Aqua Littoral : L’État et la Région Occitanie misent sur l’extension du réseau d’irrigation face à la crise agricole
Le Poing
Publié le 19 septembre 2026 à 21:42
Environ 400 personnes ont manifesté à Montpellier le 24 mai 2025 pour la préservation de la ressource en eau. ("Le Poing")
Malgré les pluies records de l’hiver 2025-2026, avec plus de 500 mm entre décembre et mars, ce qui représente près d’un an et demi de précipitation, les Pyrénées Orientales n’ont pas oublié les 4 précédentes années de sécheresse. Et si les nappes superficielles se sont rechargées, rien n’indique que la sécheresse soit définitivement écartée. Au contraire. Pour pallier au risque de pluies aléatoires et sporadiques, voire absentes des mois durant, l’Occitanie souhaite dédoubler et prolonger l’actuel réseau hydraulique régional, Aqua Domitia.
Baptisé Aqua Littoral, ce nouveau projet pourrait apporter entre 40 et 60 millions de m3 d’eau supplémentaires par an jusqu’à Perpignan, pour un montant de plus de 500 millions d’euros.
Un projet ambitieux, qui accentuerait la dépendance hydrique des Pyrénées-Orientales
Le 13 février 2026 étaient présentées les conclusions de la phase 1 d’une étude démarrée l’an passé, conduite par la Région Occitanie et l’État, et portant sur les territoires littoraux occitans, et plus particulièrement sur ceux de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. L’étude en question prédisait d’ici à 2070 « une baisse inéluctable de l’hydrologie naturelle, comprise entre -25 % à – 48 % durant l’été ». Pour une augmentation prévue des besoins en eau des cultures comprise entre 15 et 30 %. Dans le même temps, la seconde phase de l’étude d’Aqua littoral a été actée, et ses résultats sont attendus pour la fin de l’année 2026. Elle devra approfondir « l’opportunité et la faisabilité » technique et financière du projet, dans la continuité d’Aqua Domitia, dont les services hydrauliques garantissent le tourisme de masse et la compétitivité agricole de Montpellier à Narbonne depuis 2016.
Selon Jean-François Blanchet, directeur général du groupe BRL, l’entreprise chargée d’acheminer l’eau depuis le Rhône à travers le Languedoc-Roussillon, « les prélèvements envisagés d’ici 2050 sont climato-compatibles », alors que les Pyrénées-Orientales accueillent chaque été 800.000 vacanciers.
Mais qu’en serait-il dans la seconde moitié du siècle, où, selon le rapport Explore2, le Rhône devrait voir son débit dépendre de plus en plus des précipitations, alors que les glaciers alpins fondent à vue d’œil avec 50 % de volume perdu depuis 1900 ? Et qu’en 2023, l’Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse estimait une baisse de l’ordre de 20 % supplémentaires des débits moyens d’été du fleuve à Beaucaire dans les 30 prochaines années, là où BRL pompe l’eau du Rhône pour remplir le réseau hydraulique régiona
l.
Avant Aqua Littoral, Aqua Domitia
La mise en service d’Aqua Littoral n’est pas attendue avant une quinzaine d’années.
D’ici que le projet de transfert d’eau inter-bassins s’avère caduc, pour Jean-Louis Cazaubon, Vice Président de la Région Occitanie, Aqua Littoral ne peut être une unique solution : « il faut identifier tous les projets pour amener de l’eau dans les territoires », tout en suggérant de remplir des « réservoirs ». Si l’idée d’installer des retenues collinaires pour recueillir les eaux de pluies abreuvent les esprits des décideurs, la confusion avec les méga bassines, qui elles pompent l’eau dans les nappes ou cours d’eau et sont imperméables aux milieux, est également dans les tuyaux. De manière générale, certaines réserves peuvent être appelées retenues collinaires alors qu’elles pompent dans un cours d’eau ou une nappe phréatique.
À ce sujet, depuis avril 2025, sont prévues quatre méga bassines en Hérault, qui seraient remplies à partir d’Aqua Domitia en hiver, lorsque le réseau n’est utilisé qu’à 15 %. La plus grande, à Florensac, mesurerait près de 20 hectares pour un volume de 940.000 m3, ce qui représente la moitié de l’Écusson à Montpellier en superficie.
Avec un coût de plus de 20 millions d’euros, le Conseil Départemental de l’Hérault porte ces projets de « retenues hivernales », soit disant pour « sauver la viticulture » en crise et diversifier les cultures, mais la diversification représenterait au mieux 10 % des terres autour des bassines. Aussi, 74 % des exploitations agricoles héraultaises sont des micros et petites entreprises, qui cultivent des surfaces comprises entre 1 et 10 ha. Or, le modèle économique des bassines, adossé au réseau d’irrigation déjà opérationnel Aqua Domitia – semble principalement dimensionné pour des grandes exploitations viticoles. Seules les plus aisées pourraient se permettre l’accès à l’eau captée, pour 1.000 euros/an/ha. Du moins avant la flambée des prix de l’énergie, suite aux guerres en Ukraine puis en Iran.
Quels seraient les tarifs pour un accès des agriculteurs à l’eau à travers le nouveau projet Aqua Littoral ? Jean-Louis Cazaubon déclare que c’est la seconde phase de l’étude qui devra y répondre. Des problématiques socio-économiques, politiques, et climatiques.
Selon Didier Gadea, co-président du Modef* Occitanie, au-delà de l’aspect clientéliste, accéder aux bassines équivaudrait à s’endetter, sans garantie de maintien de production. Selon lui, en ce qui concerne la vigne, avec ou sans eau, s’il fait plus de 35 degrés plusieurs jours d’affilé, la vigne subit un stress hydrique et thermique qui dessèche les feuilles et brûle les raisins. Dans ces conditions, irriguer « c’est comme mettre de l’eau sur une plaque chauffante », alors que depuis 2015, le nombre de jours où la température dépasse 35 degrés par année ne cesse d’augmenter sur le pourtour méditerranéen.
Dominique Soulier, militant à la Confédération Paysanne**, confirme cette problématique d’évapotranspiration, avec laquelle il faut de plus en plus composer, surtout quand il fait chaud et que le vent souffle, ce qui produit un « effet sèche-cheveux ».
Pour Didier Gadea et Dominique Soulier, indéniablement il faut de l’eau pour cultiver, et pourquoi pas la stocker, tant qu’elle n’est pas captée dans les nappes et cours d’eau, mais récupérer par ruissellement. De là, reste à voir pour qui et à quoi servirait l’eau, et par qui et comment elle serait redistribuée. Seul un partage équitable de la ressource préservait de tensions sociales, malheureusement de plus en plus prégnantes.
Irriguer coûte que coûte, pour rentabiliser Aqua Domitia
Dans le cadre du Schéma Irrigation Hérault 2018-2030, l’Assemblée départementale s’est unanimement engagée « à accompagner l’irrigation des 34.500 ha actuellement irrigués et à soutenir le développement de 22.500 ha supplémentaires ». Par ailleurs, la Chambre d’Agriculture 34, à majorité FNSEA***, encourage les agriculteurs à formuler des demandes en eau, dont l’offre proposée par Aqua Domitia vient justifier la densification des réseaux déjà irrigués. Une politique de création de nouveaux besoins. Des projets rentables pour les investisseurs et différents promoteurs, mais sans véritable stratégie de diversification ou d’adaptation collectivement discutée ni élaborée, aux échelles départementales et régionales.
Aussi, en 2020, 37 % des exploitations agricoles du département avaient un chef de plus de 60 ans, ce qui va induire une redistribution des terres dans la décennie à venir. En sachant que la revente de terres ou leur mise en location (fermage) équivaut à garantir une retraite décente aux viticulteurs, quoi de mieux qu’une exploitation dotée d’un système d’irrigation dernier cri pour faire fructifier les profits de terres gagnant ainsi en plus-value foncière. Notamment quand des aides européennes, via la Politique Agricole Commune (PAC), offrent une prime spéciale à tous les exploitants faisant le choix d’irriguer leurs cultures.
Où construire Aqua Littoral ?
Selon Jean-Louis Cazaubon, le tracé du tuyau pourrait suivre les voies ferrées. Sans préciser s’il s’agit des actuelles voies SNCF, ou du projet controversé de Ligne Grande Vitesse entre Perpignan et Montpellier, dont les compensations écologiques pourraient en partie financer les projets de méga bassines en Hérault. Ou quand le serpent techniciste se mord la queue.
Assouplir les règles pour faciliter les grands projets hydro-agricoles
Face aux contraintes techniques et normatives, la Région bataille pour que le projet Aqua Littoral soit sanctifié d’intérêt public, bénéficiant ainsi de dérogations environnementales (droit à polluer) et d’aides européennes, via la nouvelle PAC, favorable au développement des réseaux d’irrigation.
Mais si Bruxelles soutient l’apport d’eau dans les territoires méditerranéens en voie d’aridification, il n’est pas permis de créditer l’irrigation de zones en déficit hydrique. Pour disposer des aides FEADER, il faut garantir l’état des masses d’eau, d’où le fait que BRL fasse prévaloir l’aspect « substitution » à l’aspect irrigation.
À moins que la Région Occitanie soit considérée comme territoire expérimental en matière de gestion des ressources en eau. Chose faite depuis décembre 2025, avec l’aval de Macron et les promesses de subventions publiques inhérentes.
L’application de ce statut dérogatoire permettrait surtout la simplification et l’accélération des procédures administratives, pour imposer l’extension du réseau d’eau dans des délais ne laissant pas le temps à la constitution d’oppositions, ainsi limitées dans leurs moyens d’action. Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie, espère la validation d’Aqua Littoral par l’État dans les 5 ans. Pour cela, dans une lettre du 12 mai, Carole Delga a souhaité rencontré Emmanuelle Macron, afin d’ajouter Aqua Littoral à la liste des “Grands projets stratégiques” (GPS), qui bénéficierait ainsi de la “méthode Notre-Dame”, un dispositif gouvernemental sensé accélérer les grands projets freinés par les lourdeurs administratives.
Malgré ses prières de bâtir en Occitanie une « cathédrale de l’eau », Carole Delga n’a pas été reçu par le chef de l’État.
De connivence avec la Région, la FNSEA plaide en faveur d’Aqua Littoral, affirmant que « le coût de l’inaction est supérieur » au prix de ce projet techno-solutionniste, qui pourrait s’imposer comme « unique solution » dans le débat public, comme ce fut le cas pour Aqua Domitia en 2011.
Aucune garantie écologique
Tout comme avec les projets de méga bassines en Hérault, ou la construction du maillon minervois d’Aqua Domitia, ni la diversification des cultures, ni la sobriété des usages ne sont clairement formulées.
Chacun de ces projets est vanté comme écologiquement vertueux, sans pour autant présenter d’objectifs chiffrés, qu’il s’agisse des quantités d’eau qu’Aqua Domitia aurait restituée/restituerait aux milieux aquatiques les plus sensibles, ou d’accompagnement vers une diversification des cultures. Ni aucune mesure contraignant l’accès à l’eau à des éco-conditionnalités, en faveur de cultures vivrières respectueuses de l’environnement.
Quel projet pour l’agriculture occitane ?
Aqua Littoral s’inscrirait-il dans la poursuite des logiques capitalistes d’accaparement de l’eau par la Région Occitanie, dont les origines remontent aux années 50, lorsque Philippe Lamour souhaitait faire du Languedoc-Roussillon une « Californie à la française » en terme d’agriculture irriguée, en construisant le canal du Bas-Rhône ?
Aujourd’hui où les cultures intensives sous serre dans le sud de l’Espagne sont confrontées à des pénuries d’eau qui s’accentuent, l’Occitanie prévoit-elle de devenir le futur « potager de l’Europe » ? Entre déprise agricole, arrachage massif de vignes et revente de terres entre faillites et départs en retraite, il paraît nécessaire de questionner les plans de la Région, principale actionnaire de BRL avec 49,93 % des actions, alors que l’entreprise pourrait bénéficier de juteux contrats pour poser des tuyaux.
Alors que la région Occitanie compte parmi celles où de nombreuses petites exploitations, insérées ou non dans les filières agro-alimentaires, connaissent d’importantes difficultés, le dessein d’une « mer de plastique à la française », en partie subventionnée, mais surtout dépendante de travailleurs immigrés surexploités, ne ferait qu’assombrir l’horizon agricole régional.
Ni BRL, ni la Région Occitanie, ni Carole Delga n’ont pour le moment répondu à nos questions.
Tristan Baudoin
Pour aller plus loin sur les contradictions et recoupements entre questions écologiques et sociales dans l’agriculture française, lire cet article :
*Le Mouvement de défense des exploitant-es familiaux, ou Modef, classé à gauche, syndique principalement des petit-es agriculteurs-trices, quel que soit leur mode de production. Tout en défendant une transition écologique. Le syndicat est aujourd’hui affaibli, en dehors de quelques bastions comme les Landes, la Martinique ou la Guadeloupe
**Troisième syndicat agricole, classé à gauche, qui organise des petit-es et moyen-nes exploitant-es, avec une bonne proportion d’exploitant-es en reconversion, souvent attiré-es par la très forte identité agro-écologique mise en avant par l’organisation.
***La FNSEA est le principal syndicat agricole, et revendique 212 000 adhérents-es sur 400 000 exploitant-es. Plus 50 000 chez les Jeunes Agriculteurs, son « antichambre » qui regroupe les moins de 35 ans. Les Jeunes Agriculteurs peuvent suivre une ligne autonome. En 2019 ils remportaient la Chambre d’Agriculture de Guadeloupe avec le Modef, contre la FNSEA. En 2025 sa section corse avait envisagé une alliance avec la Coordination Rurale. La FNSEA syndique des exploitant-es de toutes tailles, inséré-es dans les filières agro-alimentaire, mais défend les intérêts des plus gros-ses. Ce qui est très visible dans sa défense d’une attribution des aides de la PAC à l’hectare plutôt qu’à l’exploitant-e. Elle est dirigée par Arnaud Rousseau, à la tête d’une immense exploitation agricole de plus de 700 hectares. L’homme est aussi président du groupe agro-industriel Avril, qui regroupe Lesieur, Puget. Il est actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales, et président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, qui finance des crédits aux agriculteurs.trices. La FNSEA est une organisation tentaculaire sans équivalent en dehors de l’agriculture. Elle a un contrôle sur une bonne partie de la presse spécialisée. Elle fournit des services à ses adhérent-es, et est présente dans de nombreux organismes encadrant le monde agricole, comme le Crédit Agricole ou la Sécurité Sociale agricole, la MSA. Si bien qu’on peut y adhérer sur une logique d’un « il vaut mieux en être ».
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