Social
Analyse 17 novembre 2019

Gilets jaunes… putain, un an !

par Le Poing
Qui l’aurait cru ? Quand, il y a tout juste un an, les ronds-points de France et de Navarre étaient pris d’assaut par les invisibles de la République – les classes précaires et les ruraux, largement abstentionnistes –, personne ne pouvait imaginer l’onde de choc que le mouvement des gilets jaunes allait faire vivre au pays et même, dans une certaine mesure, au reste du monde. Montpellier n’a pas été en reste, puisque notre ville est devenue un des foyers de la contestation et, bien évidemment, de la répression qui l’a accompagnée. Retour sur une année mouvementée et passionnante qui aura changé le cours de l’histoire populaire.

Aux origines

Si c’est une taxe carbone à visée prétendument écologique qui a mis le feu aux poudres, les gilets jaunes ont en réalité exprimé dès les premiers jours de leur mobilisation toute la violence sociale à l’œuvre dans la société française, la difficulté à joindre les deux bouts même pour ceux qui travaillent, l’injustice patente de l’augmentation des impôts directs et indirects pour les plus pauvres – CSG, TVA – et de la baisse des aides sociales – chômage, APL, allocation adulte handicapé – tandis que l’ISF disparait et que les entreprises profitent d’une indécente « flat-tax », la relégation des territoires de plus en plus dénués de services publics : fermetures de postes, de classes, de maternités et suppressions massives de lits d’hôpitaux, délabrement des EHPAD…

Sur les ronds-points, ceux qui ne sont perçus que comme des variables d’ajustement budgétaire et des corvéables au service du patronat, ont découvert collectivement, au-delà de l’ampleur du désastre économique, à quel point la misère et la galère partagées par tant de gilets jaunes ne sont pas des accidents de la vie ou des « inégalités de destin », comme le dit Emmanuel Macron, mais bien un système élaboré de transfert des richesses produites par le peuple vers les poches des bourgeois qui le gouvernent. Sur les ronds-points, la honte a enfin changé de camp tandis que s’instaurait une culture de la solidarité et de la fraternité retrouvées.

Même la question écologique s’est rapidement imposée parmi les gilets jaunes. La vraie, pas l’écologie-spectacle des bourgeois qui pissent sous la douche. Les blocages de camions aux péages et du dépôt pétrolier de Frontignan, dès le début du mouvement, ont été le signe que les gilets jaunes avaient une approche lucide et politique de la crise environnementale : ce sont les multinationales et les plus aisés qui polluent le plus, c’est donc à eux qu’il faut s’attaquer. Là encore, le monde provincial et rural et sa cohorte de grands travaux inutiles, ses terres agricoles grignotées par l’agro-business et noyées de pesticides, où l’on est souvent obligé de faire de la route pour travailler, a ouvert la voie à un renouvellement de la pensée écologiste, enfin clairement arrimée à la question sociale.

Et ainsi, le mouvement s’est déployé, d’abord aux abords et alentours de Montpellier : Près d’arènes, Grand M, Zénith, Saint-Jean de Védas, Gignac, Bassin de Thau… Des inconnus se sont formés en groupes affinitaires, certains ont aussitôt travaillé à établir des revendications fédératrices quand d’autres, ou parfois les mêmes, se sont lancés dans l’action directe – blocages, attaques de centres d’impôts, péages gratuits, incendie du péage de Bessan… Dès les premières semaines, une combativité extraordinaire et une intelligence du choix des cibles se sont fait sentir. Des convergences étonnantes, aussi, comme par exemple au rond-point de Près d’arènes qui était tenu la nuit, au départ, avant sa progressive gentrification, par des SDF qui participaient de cette façon au mouvement social, troquant leur solitude pour des moments de partage et de camaraderie.

À la mi-décembre, s’est constituée ce qui deviendra ensuite l’AG du Peyrou. À l’origine, l’ambition de ses fondateurs était de fédérer, une fois par semaine, l’ensemble des groupes éparpillés sur leurs ronds-points et dans le département. Les premières AG – qui sont passées de 20 à 300 membres en quelques semaines, et inversement – ont atteint cet objectif avant de légèrement refluer pour devenir, en réalité, l’AG des montpelliérains du centre-ville. Durant ses premières semaines d’existence, l’AG a permis de se faire rencontrer des groupes épars et toutes sortes de personnes, qui ont noué pour beaucoup des liens extrêmement forts qui ont permis de résister à la violence de la répression policière. Car même si les actions de blocage du début du mouvement avaient déjà eu à connaître l’odeur brûlante des lacrymo et le sifflement pétrifiant des LBD, c’est seulement vers la fin décembre que la répression a atteint le centre-ville de Montpellier, en décalage avec Bordeaux, Toulouse et Paris.

Mutilés pour l’exemple

Dylan, Kaïna, Axel, Yvan… Ces noms bien connus des montpelliérains sont ceux des victimes les plus emblématiques de la violence policière dans notre ville, qui existait avant le mouvement des gilets jaunes mais a pris un tournant brutal et massif depuis l’an dernier. Marqués à vie par des séquelles physiques et psychologiques, comme tant d’autres, ils ont connu les gaz, les coups, les tirs de LBD dans le visage ou des explosions de grenades GLI-F4, mais aussi les euphémismes de la presse locale – qui n’évoque jamais les armes de guerre de la police – et le parcours semé d’embûches pour tenter de faire condamner les policiers-agresseurs et leurs donneurs d’ordres.

La violence policière est arrivée dotée de son redoutable auxiliaire : l’institution judiciaire et carcérale, où tant de gilets jaunes, cueillis durant les actions et les manif du samedi, ont fait face, après des gardes à vue plus ou moins humaines, aux comparutions immédiates, à la détention provisoire parfois et à des procès, avec de nombreuses condamnations à la clé, comme dans le reste du pays. Les derniers chiffres disponibles, qui vont de novembre 2018 à juin 2019, font état de plus de 3000 condamnations à l’échelle nationale, avec environ 1000 peines de prison ferme dont plus de 440 mandats de dépôt, et un millier de peines de prison avec sursis. En outre, plus de 5000 personnes ont subi des gardes à vue préventives sans raison ni chef d’inculpation.

À Montpellier, deux collectifs sont aux premières lignes face à cette machine à broyer les opposants : la Ligue des Droits de l’Homme, qui envoie chaque semaine des observateurs et observatrices au plus près de l’action, à leurs risques et périls, publie des rapports détaillés sur les agissements de la police et la répression judiciaire et offre un soutien aux personnes arrêtées et poursuivies ; et l’assemblée contre les violences d’État, qui s’est constituée au moment de l’état d’urgence et apporte là aussi un soutien à toutes les personnes arrêtées dans le cadre d’actions militantes, va régulièrement soutenir les personnes incarcérées à Villeneuve-lès-Maguelone et organise notamment des soirées « anti-rep » pour récolter des fonds pour venir en aide aux personnes dans le besoin.

L’auto-organisation : un principe de base

Car c’est bien une des dimensions fondamentales du mouvement des gilets jaunes : l’autogestion et l’auto-organisation, que ce soit dans les manifestations, durant les actions ou ailleurs. « La solidarité est notre arme », entend-on sans cesse, et cette solidarité s’organise de multiples façons : cagnottes, collectes et distribution de vêtements ou de nourriture, jardins partagés comme à Cournonterral, cantines populaires… Là encore, l’intelligence collective du peuple est évidente : puisqu’il n’y a rien à attendre de l’État, à part des ecchymoses et des menottes, il revient aux gens de prendre ce que l’on refuse de leur donner et de construire le monde auquel ils aspirent ici et maintenant, sans intermédiaire ni chef.

Un exemple frappant de cette prise de contrôle par et pour le peuple est la multiplication des « médias jaunes », partout dans le pays et ici. Tintin au pays des gilets jaunes, Radio Gi.Ne, La mule du pape… Nés au cœur de la lutte, ces médias sont devenus des références locales pour une raison toute simple : malgré leur qualité d’amateurs, leur approche a toujours été sérieuse et professionnelle. Tintin se spécialise dans les live au plus près de l’action – tout en prenant garde à ne pas incriminer ceux qui débordent – et dans des interviews d’acteurs et d’actrices du mouvement. Radio Gi.Ne proposait une émission hebdomadaire devenue mensuelle sur des thèmes divers qui recoupent toujours des problématiques présentes dans le mouvement, ainsi que des émissions spéciales lors d’occasions données ; présents aussi lors des manifestations, ses membres recueillent mots et ambiances sonores, des documents précieux pour l’histoire. La Mule est spécialisée dans la vidéo de qualité, que ce soit sur les actions et dans les manifestations, mais ils filment aussi des conférences diverses, font des interviews et produisent régulièrement des articles de fond sur des sujets donnés.

Ce foisonnement et cette volonté de traiter sérieusement l’actualité et la réalité de la lutte sont un marqueur de la période politique que nous vivons, puisque les grands médias ont déserté en rase campagne et ne sont plus que le répondeur automatique des préfectures et du gouvernement. Nantes Révoltée, Cerveaux Non Disponibles, Désobéissance Écolo Paris, Vécu… De nombreuses pages, nouvelles ou plus anciennes, principalement hébergées sur Facebook, tracent un archipel d’images et de mots dissidents, qui permettent de soulever la chape de plomb qui pèse sur l’information et la pensée et d’ouvrir des perspectives. Le Poing, dont la vocation est de rendre compte des luttes sociales, y prend naturellement sa part. Comment, enfin, ne pas citer Le Mur Jaune, glaçante accumulation de clichés des personnes abîmées ou mutilées par la police au cours des premiers mois du mouvement ?

À Montpellier, les gilets jaunes convaincus qu’ils devaient se prendre en charge eux-mêmes et ne rien attendre des pouvoirs publics se sont aussi illustré en ouvrant des maisons du peuple : d’abord le Royal, avec un fort soutien des autonomes, puis le Casa et enfin la Soucoupe, où s’est tenue l’Assemblée des assemblées des gilets jaunes, un autre grand moment d’auto-organisation et de démocratie, avec des centaines de délégués venus du pays tout entier pour des débats riches et nourris, notamment grâce à l’investissement sans failles d’une cantine populaire qui leur a servi des repas bio et locaux à prix libre.

Des succès et des impasses

Mais au fait, ce mouvement des gilets jaunes, qu’a-t-il apporté ? A-t-il amélioré la situation sociale du pays ? Qu’a-t-il changé ?

Nul besoin d’épiloguer sur les clopinettes concédées par Macron dans la panique d’un mois de décembre 2018 insurrectionnel, tant elles étaient largement symboliques et ont aussitôt été compensées par une attaque en règle contre la sécurité sociale et des coupes sombres dans de nombreux ministères – dont l’éducation, la santé, l’écologie et la culture. En revanche, l’intérieur et la défense auront étrangement été épargnés par cette frénésie austéritaire.

Ce que les gilets jaunes ont avant tout gagné, c’est leur propre dignité, acquise dans la lutte. Si l’on peut déplorer la ritualisation des samedis de manif et le spontanéisme toujours à l’œuvre, les gilets jaunes n’ont cessé de marteler ce message à la face du monde : « nous ne nous laisserons plus faire ». Manifs sauvages, non-déclarées ni encadrées, résistance physique contre les forces de l’ordre – avec l’aide de tout ce qui passe sous la main comme, par exemple, un parasol –, ciblage de banques, de compagnies d’assurance, de boutiques de luxe et de permanences parlementaires… Les gilets jaunes n’ont eu de cesse de déborder, au grand dam des autorités et des médiacrates.

Une autre conquête majeure du mouvement aura été d’offrir un espace de politisation réelle, concrète, au peuple, à rebours des campagnes électorales qui assèchent la pensée des hordes de zombies qu’on envoie glisser un bulletin dans l’urne comme on éteint la lumière avant d’aller se coucher. Là, sur les ronds-points, dans les AG et les AdA, les « auto-médias » et les publications diverses (comme la gazette montpelliéraine « Nous Sommes Gilets Jaunes »), tout est politique. Prise de pouvoir dans les institutions et les entreprises, écologie radicale et populaire, solidarité avec les exclus et les exploités d’ici ou d’ailleurs, élaboration d’une forme de pouvoir parallèle, autonome et concurrent de celui qui nous gouverne, municipalisme libertaire…

C’est à un grand brassage d’idées que les gilets jaunes se sont livrés, affirmant mois après mois leurs revendications, du « Macron démission » des premières semaines au « Ré-vo-lu-tion ! » joyeusement hurlé par les foules à l’unisson dans tout le pays.

Autre succès, majeur : les gilets jaunes ont secoué et influencé l’ensemble des acteurs du champ « politique » au sens large, ainsi que les intellectuels. Syndicats, groupes écologistes anciens ou plus récents, mouvements révolutionnaires… Tous ont été d’une certaine façon mis au défi par ce surgissement spontané et exigeant des classes précaires sur la scène sociale. La fusion des deux principaux mouvements libertaires au sein de l’Union Communiste Libertaire est en partie le fruit de cette période de réinvention générale, où les idées communistes et anarchistes font de plus en plus leur chemin dans l’esprit de couches de la population qui leur étaient totalement étanches…

Bien sûr, les bureaucraties syndicales et les politiciens carriéristes rôdent toujours aux abords d’un mouvement qu’ils souhaiteraient dompter et pacifier par les urnes, mais la perspective d’une forte convergence unitaire pour la grève du 5 décembre, que beaucoup espèrent voir être reconduite les jours qui suivent, et la jonction qui semble s’amorcer avec un mouvement étudiant qui se remet à peine des séquelles du mouvement contre la loi ORE et doit faire le deuil du jeune qui a mis fin à ses jours avec l’espoir de déclencher un soulèvement général, laissent espérer l’ouverture d’un nouveau cycle de luttes tous azimuts, diverses dans leurs tactiques et leurs stratégies et de plus en plus complémentaires – pourvu qu’elles apprennent à être solidaires les unes des autres, et si des espaces sérieux de coordination et de dialogue se mettent en place.
C’est ici que l’auteur de ces lignes estime bon de conclure, sur l’espoir que la coordination locale entre les gilets jaunes et avec les autres mouvements se renforcera, que le spontanéisme laissera place à plus d’organisation et de concertation dans l’action, et surtout que le mouvement continuera d’être imprévisible, inconvenant, insaisissable, et si beau.

« Qu’ils viennent me chercher ! », fanfaronnait Macron devant sa garde rapprochée peu après le déclenchement de l’inénarrable affaire Benalla. Pouvait-il se douter qu’il serait pris au mot ?


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