Réflexions d’un précaire de l’info sur la grève des journalistes
Ce jeudi 18 juin, les syndicats de journalistes appelaient à une journée de grève nationale contre les suppressions de postes dans les médias français, le remplacement des journalistes par l’intelligence artificielle et la main-mise des milliardaires sur la presse. A Montpellier, le rassemblement, qui a eu lieu entre midi et deux, n’a pas réuni grand monde…
Un journaliste doté d’une carte de presse qui va couvrir une grève de journalistes (et donc travailler) est-il un traître à sa cause ? Voilà la question qui me taraudait l’esprit alors que je rejoignais le rassemblement appelé par le Syndicat National des Journalistes (SNJ), syndicat majoritaire de notre profession, sur la place de la Comédie ce jeudi 18 juin. Cette déclinaison locale s’inscrit dans un mouvement de grève national assez inédit dans une corporation habituellement peu encline à la mobilisation collective. Celle-ci est appelée par les quatre principaux syndicats de journalistes (SNJ, CFDT-journalistes, SNJ-CGT et SGJ-FO), mais aussi des syndicats des secteurs de la communication et de l’édition (FILPAC-CGT, Info-com CGT et SNPEP-FO).
“Si on se met en grève, qui va informer les gens sur la grève ?”
“Il se passe définitivement quelque chose”, me disais-je, en me remémorant mes contrats précaires dans une rédaction de presse quotidienne régionale au moment de la réforme des retraites, où le mantra pour nous décourager de rejoindre les cortèges en tant que manifestant se résumait ainsi : “Si on se met en grève, qui va informer les gens sur la grève ?” . Mantra finalement intériorisé, puisque je m’en vais couvrir une grève de ma propre profession. (De toute façon, étant salarié à mi-temps d’un journal associatif, je n’ai aucun milliardaire à emmerder en arrêtant de bosser, et mon compte bancaire m’interdit strictement de sauter une journée de paie).
Il faut dire que le syndicalisme dans le journalisme, fondé sur des revendications très corporatistes, a souvent été absent des grands mouvements sociaux des dernières années (quand mes confrères ne crachaient pas ouvertement sur les manifestants dans leurs articles en relayant uniquement les communiqués de la préfecture), ou alors pour défendre uniquement ses intérêts. Par exemple, pendant la mobilisation contre la loi Sécurité Globale au sortir du confinement, alors que la majorité des syndicats demandaient l’abrogation de la loi entière, jugée liberticide, avec des manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes, la plupart des organisations de ma profession demandaient juste le retrait de l’article qui empêche les journalistes de filmer la police. Et tant pis si le reste de la population est surveillé par drone…
Mais aujourd’hui, le moment est grave : la profession est directement attaquée par des licenciements massifs sur fond de remplacement par l’intelligence artificielle, dans un contexte de crise structurelle du secteur à l’heure des GAFAM et des réseaux sociaux. En 2025 et 2026, près d’un millier d’emplois ont été supprimés dans 14 groupes de presse différents selon un décompte du Journal du Net. Dans le groupe Bolloré, ce sont 40% des effectifs qui sont menacés par des licenciements. Le média indépendant Basta rapportait en début de semaine qu’au mois d’avril, la direction du groupe Centre France (La Montagne, Le Populaire du Centre et La République du Centre) a annoncé un plan de suppression de 152 postes sur 1600, soit près de 10 %.
A Montpellier, il n’y avait pas foule au rassemblement, appelé entre midi et deux (personne n’était donc en grève). Une vingtaine, tout au plus, quasiment tous journalistes. Après tout, comment une profession, quant bien même “garante de la démocratie”, peut-elle mobiliser largement les citoyens quand quasiment deux tiers de population exprime de la défiance (parfois fondée) envers elle ? On salue quelques confrères, remarque l’absence de la plupart des journalistes de Midi Libre et de la Gazette, pourtant à deux pas de l’Opéra Comédie, et remarque que la moyenne d’âge est plutôt élevée. On se fait briefer sur les revendications du mouvement : augmentations des salaires, arrêt des suppressions de postes, conditionnement des aides à la presse aux titres qui respectent le code du travail, nouvelle loi anti-concentration des médias, charte sur l’usage de l’IA… Autant de réflexions que les médias indépendants ont formulés dès 2023, dans le cadre des États Généraux de la presse indépendante. Spoiler : rien n’a changé depuis.
Un paysage médiatique contrasté
Ces revendications, on les soutient. Elles reflètent une situation problématique dans le secteur, mais sans pour autant en représenter l’intégralité. La menace de la perte de l’emploi plane depuis longtemps sur nos petits médias indépendants locaux que l’on fait vivre à bout de bras au jour le jour, sans pour autant susciter de réaction de notre syndicat majoritaire, accusé depuis longtemps par une partie de la profession de ne pas défendre ses précaires. Les maigres avancées que l’on a obtenu (comme le fonds de soutien à la presse d’information sociale de proximité), sont le fruit d’une lutte de terrain de ces galériens de l’info, sans le soutien du SNJ. Quant à l’IA, embaucher quelqu’un en plus dans notre rédaction nous rendrait bien moins dépendant de son usage pour relire et corriger les articles.
Nos réalités ne sont pas les leurs : quand j’interroge Cathy Rocher, représentante locale du SNJ-Midi Libre, sur la position du syndicat quant à la suppression de dispositifs d’éducation aux médias (une part importante des revenus du Poing et de beaucoup d’autres petits médias indépendants) par la région Occitanie, celle-ci répond “ne pas connaître le sujet”. Et c’est bien dommage, car ces résidences de journalistes sont un bon moyen de retisser des liens de confiance entre les journalistes et des populations souvent éloignées des médias, et de faire émerger des récits et histoires trop souvent absents des médias de masse en permettant à des gens privés de parole de s’exprimer.
Bref, force aux confrères et consœurs qui luttent pour leur poste et contre l’emprise des milliardaires sur leurs canards. La presse mainstream se meurt, à nous de construire l’alternative avec des journaux progressistes aux service de la transformation sociale. Et pour ça, on n’a pas trente-six solutions, cela ne tient qu’à vous : faites des dons pour soutenir votre presse indépendante de proximité !
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