à céder, et qu’il faut donc amplifier la mobilisation. Pour autant, elle trouve insuffisantes les premières réponses de l’exécutif sur les postes, les moyens, le bâti scolaire et l’accès à l’enseignement supérieur.

La partie est donc encore ouverte. Encore faut-il trouver la variante qui mettra le roi Macron échec et mat.

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